Chaque année, des centaines de millions d’animaux domestiques et sauvages meurent sur les routes européennes. Une étude datant de 2020 estime que près de 194 millions d’oiseaux et 29 millions de mammifères  – sans parler des insectes dont l’hécatombe se comptent en milliards – sont victimes de collisions avec des véhicules chaque année, faisant des infrastructures routières l’une des pressions majeures sur la biodiversité.

Cette mortalité reste largement absente du débat public. Aucun numéro d’urgence pour la faune sauvage, aucun service de secours ouverts 24h/24, ce qui semble pourtant une nécessité absolue au vu de la mortalité animale ces soixante-dix dernières années.

Hibou moyen duc sur une route – source : Valentin Marcheguay

Hérissons, écureuils, amphibiens, rapaces, renards ou encore blaireaux disparaissent dans une relative indifférence… C’est pour replacer le vivant au cœur de nos mobilités qu’est née Routes Vivantes. Pour Mr Mondialisation, Baptiste Trény, cofondateur de l’association Routes Vivantes, expose les solutions possibles pour repenser notre rapport aux routes.

Entretien avec l’association Routes Vivantes

Mr Mondialisation : Pouvez-vous présenter Routes Vivantes et expliquer comment est née l’association ?

Baptiste Trény : « Routes Vivantes est une association créée fin 2025 pour lutter contre la mortalité de la faune sur les routes. Nous agissons autour de trois axes : sensibiliser le public, accompagner les décideurs dans leurs politiques d’aménagement et soutenir les actions de terrain ainsi que la recherche scientifique.

Stickers de Routes Vivantes – que vous pouvez acheter sur le site !

L’idée est née en 2023, après un appel lancé sur les réseaux sociaux face à l’impuissance ressentie devant le nombre d’animaux tués sur les routes. Ce message a suscité une forte mobilisation et, avec Amélie Boulay et Jean-Michel Ledey, nous avons transformé cette dynamique en association. Aujourd’hui, Routes Vivantes rassemble déjà plus de 230 adhérents partout en France. »

Mr Mondialisation : Pourquoi la mortalité de la faune sur les routes est-elle devenue un sujet d’engagement pour vous ?

Baptiste Trény : « J’ai toujours été très attaché au vivant. En observant la nature, notamment à travers la photographie animalière, je suis confronté quotidiennement aux animaux victimes de la route. Les hérissons, écureuils, blaireaux, renards ou chouettes déclinent aussi à cause des collisions routières.

« À force, il m’est devenu impossible de considérer cela comme une fatalité. »

Beaucoup de membres de l’association partagent cette sensibilité : quand on aime le vivant, on ne peut accepter de le voir disparaître dans l’indifférence. Heureusement, tout reste à construire et chaque action peut avoir un impact. »

Mr Mondialisation : Dispose-t-on aujourd’hui de données fiables sur l’ampleur du phénomène en France ?

Baptiste Trény : « Oui. Le constat est désormais bien documenté : plus de 200 millions d’animaux sont tués chaque année sur les routes européennes, dont près de 2 millions de hérissons en France. Les données proviennent notamment des associations, des centres de soins, de l’OFB ou du Cerema.

Elles sous-estiment cependant la réalité, car beaucoup d’animaux disparaissent rapidement après leur mort ou succombent plus tard à leurs blessures. Notre ambition est de centraliser ces connaissances, de les harmoniser et de soutenir les initiatives locales afin de construire un outil scientifique de référence. »

Mr Mondialisation : Quelles sont les principales actions que mène Routes Vivantes sur le terrain ?

Baptiste Trény : « Notre priorité est aujourd’hui de structurer l’association et son réseau de bénévoles. Nous avons déjà diffusé plus de 500 stickers de sensibilisation, développons des groupes locaux et préparons un réseau de référents départementaux.

Nous travaillons également sur une grande exposition photographique itinérante qui mêlera art et pédagogie pour sensibiliser le grand public. Elle sera alimentée par un concours photo national et sera présentée dans des écoles, collectivités et festivals, notamment au FIFO en 2026. »

Renard qui traverse la route – source Stéphane Raimond – Objectif Loutres

Mr Mondialisation : Comment l’association est-elle financée ? Recevez-vous des subventions publiques ou des dons privés ?

Baptiste Trény : « Notre fonctionnement repose essentiellement sur les adhésions et les dons de nos membres. L’association fonctionne aujourd’hui entièrement grâce au bénévolat.

Nous avons également bénéficié du soutien d’un parrain fondateur, Rodolphe Landemaine, qui nous permet d’envisager une montée en puissance de notre organisation. À terme, nous chercherons aussi des financements pour développer notre exposition photo grâce au mécénat, aux subventions privées et aux partenariats. »

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Mr Mondialisation : Selon vous, les pouvoirs publics prennent-ils suffisamment en compte l’impact des infrastructures routières sur la biodiversité ?

Baptiste Trény : « Non, pas à la hauteur des enjeux. Des initiatives existent, mais la biodiversité reste encore trop souvent secondaire dans les décisions d’aménagement.

« Les routes sont principalement pensées pour répondre aux besoins humains, alors qu’elles fragmentent les habitats et provoquent la mort de millions d’animaux. »

Le problème est aussi culturel : nous sommes largement déconnectés du vivant. Pourtant, des mesures simples pourraient être mises en œuvre rapidement, comme intégrer une formation à la protection de la faune dans le permis de conduire. Chaque année, près de 1,5 million de nouveaux conducteurs sont formés en France : c’est un levier considérable pour faire évoluer les comportements. »

Mr Mondialisation : Quelles mesures concrètes les collectivités pourraient-elles mettre en place pour réduire les collisions avec la faune sauvage ?

Baptiste Trény : « Il n’existe pas de solution unique, mais un ensemble d’actions complémentaires. Les collectivités peuvent sensibiliser les habitants, installer une signalisation adaptée, créer des corridors écologiques, des passages à faune ou encore préserver les continuités entre les jardins pour les petits mammifères. Elles peuvent aussi adapter l’usage de certaines routes lors des périodes sensibles ou repenser leur réseau lorsque cela est pertinent. »

« Chez Routes Vivantes, nous avons recensé plus d’une cinquantaine de mesures concrètes et souhaitons, à terme, créer un label pour valoriser les territoires engagés en faveur du vivant. »

Mr Mondialisation : Avez-vous le sentiment que les enjeux de biodiversité sont suffisamment intégrés dans les politiques d’aménagement du territoire ?

Baptiste Trény : « Clairement non. Si c’était le cas, de nombreuses associations de protection de la nature n’auraient plus lieu d’être. Malgré les discours, la biodiversité reste souvent une variable d’ajustement dans les projets d’aménagement, alors qu’elle devrait être un élément central de la réflexion.

Face au déclin du vivant, nous devons faire preuve de davantage d’ambition et intégrer pleinement ces enjeux dans nos choix d’aménagement et de développement. »

Putois d’Europe en balade – Source : Stéphane Raimond

Mr Mondialisation : Rencontrez-vous des résistances, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles, lorsque vous portez vos propositions ?

Baptiste Trény : « Nous rencontrons finalement peu d’opposition. Le sujet parle à beaucoup de monde, car chacun a déjà été confronté à un animal tué sur la route. Les principaux freins sont davantage le découragement et le sentiment que le problème est trop vaste. Notre conviction est inverse : chaque vie sauvée compte.

Les obstacles économiques, politiques ou culturels peuvent être dépassés grâce au dialogue, à la sensibilisation et à des solutions adaptées. Nous constatons aujourd’hui une réelle envie d’agir et une dynamique très positive autour de l’association. »

Mr Mondialisation : Quel message souhaiteriez-vous adresser aux élu·es et aux individu·es pour mieux concilier mobilité humaine et protection du vivant ?

Baptiste : « J’inviterais chacun à se souvenir de l’enfant qu’il a été, capable de s’émerveiller devant un hérisson, un oiseau ou un insecte. Retrouver ce lien avec le vivant est sans doute la première étape pour changer nos comportements.

Concilier mobilité et biodiversité ne suppose pas de tout révolutionner, mais de porter un autre regard sur nos déplacements et nos aménagements. Si nous redonnons sa juste valeur au vivant, nous prendrons naturellement de meilleures décisions, individuellement comme collectivement. »

Enfant qui essaie de nourrir un écureuil – source : Unsplash

Mr Mondialisation : La protection de la biodiversité est souvent présentée comme une priorité. Entre les discours et les actes, estimez-vous que les décideurs publics sont à la hauteur de cet enjeu ?

Baptiste Trény : « Si les pouvoirs publics étaient réellement à la hauteur, la situation serait sans doute bien différente. Il existe heureusement des collectivités et des élu·es qui portent des initiatives exemplaires, et il est important de les valoriser. Mais, dans l’ensemble, l’écart reste important entre les ambitions affichées et les actions mises en œuvre.

Il ne faut pas non plus oublier que nous sommes tous des décideurs à notre échelle. Nos choix quotidiens, dans notre manière de nous déplacer ou d’aménager nos espaces de vie, peuvent eux aussi contribuer à préserver le vivant. »

Mr Mondialisation : Avez-vous observé une évolution de la prise de conscience du public concernant les collisions entre véhicules et faune sauvage ces dernières années ?

Baptiste Trény : « Oui, mais cette évolution reste mesurée. Les réseaux sociaux peuvent donner l’impression d’une prise de conscience générale alors que le sujet demeure encore largement méconnu. Beaucoup de personnes ne perçoivent pas l’ampleur du phénomène ou ne se sentent pas concernées.

Nous rencontrons néanmoins de plus en plus de citoyen·nes prêt·es à agir. C’est précisément pour élargir cette prise de conscience que nous développons des actions de sensibilisation, comme notre future exposition photographique itinérante, afin de faire de cette question un véritable enjeu de société. »

Mr Mondialisation : Parmi les solutions existantes (passages à faune, clôtures, limitation de vitesse, signalisation…), lesquelles vous paraissent les plus efficaces et pourquoi ?

Baptiste Trény : « Il n’existe pas de solution miracle. »

« L’efficacité repose sur la complémentarité des mesures : former les conducteurs, adapter les infrastructures, créer des passages à faune, améliorer la signalisation ou encore réduire la vitesse dans les zones sensibles. »

Notre ambition est justement de fédérer ces initiatives et de les déployer là où elles auront le plus d’impact. Rejoindre Routes Vivantes, c’est aussi contribuer à accélérer cette dynamique collective en faveur du vivant. »

Mr Mondialisation : Si vous aviez l’occasion de faire évoluer une seule loi ou réglementation concernant les infrastructures routières et la biodiversité, laquelle choisiriez-vous ?

Baptiste Trény : « Sans hésiter, je rendrais obligatoire une formation dédiée au vivant dans le cadre du permis de conduire. Chaque nouveau conducteur devrait comprendre les risques liés aux collisions avec la faune, savoir identifier les zones sensibles et adapter sa conduite.

Former les conducteurs dès le départ permettrait de transformer durablement notre rapport à la route. C’est un levier simple, concret et potentiellement très efficace pour réduire la mortalité animale et mieux intégrer la biodiversité dans notre culture de la mobilité. »

Maureen Damman 


Photo de couverture : Baptiste Treny – @Manu Masson

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