Depuis plus de 25 ans, le Venezuela fait l’objet de nombreux commentaires très tranchés avec très peu de place pour la nuance. Si le pays n’est sans doute pas une utopie sur terre, il n’est probablement pas non plus la dictature sanguinaire décrite par certains. Avant tout, le Venezuela reste la victime d’un impérialisme étasunien féroce.
Depuis l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis de Donald Trump, toutes sortes d’experts autoproclamés s’expriment sur ce pays, sans l’avoir réellement côtoyé de près. Pour démêler le vrai du faux, Mr Mondialisation propose une enquête en cinq volets constitués avec l’appui de spécialistes sur le sujet, ayant vécu sur place et étudié la politique du Venezuela depuis plusieurs décennies, loin des éditorialistes de plateau.
Une manne pétrolière considérable
Il est impossible de comprendre la situation du Venezuela si l’on ne garde pas à l’esprit que ce pays possède la plus grosse réserve de pétrole du monde (300 milliards de barils selon les estimations), devant l’Arabie Saoudite. Un pétrole qui appartient en outre en grande majorité à la catégorie du sable bitumineux, une substance épaisse, très coûteuse et polluante à extraire.
Or, cette information n’est pas anodine, puisqu’il faut des installations spécifiques, qui coûtent plus cher, pour tirer parti de ce type de ressources. Et, en raison d’une politique coloniale ancienne, ce pétrole a très longtemps été exploité par des entreprises venues des États-Unis, ce qui explique que de nombreuses usines américaines disposent d’équipements en mesure de procéder à ces opérations.
Une chasse gardée américaine
Dès le début du XXe siècle, lorsque le Venezuela prend conscience des ressources sur lesquelles le pays est assis, les États-Unis s’intéressent également de près à ce trésor national. En 1908, le vice-président local, Juan Vincente Gomez, organise un coup d’État pour prendre le pouvoir et installer son autocratie militaire qui perdurera jusqu’en 1935.

« Pendant cette période, des proches du régime ont tout de suite fait l’intermédiaire entre la dictature et les compagnies pétrolières », explique Romain Migus, journaliste spécialiste de l’Amérique latine et fondateur du site Les 2 Rives.
Et le degré de contrôle des États-Unis devient très vite « total ». Ainsi, pendant de nombreuses décennies, on assiste à un « pillage des ressources » grâce à une collaboration absolue des politiciens sur place.
L’avènement du néolibéralisme
Pendant que le néolibéralisme signe son acte de naissance en 1973 au Chili avec le coup d’État de Pinochet, le Venezuela est dirigé par un social-démocrate, Carlos Andrès Perez. Celui-ci procède à une nationalisation des ressources pétrolières en 1976. Un processus « plutôt répandu dans l’Amérique latine de l’époque », assure Romain Migus. Malgré tout, les « entreprises américaines propriétaires à ce moment-là sont indemnisées et bien au-delà de la valeur des exploitations », rappelle-t-il. Par ailleurs, « elles continuent de gérer le pétrole en payant des royalties symboliques ».
Ce changement est donc loin d’être révolutionnaire et il profite surtout à une petite partie de la population qui s’enrichit considérablement grâce à cette ressource, « à l’image de l’Arabie Saoudite ». Ainsi, dans les années 80-90, « les inégalités au sein de la société vénézuélienne sont extrêmement fortes ».
Des inégalités extrêmes et une bulle prête à exploser
Le pays est définitivement devenu un État fondé sur la rente pétrolière et à la merci des crises économiques. « En 1983, ce système et cette bulle explosent et une immense pénurie d’importation survient », raconte Romain Migus.
Avec son modèle entièrement bâti sur l’or noir, dans une nation qui ne produit « plus rien » d’autre, le Venezuela se met à « manquer de tout ». Cette crise va déboucher sur une augmentation de la pauvreté et des révoltes sociales, avec en point d’orgue « une protestation contre le néolibéralisme en 1989 qui est réprimé dans le sang avec près de trois mille morts en seulement quatre jours ».
Des révoltes populaires à la révolution bolivarienne
Ces événements constituent pour Romain Migus un véritable « acte de naissance du Chavisme ». En effet, révolté par ce système, le jeune militaire Hugo Chávez tente un coup d’État dès 1992, qui se soldera par un échec et qui lui vaudra deux ans d’emprisonnement.
Et pendant ce temps, le pouvoir libéral accélère et engage même la privatisation totale des ressources pétrolières. Hugo Chávez change alors de stratégie et, sous les couleurs de son nouveau parti politique « le mouvement cinquième république », il décide de se présenter aux élections présidentielles de 1998 pour enrayer ce processus.
Il remporte ce scrutin avec 56,5 % des voix, un score très confortable à l’époque. « Ce sont les seules élections gagnées par les Chavistes que personne ne conteste », notait avec un sourire le journaliste spécialiste de l’Amérique latine, Maurice Lemoine, dans une interview pour le média Elucid.
Très vite, Hugo Chávez va consulter le peuple pour la convocation d’une Assemblée constituante, afin d’écrire une constitution inédite. Le texte est validé par près de 72 % des votants. Est alors sur pieds, ce que Chávez nommera la « révolution Bolivarienne », en hommage à Simon Bolivar, héros de l’indépendance vénézuélienne.

Nouvelle ère démocratique et sociale
Dans la foulée de ces événements, Chávez quitte son poste, comme il l’avait promis, avant de se représenter et d’être à nouveau vainqueur en 2000 avec 59,5 % des voix. Les nouvelles institutions renforcent quelque peu le président de la République (allongement du mandat d’un an et possibilité de se porter candidat une seconde fois), mais elle met également sur place des mécanismes démocratiques avant-gardistes.
C’est le cas, par exemple, du référendum révocatoire. Grâce à celui-ci, les citoyens sont alors en mesure de convoquer un vote à mi-mandat de n’importe quel élu pour le renvoyer. Mais il existe aussi toutes sortes d’autres processus établis, comme des conseils pour la gestion de l’eau. Et surtout, en parallèle, de grands plans de lutte contre la pauvreté sont mis en place, au détriment des classes bourgeoises.
Ce « socialisme du XXIe siècle », comme l’appelle Hugo Chávez, ne plaît évidemment pas du tout aux élites économiques de l’époque et encore moins aux États-Unis. Selon un rapport du think-tank espagnol FRIDE, des agences internationales (notamment des agences américaines comme USAID et NED ainsi que certains donateurs européens) auraient d’ailleurs fourni entre 40 à 50 millions de dollars par an à des organisations d’opposition au Venezuela entre 2002 et 2010.
Première tentative de coup d’État en 2002
Grâce à l’appui des médias qui appartiennent presque tous à de grands groupes (il n’existe qu’une seule chaîne publique à ce moment-là), et qui diffusent de fausses informations sur le gouvernement à longueur de journée, la droite radicale fomente alors un coup d’État contre le président en 2002.
Comme le raconte le documentaire primé « La révolution ne sera pas télévisée », des images de violentes manifestations seront détournées par le petit écran pour mettre de l’huile sur le feu, le tout à une période où internet ne s’est pas encore développé. L’opposition fait couper l’unique canal public de l’époque et annonce partout qu’Hugo Chávez a démissionné et qu’une autorité de transition prend le relais.
Dans la réalité, Chávez a été emprisonné par les putschistes, mais la vérité finit très vite par éclater. Deux jours plus tard, la pression populaire permet sa libération, et le président revient au pouvoir, bien que les tensions restent vives à cause des licenciements massifs des cadres de la compagnie nationale pétrolière.
Grandes réformes pétrolières et agraires
« Chávez chasse les élites économiques affiliées aux États-Unis qui avaient capté les richesses pétrolières », explique Romain Migus. Son but est clair, placer au service des classes populaires l’argent issu de la rente pétrolière. « Il oblige donc les entreprises en tirant profit sur le territoire à collaborer avec PDVSA, compagnie appartenant à l’État, qui aura au minimum 51 % des actions dans chaque exploitation », ajoute le reporter.
Et ce n’est pas tout, puisque le gouvernement déploie une grande réforme agraire qui partage les terres des fermes industrielles à des petits paysans. Trois millions d’hectares sont ainsi redistribués, les coopératives sont favorisées et il devient interdit de posséder plus de cinq mille hectares pour la même personne, que n’apprécie pas du tout la bourgeoisie qui prend le président en grippe.
On a souvent reproché à Chávez d’avoir tout misé sur le pétrole, mais ce type de changement démontre pourtant bien qu’il avait compris le problème de la dépendance du Venezuela aux importations et notamment en matière d’alimentation.
Confirmation populaire
Et, malgré tout le mal que les médias locaux et occidentaux disent de lui, Hugo Chávez, conserve une majorité populaire grâce à ses politiques sociales, et ce, même si les effets économiques de sa politique ne sont pas immédiats. En 2004, l’opposition lance un référendum révocatoire contre lui ; le processus échoue, puisque le peuple vote le maintien du président à 58 % des voix.
« Une instance dans laquelle sont réunies toutes les nations sud-américaines sans les États-Unis »
À cette même époque, Chávez met en place l’ALBA, l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques. « Une instance dans laquelle sont réunies toutes les nations sud-américaines sans les États-Unis », explique Maurice Lemoine. Une émancipation « insupportable » pour l’oncle Sam, puisqu’elle « marque le début de la naissance du monde multipolaire » alors que jusqu’ici les USA « contrôlaient l’ensemble du continent ».

Dans la foulée, le parti du chef de l’État remporte plusieurs scrutins importants ; 20 des 23 sièges de gouverneurs, puis en 2005, l’immense majorité des postes au parlement après un boycott de l’élection par une partie de l’opposition qui préfère décrier le nouveau système électronique (pourtant décrit par l’ancien président américain Jimmy Carter comme l’un des plus sûrs au monde) plutôt que d’affronter une probable cuisante défaite.
Enfin, en 2006, le président sortant est triomphalement reconduit à la tête du pays, avec 62,84 %, cette fois-ci sans boycott et avec près de 75% de participation. Les observateurs européens eux-mêmes admettent d’ailleurs à l’époque la totale régularité du vote.
Une transformation radicale
Si Hugo Chávez a pu être aussi largement réélu avec une telle propagande contre lui, c’est avant tout grâce aux grandes avancées sociales qu’il a déjà réussi à mettre en place au cours de son premier mandat. En partie avec l’argent du pétrole, il a ainsi pu financer toutes sortes de mesures.
« [Un véritable] retour de l’État providence »
Parmi elles, il faut, par exemple, compter, la nationalisation des télécoms et de la compagnie d’électricité, l’alphabétisation de millions d’adultes et enfants, la création de milliers de dispensaires médicaux dans les quartiers populaires, l’accès aux soins gratuits pour des dizaines de milliers de personnes, des produits alimentaires de base subventionnés à 42 % en dessous des prix du marché, et une durée du temps de travail moyen hebdomadaire abaissé de 44 à 36 heures. Un véritable « retour de l’État providence », comme le résume Romain Migus.
En 2005, Le Monde diplomatique notait déjà que : « plus d’un million d’enfants pauvres reçoivent gratuitement, outre l’éducation, deux repas et deux goûters chaque jour, en plus de l’uniforme, des manuels et des cahiers ».
Coup d’arrêt de 2007
Dans son programme, Chávez promettait d’aller encore plus loin, notamment dans les réformes institutionnelles. Et en 2007, un autre référendum est prévu pour faire entrer plusieurs nouveautés dans la constitution. Un projet qui avancera pourtant à tâtons et qui sera modifié à de multiples reprises.
À l’époque, le journaliste Grégory Wilpert recense notamment : « l’extension des pouvoirs des conseils communaux nouvellement formés ; l’abaissement du droit de vote de 18 ans à 16 ans ; l’interdiction de toute discrimination basée sur l’orientation sexuelle ou les conditions de santé ; l’institution de la parité dans la fonction publique ; la création d’un fonds de sécurité sociale pour les travailleurs indépendants et du secteur informel de l’économie ; la gratuité de l’enseignement supérieur ; ou encore la “reconnaissance” des Vénézuéliens d’origine africaine. »
Mais ce qui va surtout attirer l’attention de l’opposition, c’est la possibilité pour le président de se présenter autant de fois qu’il le souhaite aux élections. Une campagne brouillonne et un manque de clarté sèment la confusion, et l’opposition s’engouffre dans la brèche : le peuple rejettera cette transformation d’une courte tête à 50,70 %. L’un des premiers véritables revers d’Hugo Chávez qui sera contraint à la remise en question.
Entre progrès salués…
Malgré tout, les réformes sociales se poursuivent et la situation de beaucoup de gens s’améliore. Après dix ans de mandat, la pauvreté a ainsi dégringolé de 60 à 23 % de la population, quand l’indigence est passée de 25 à 5 %. Dans le même temps, le nombre de personnes âgées touchant une retraite a été décuplé.

À tel point qu’en 2009, lorsqu’Hugo Chávez interroge à nouveau les citoyens par référendum sur la possibilité des élus de se représenter de manière illimitée — comme c’est le cas dans de multiples pays — le peuple vote « oui », à hauteur de 55 % des voix.
… et imperfections
Évidemment, tout n’a pas été parfait dans les années Chávez, et il ne s’agit pas ici de sanctifier un homme qui avait sans aucun doute lui aussi ses parts d’ombre. On pourrait, par exemple, lui reprocher d’avoir négligé le taux d’homicides important dans un pays où la circulation d’armes était très forte, ce dont l’opposition ne s’est d’ailleurs pas privée.
Romain Migus juge également que « le Chavisme a pris beaucoup trop de temps à faire une réforme fiscale cohérente et à réorganiser l’économie autour de l’impôt ». Il ajoute : « son système judiciaire a aussi longtemps été corrompu et assez peu efficace, mais il a été corrigé avec les années. »
Les observateurs occidentaux ont, en outre, souvent souligné qu’Hugo Chávez avait eu du mal à diversifier l’économie centrée autour du pétrole. « Il a essayé de se libérer de cette économie, mais il s’est heurté à la culture de la rente, très ancrée dans le pays », explique Romain Migus. De fait, face à un système construit de cette manière depuis près d’un siècle, faire reposer ce problème uniquement sur les épaules d’Hugo Chávez n’a rien de très honnête.
Un héritage en suspens
En 2011, le chef de l’État découvre qu’il est atteint d’un cancer. Il pense longtemps pouvoir s’en sortir, notamment grâce à la médecine cubaine, et il se représente d’ailleurs aux élections présidentielles de 2012, qu’il remporte une nouvelle fois avec 55 % des voix.
Mais à peine cinq mois plus tard, la nouvelle tombe, Hugo Chávez est mort. Avant sa disparition, il avait néanmoins pris soin de désigner celui qui devrait lui succéder à la tête de son parti, son ancien ministre des affaires étrangères, et vice-président, un certain Nicolas Maduro.
– Simon Verdière
→ Enquête à suivre dans le deuxième volet, jeudi prochain.
Photo de couverture : Caravanes populaires, campagne présidentielle de 2012. Flickr.















