En septembre 2015, lors d’un sommet consacré au développement durable, les 193 États membres de l’Organisation des Nations unies ont adopté les Objectifs de développement durable (ODD). Ces 17 priorités constituent un cadre d’action universel visant, d’ici 2030, à éradiquer la pauvreté, protéger la planète et garantir à tous les êtres humains des conditions de vie décentes. En 2026, où en est-on ? On fait le bilan.

Les États s’étaient notamment engagés à améliorer les conditions de vie en faveur des populations et des pays les plus précarisés. Toutefois, l’absence de mécanismes juridiques contraignants pour assurer le suivi et l’application de ces engagements continue de soulever des interrogations.

Les ODD, dans quelles mesures sont-elles durables?

À première vue, ces objectifs affichent une ambition considérable. Présentés comme une rupture avec les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), ils élargissent le cadre d’action en intégrant plus explicitement les dimensions environnementales, sociales et institutionnelles du développement.

Dix ans après leur adoption par l’Organisation des Nations unies, la question de leur réalisme et de leur capacité à infléchir durablement les trajectoires de développement à l’échelle mondiale est largement posée.

Une limite majeure se profile : les ODD reposent essentiellement sur des engagements volontaires, inscrits dans un système économique et politique souvent jugé structurellement incompatible avec les impératifs de durabilité.

Selon le Rapport sur les objectifs de développement durable de 2023, la plupart des indicateurs progressent à un rythme extrêmement lent. Cette inertie tient surtout à des choix politiques et économiques qui privilégient la croissance à court terme au détriment de la soutenabilité. Faute d’actions rapides, selon les mots d’António Guterres, secrétaire général de l’ONU, le Programme 2030 risque de devenir « l’épitaphe d’un monde qui aurait pu être ».

Cette situation révèle une tension structurelle : les États affichent leur adhésion aux ODD tout en poursuivant des politiques qui accentuent les fractures sociales, les inégalités et la dégradation environnementale.

António Guterres à la COP30 à Belem le 20 novembre 2025. Wikimedia.

La domination des pays du Nord envers les pays du Sud

Le caractère non contraignant — relevant du « soft law » — renforce cette contradiction. Les États ne sont soumis à aucune obligation juridique stricte pour aligner leurs politiques sur ces objectifs, ce qui transforme souvent l’engagement en déclaration d’intention plutôt qu’en véritable mécanisme d’action. Dans ces conditions, la promesse de durabilité apparaît davantage comme un discours normatif que comme une réalité opérationnelle.

Cette critique rejoint les analyses de Arturo Escobar dans l’ouvrage Encountering Development (1995). L’anthropologue y souligne que les dispositifs internationaux de développement tendent à masquer les rapports de pouvoir globaux plutôt qu’à les corriger.

Dans cette perspective, les ODD placent les pays dits « en développement » face à des objectifs universels alors même qu’ils ne disposent pas des mêmes ressources financières, technologiques et institutionnelles que les économies avancées. Une symétrisation d’autant plus irréaliste que les pays à faible revenu sont les plus exposés aux effets du changement climatique, alors qu’ils en sont les moins responsables.

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Sentir-penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident. Arturo Escobar. Seuil, 2018.

2030 : l’échec programmé des ODD

Comme le souligne le Rapport sur les objectifs de développement durable de 2023, la trajectoire actuelle menace non seulement l’atteinte des objectifs fixés pour 2030, mais aussi les droits et les perspectives des générations présentes et futures.

Même en cumulant les progrès réalisés, aucun des 17 ODD n’est aujourd’hui assuré d’être pleinement atteint à l’échelle mondiale. Les avancées restent trop limitées pour combler l’écart entre les résultats actuels et les ambitions initiales, nourrissant l’idée d’un « échec programmé ».

« À mi-parcours de l’échéance 2030, les ODD sont gravement distancés, et ce sont les pays pauvres et les plus vulnérables qui en souffrent le plus »

C’est par ces mots que Jeffrey Sachs, président du Sustainable Development Solutions Network (SDSN), a lancé l’alerte et appellé la communauté internationale à accélérer ses efforts et à conclure un nouveau pacte mondial de financement.

Jeffrey Sachs au Forum pour la Paix du Mathias Corvinus Collegium à Budapest en 2023. Wikimedia

Droit international : fantôme ou réalité ?

Conçus comme un cadre global pour construire un monde plus juste, les ODD reposent sur un postulat fondamental : celui d’États prêts à respecter les normes internationales, à coopérer et à agir dans l’intérêt collectif.

Mais la multiplication des guerres impérialistes, les violations répétées du droit international, l’exploitation des ressources naturelles et les violences ciblant les civils, témoignent du décalage grandissant entre les engagements pris et leur application sur le terrain.

Les mécanismes de justice internationale peinent, eux aussi, à imposer leur autorité. Les décisions des tribunaux internationaux restent difficiles à faire appliquer, les sanctions sont souvent contournées et la diplomatie est régulièrement mobilisée pour défendre des intérêts stratégiques ou économiques plutôt que des principes universels.

Quand la bonne volonté remplace l’obligation

Selon le Rapport sur les objectifs de développement durable de 2023 :

« environ la moitié des 140 cibles suivies accusent un retard modéré ou sérieux ; pour plus de 30 % d’entre elles, la situation n’a pas évolué ou a même régressé depuis 2015 ».

L’absence de mécanismes contraignants n’est pas la seule limite. Un autre frein majeur est bien le manque de ressources. Réaliser les ODD exige des investissements massifs dans l’éducation, la santé, l’énergie durable, les infrastructures et la protection de l’environnement. Dans de nombreux pays en développement, les moyens financiers font défaut, limitant l’impact des politiques publiques.

Les crises mondiales viennent amplifier ces difficultés. La pandémie de COVID-19 a par exemple inversé plusieurs progrès en santé et en éducation, détournant des ressources et ralentissant la mise en œuvre des programmes de développement. Ces chocs externes révèlent la vulnérabilité des ODD face à des systèmes peu résilients.

Enfin, l’interdépendance des 17 objectifs complique la tâche : l’échec d’un objectif peut compromettre d’autres avancées. La faiblesse des institutions, le manque de données fiables et des capacités limitées de gouvernance rendent difficile la planification, le suivi et l’ajustement efficace des politiques.

Une équité intergénérationnelle à l’abandon

Alors que les ODD devaient incarner un principe d’équité intergénérationnelle, le constat actuel préfigure un échec pour l’atteinte des objectifs en 2030. Un échec qui compromet la possibilité des conditions de vie décentes pour les générations actuelles et futures.

Cela montre aussi combien la seule bonne volonté ne peut être garante de politiques ambitieuses. Les pays du Nord devraient être contraints pour réellement réparer les dégâts socio-environnementaux produits par de siècles de domination sur le reste du monde. Or, il n’existe aujourd’hui pas de contre-pouvoir assez puissant pour les y obliger, malgré la détermination de la Gen Z à faire entendre ses intérêts.

Thérence Hategekimâna


Photo de couverture : António Guterres à la COP30 à Belem le 20 novembre 2025. Wikimedia.

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