Au gré des années, la qualité de vie dans les communes rurales semble se détériorer sur bon nombre de points au profit des grandes villes. Chute démographique, vieillissement de la population, destruction des services publics, isolement, ou manque d’emplois sont autant de fléaux qui frappent les habitants ruraux. Et pourtant, ces zones pourraient offrir une vraie source d’inspiration altermondialiste.
Si, dans le système capitaliste actuel, les campagnes sont bien souvent sacrifiées à l’autel de la rentabilité et la mise en concurrence de chacun contre tous, elles peuvent être en réalité le berceau de la relocalisation, de la solidarité et de la sobriété, à l’inverse du modèle urbain qui continue de s’enfoncer dans une course insoutenable.
Le culte de la rentabilité
Pour les gouvernements néolibéraux, concentrer un maximum de population dans les centres urbains est devenu un véritable enjeu de « rationalisation » des services publics. Ainsi, en relocalisant les écoles, les hôpitaux, ou encore les transports en commun dans les villes, l’État peut y consacrer moins d’argent. Une logique directement héritée du milieu entrepreneurial des débuts de l’ère industrielle, qui avait lui-même engendré un exode rural.
Oubliant que les services publics ont d’abord pour vocation de rendre service, l’ordre capitaliste a préféré les gérer exactement comme une firme au sein de laquelle la rentabilité serait le maître mot. Personne ne peut d’ailleurs nier qu’une gare dans une petite ville de province rapportera beaucoup moins qu’une station en plein Paris.
Un cercle vicieux
Et pourtant, ce ne sont pas moins de 21,5 millions de Français et de Françaises qui vivent en zone rurale. Au-delà des petites structures peu ou pas rentables, il existe donc des milliers de collectivités au sein desquels ces structures restent indispensables.
Pire, cette course au rendement entraîne un véritable effet domino. Derrière la fermeture des écoles et des services publics, suit en effet celle des commerces. Surviennent alors la fuite des médecins et une dépendance accrue à la voiture.
Dès lors, les populations jeunes et actives préfèrent partir, d’autant plus que les emplois disparaissent eux aussi à leur tour. Restent alors seulement des gens de plus en plus vieillissants, attachés à leur territoire, mais abandonnés par la République.
Les campagnes ne sont pas mortes
Certains pourraient, dès lors, verser, dans un discours fataliste où ce déclin deviendrait inéluctable. Toutefois, une bonne partie de la population refuse encore de céder aux sirènes des métropoles. Avec la crise sanitaire et le réchauffement climatique, certains citadins ont même dans certains cas décidé de revenir à la nature.
Il ne s’agit, pour autant, pas de « faire renaître le monde de jadis », ni de porter un regard misérabiliste, mais bien de s’interroger sur l’avenir des zones rurales en sortant de la logique de rentabilité. Par la même occasion, réinvestir les campagnes permettrait également de donner de l’air aux centres urbains asphyxiés par la surpopulation, les logements hors de prix et l’artificialisation des sols.
Une source d’inspiration pour redéfinir la société ?
Par rapport à la ville, la campagne possède de nombreux atouts qui pourraient aider les habitants à penser d’autres modèles que celui du capitalisme carnassier. En premier lieu, elle concentre encore des ressources directement liées aux besoins fondamentaux de l’espèce humaine : l’alimentation, l’eau, le bois et divers matériaux, l’énergie, et bien sûr, les terres agricoles.
Et pourtant, bon nombre de ces ressources restent peu ou mal exploitées. Dans de multiples domaines, en particulier la nourriture, la France pourrait ainsi viser l’autonomie. Or, dans les faits, le pays demeure largement dépendant à la chaîne mondialisée. Dans la quête d’une évolution, les campagnes auraient alors un rôle crucial à jouer, à condition de valoriser d’abord les producteurs locaux plutôt que toujours tout céder aux grands groupes, surtout dans le milieu paysan.
Un laboratoire de sobriété et de partage
En outre, dans une société du « tout, tout de suite » où l’existence doit toujours être plus rapide, plus productive, plus rentable, les campagnes peuvent apporter une vision différente. À rebours des modes de vie urbains, les communautés rurales sont plus en phases avec des réalités plus naturelles, en particulier dans la gestion du temps.
Bien entendu, la campagne n’échappe pas au consumérisme. Pour autant, être directement connecté à la production de ressources offre un autre rapport au monde qui pourrait favoriser la bifurcation vers plus de sobriété.
Par ailleurs, la disparition des services et du tissu économique traditionnel peut également permettre d’expérimenter de nouveaux modèles. Dans ce cadre, la mutualisation des outils, le développement des commerces coopératifs, ou les services collectifs autogérés peuvent transformer la contrainte rurale en une occasion de créer du lien social.
Et d’autonomie
Si vivre en totale autarcie semble relever de l’utopie, utilser localement la valeur produite sur un territoire représente un merveilleux outil d’un point de vue environnemental et économique. Produire des richesses sur place n’a en effet pas de sens si son fruit s’envole à l’autre bout du monde.
Habiter à la campagne n’est pas un modèle naturellement écologique ou solidaire, loin de là. Mais il s’agit cependant d’un terreau propice à l’expérimentation de formes différentes de propriété, de production et d’entraide.
Des terres abandonnées à l’extrême droite
Reste qu’en l’état, les habitants des zones rurales ne peuvent qu’éprouver un sentiment d’abandon et d’isolement par rapport à l’autre partie du pays. Une réalité que l’on a pu voir ressurgir lors des manifestations des gilets jaunes, ou plus récemment avec les mouvements de colère agricoles. L’explosion du prix des carburants dans des lieux aussi dépendants à la voiture n’a, de surcroît, pas dû arranger la situation.
S’il serait trop simple de résumer les campagnes à l’extrême droite, tant les circonstances peuvent varier en fonction de l’attractivité des territoires, force est de constater que, plus la commune est petite, plus le nombre de bulletins pour le Rassemblement National augmente en moyenne. Aux dernières législatives, le vote RN dépassait ainsi les 40 % dans les villages de moins de 2000 habitants.
Le message « anti-élite » a alors pu trouver un écho dans des régions complètement abandonnées par l’État, que ce soit au niveau des services publics, de l’attractivité ou de l’emploi. Sur cette misère sociale, a aussi pu prospérer un discours érigeant en bouc émissaire une partie de la société : musulmans, « assistés », ou immigrés…
Le piège du mépris
Pour autant, il ne s’agit en aucun cas d’affirmer que les habitants ruraux seraient juste réactionnaires, racistes ou incultes. En réalité, ces populations rencontrent des difficultés semblables à tous les Français victimes du système capitaliste et néolibéral.
Dans ce cadre, la responsabilité d’offrir des réponses à ces colères légitimes incombe aux dirigeants politiques altermondialistes. Plutôt que des discours simplistes comme ceux du RN, la gauche devrait donc proposer des mécanismes économiques et politiques réels, sans nier ce sentiment d’abandon.
Dès lors, faire revenir les services publics, les maternités, les médecins, les transports en commun et les emplois en zone rurale représente des combats collectifs que tout décideur et militant anticapitaliste doit mener.
Réinvestir la démocratie locale
Pour y parvenir, la petite commune incarne d’ailleurs un échelon à très haut potentiel, puisqu’il permet de reconstituer des modalités démocratiques très importantes. Il est, en effet, bien plus aisé d’établir dans un village, une assemblée citoyenne, une coopérative, des collectifs de services publics ou encore des jardins partagés.
De facto, pour sortir de ce sentiment d’abandon, reconstruire un tissu social autour d’une gestion collaborative de la vie d’une ville représente un levier considérable. Certes, l’État doit jouer son rôle pour répondre aux besoins de toutes et tous, mais il peut aussi redonner aux habitants des moyens d’agir directement sur leur territoire.
Repenser un autre monde à travers la campagne
En définitive, si l’extrême droite exploite bien une colère légitime en zone rurale, elle ne répond en rien aux problématiques posées par le système capitaliste lui-même. Dès lors, c’est bien en progressant à contre-courant de cette pensée basée sur les boucs émissaires qu’il sera possible de réinventer la campagne de demain.
La bataille pour la ruralité va donc bien plus loin que vouloir réimplanter des services publics, de l’emploi ou des commerces. C’est également une lutte idéologique sur ce que pourrait être une société extirpée de la logique néolibérale et capitaliste.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Clément Proust / Pexels










