Violence conjugale et maltraitance animale : deux facettes d’une même domination. En France, jusqu’à 48% des victimes hésitent à fuir par peur pour leur animal de compagnie. Éclairage sur ce lien méconnu qui complique la fuite.

Les chiffres ne mentent pas : entre 48 % à 71 % des femmes victimes de violences conjuguales rapportent que leur partenaire a aussi maltraité ou menacé leurs animaux. Au-delà des violences directes, la présence d’un animal devient un levier d’emprise.

Des études indiquent que 25 % à 40 % des femmes retardent leur départ par crainte pour leur animal, et que dans certains échantillons, cette proportion atteint près de 90 %. Loin d’être marginale, cette co-occurrence révèle une même mécanique d’emprise, où la peur et la dépendance deviennent des outils de contrôle.

Ce champ de recherche est souvent regroupé sous le nom de the Link : l’idée qu’une violence dirigée vers l’animal peut participer directement à la violence dirigée vers la personne, en renforçant l’intimidation et en compliquant la fuite.

Des comparaisons statistiques aux synthèses scientifiques

Les premiers résultats marquants apparaissent dans les années 1990. Le psychologue américain Frank R. Ascione montre, dans une enquête menée auprès de femmes hébergées en refuge, que 71 % des propriétaires d’animaux déclarent que leur partenaire violent a menacé, blessé ou tué un animal du foyer.

« Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’une corrélation vague : la différence entre les groupes est statistiquement marquée. »

Cette première alerte est ensuite consolidée par des travaux comparatifs. Dans l’article Battered Pets and Domestic Violence: Animal Abuse Reported by Women Experiencing Intimate Violence and by Nonabused Women (2007), publié dans la revue Violence Against Women, Ascione et ses co-auteurs introduisent un groupe témoin de femmes non victimes.
Les résultats confirment que les femmes ayant subi des violences conjugales sont significativement plus susceptibles de rapporter des actes de cruauté envers les animaux du foyer.

Avec toutes autorisations – unsplash

Quand l’animal devient un outil d’emprise

Dans les situations de violences conjugales, l’animal n’est pas seulement une victime collatérale. Il peut devenir un levier stratégique.

Menacer un chien, un chat, ou tout autre animal, c’est frapper là où ça fait mal : l’attachement, le réconfort, parfois le dernier lien affectif stable. La littérature scientifique décrit cette instrumentalisation comme une forme de coercition : l’animal sert à intimider, punir, surveiller ou empêcher le départ. 

Le National Institute of Justice rappelle que la cruauté envers les animaux peut s’inscrire dans un schéma plus large de contrôle coercitif et de domination domestique, dans son article consacré au lien entre maltraitance animale et violences interpersonnelles. C’est la triste logique du « power and control ».

Cette stratégie a des conséquences concrètes sur les trajectoires de sortie. Une synthèse publiée par l’ASPCA, fondée sur l’analyse de douze études, indique que 18 % à 48 % des victimes de violences domestiques ont retardé leur départ, ou sont retournées auprès de l’agresseur, par crainte pour la sécurité de leur animal.

La barrière des refuges et du logement

Le frein n’est pas seulement émotionnel : il est logistique. Si le refuge n’accepte pas les animaux, la victime, qu’elle soit SDF victime d’un système ultralibérale ou femme victime du patriarcat systémique, doit choisir entre sa sécurité immédiate et celle de son compagnon à quatre pattes. 

« L’animal peut être à la fois un soutien vital… et une contrainte exploitable par l’agresseur. »

Forcément, 97 % des répondantes déclarent que garder leur animal avec elles est un facteur important dans la décision de chercher un refuge, selon les chiffres d’une enquête menée en 2013 par l’Urban Resource Institute (URI). Forcément, la moitié d’entre elles ne considérerait pas un refuge pour elles-mêmes si l’animal ne pouvait pas les accompagner.

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Un signal d’alerte pour les professionnels
Tristement, le Link a aussi une conséquence pratique : la maltraitance animale peut être un indicateur que « quelque chose » est dysfonctionnel dans le foyer. Comprendre : femme et/ou enfants sont également violentés par l’homme du foyer, ou plus rarement l’inverse.

La recherche ne dit pas que chaque cas de cruauté animale cache automatiquement des violences conjugales, mais elle montre que les co-occurrences sont suffisamment fréquentes pour justifier une vigilance accrue.

C’est d’ailleurs l’un des objectifs des réseaux spécialisés, comme What Is the Link?, qui encouragent, aux Etats-Unis, le repérage croisé entre protection animale, police, justice et travail social.

Du retard à la prise de conscience en France

En France, la réflexion progresse aussi. Lentement, oui, sûrement, on ne sait pas.
Un point concret : depuis la loi n° 2021-1539 du 30 novembre 2021 visant à lutter contre la maltraitance animale, les sanctions pénales ont été renforcées. L’article 521-1 du Code pénal prévoit désormais jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende pour sévices graves ou actes de cruauté envers un animal.

La loi ne traite pas directement des violences intrafamiliales. Mais elle offre un levier supplémentaire aux magistrats : un signalement pour maltraitance animale peut déclencher une procédure pénale et, dans certains cas, révéler un contexte plus large de violences. Raison pour laquelle il ne faut jamais hésiter à signaler un cas de violence envers un animal. 

Avec toute autorisation – Noel Ovieda – Unsplash

Autre élément juridique tangible : dans le cadre des violences conjugales, le juge peut prononcer une ordonnance de protection. L’article 515-11 du Code civil permet notamment de statuer sur la résidence séparée des partenaires et les mesures d’éloignement.

Depuis les évolutions législatives récentes, la question du sort de l’animal peut être prise en compte dans ces décisions. La réflexion existe donc en France, mais elle demeure fragmentée, encore peu intégrée aux politiques publiques de lutte contre les violences intrafamiliales.

Un autre lien avec la violence faite aux enfants

Concrètement, dans les familles où des violences envers les enfants sont avérées, la probabilité de trouver également des actes de cruauté envers un animal est plus élevée que dans des familles sans signalement.

Dans Animal Abuse in the Context of Adult Intimate Partner Violence: A Systematic Review, les auteurs décrivent des environnements familiaux marqués par la coercition, où plusieurs formes de violence conjugale, parentale, animale tendent à coexister plutôt qu’à apparaître isolément.

Concernant le lien avec l’inceste, les données sont plus limitées. Aucune étude ne démontre un lien direct et spécifique entre maltraitance animale et abus sexuels intrafamiliaux pris isolément. En revanche, la littérature sur les violences familiales montre qu’un environnement marqué par des violences multiples constitue un contexte à risque accru de cumul d’abus.

« La maltraitance animale ne prouve rien à elle seule. Elle peut, en revanche, signaler un climat familial où la violence circule. »

Reconnaître le Link, ce n’est pas « animaliser » la violence conjugale ; c’est prendre acte d’une réalité de terrain et de recherche : la violence domestique s’attaque souvent à ce qui dépend, à ce qui est sans défense, à ce qui attache. L’animal, dans ces foyers, devient parfois un otage. La violence ne change pas de nature selon sa cible. Elle cherche surtout un point d’appui pour contrôler.

Mauricette Baelen 


Photo de couverture : Dmitry Vechorko © Unsplash 

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