Dans le milieu de la chasse, des milliers de chiens vivent dans des conditions souvent invisibles et peu documentées. Entre élevage intensif, dressages difficiles et compétitions intraitables, ils servent d’instruments d’une culture figée dans le temps.
La chasse est souvent présentée comme un lien fort entre l’humain et l’animal, portée par des hommes et des femmes se revendiquant protecteurs des territoires qu’ils habitent. Elle s’inscrit dans une culture ancienne, revendiquée comme solide et fière, et se veut attentive à son empreinte écologique.
Pourtant, le lobby de la chasse se caractérise par des pratiques connues pour leur brutalité et leur manque de considération envers les autres espèces. Derrière l’image qu’il véhicule, la réalité est bien plus sombre. Les premières victimes en sont les chiens de chasse. Derrière ce terme, ancré dans l’histoire, se cachent des conditions de vie contraignantes : sélection rigoureuse, dressage intensif, environnements inadaptés, et des libertés très limitées.
Une nature sous emprise
La chasse accapare la faune sauvage, les forêts, les sentiers et les rivières. Le moindre espace est contrôlé. Ceux qui ont rejoint les rangs ne cessent de prendre davantage de place puisque les associations de chasse dominent le territoire français. À ce jour, il y a 70 000 associations de chasse regroupées au sein de 13 fédérations régionales et 94 fédérations départementales.

La chasse modifie de fait les milieux naturels, véritable terrain de jeu où tous les coups sont permis. La présence régulière des chasseurs et de leurs véhicules perturbe les milieux naturels. Elle provoque du stress chez les animaux, modifie leurs habitudes quotidiennes et peut les contraindre à se déplacer ou à fuir certaines zones.
D’autres doivent survivre aux à ces pratiques répétées : tirs, poursuites, dispositifs de clôtures, voire l’utilisation de bâches pour les maintenir dans certaines zones. Ces interventions modifient leurs comportements et peuvent perturber leur alimentation. L’agrainage (maïs, blé…), pratiqué le long des chemins et présenté comme un moyen de gérer certaines espèces, contribue également à les maintenir à proximité des zones fréquentées par les chasseurs.
Il s’agit d’un bouleversement à grande échelle, qui affecte l’ensemble des écosystèmes, des grands animaux jusqu’aux micro-organismes essentiels aux sols.
Une reproduction encadrée par des logiques de performance et de rentabilité
En France, 30 000 chiens de 150 races différentes sont utilisés pour la chasse. Leur sélection n’est pas aléatoire : certaines races sont privilégiées et font l’objet de reproductions et de croisements ciblés afin d’améliorer leurs performances. C’est notamment le cas du beagle, du setter, du springer spaniel ou encore du braque, particulièrement recherchés pour leurs aptitudes.

Les capacités de ces chiens sont souvent évaluées comme des critères de sélection, à la manière d’un catalogue de performances. Le modèle recherché repose sur une obéissance stricte, un flair développé et la capacité à poursuivre un animal pendant de longues heures, qu’il s’agisse de cerfs, de sangliers ou d’oiseaux. Cette exigence soumet ces chiens à un rythme intense, où la performance prime sur leurs besoins.
Les chasseurs trouvent leur chien de chasse en devenir dans différents organismes : associations de chasseurs ; chenils ; refuges vétérinaires et élevages. Les centres d’élevages s’étendent sur le territoire français avec 4 436 entreprises enregistrées en janvier dernier. C’est un nombre approximatif, car il ne compte pas les amateurs qui exercent dans l’ombre.
« Des chiens sélectionnés selon la demande »
Ces femmes et ces hommes occupent une place centrale dans le monde de la chasse, en proposant des chiens sélectionnés selon la demande. Ils doivent répondre à des critères précis, incluant des garanties génétiques, un suivi vétérinaire, ainsi qu’une évaluation du comportement et de l’état du chien.
Dans une logique économique, certains éleveurs privilégient les races les plus rentables pour assurer la continuité de leur activité. Le prix d’un chien se situe généralement entre 800 et 1 500 euros, avec des variations importantes selon le pedigree. Les chiennes peuvent être mises à la reproduction dès 2 à 3 ans et enchaîner de nombreuses portées au cours de leur vie.
Les grossesses répétées et rapprochées exposent les chiennes à un épuisement physique important. Elles sollicitent fortement leurs ressources, augmentant les risques de carences, de perte de poids, d’affaiblissement immunitaire et de complications comme les infections ou les difficultés à la mise bas. Lorsqu’elles arrivent au bout de leurs forces, elles sont aussitôt remplacées.
Les chiots traités comme des objets
D’autant que les chiots ne sont pas épargnés. Si l’éleveur voit qu’un chiot est sourd ; aveugle ; a une malformation ; une infection particulière ou simplement qu’il ne représente d’aucune façon la conformité demandée, il est souvent abandonné sans attendre. Pire encore, certains chiots sont abandonnés sans nourriture, livrés à eux-mêmes, traités comme de simples déchets.
Certains éleveurs, dans une logique de rentabilité, écoulent leurs chiots via des plateformes en ligne afin de limiter leurs pertes. Ces ventes ciblent notamment des acheteurs attirés par les fêtes ou animés par l’idée de « sauver » un animal. En réalité, ces démarches participent à maintenir ce système.
« Les acheteurs participent malgré eux à la perpétuation du système. »
Les annonces en ligne manquent de transparence et présentent les chiots de manière valorisante, à travers des photos soignées et des descriptions rassurantes évoquant un foyer aimant ou un nouveau départ. En réalité, les animaux sont vendus sans réelles garanties, parfois non vaccinés ou non sevrés, ce qui peut entraîner des problèmes de santé révélés après l’achat.
Les acquéreurs peuvent alors faire face à des frais vétérinaires importants et, dans certains cas, abandonner l’animal. Ce mécanisme entretient un cercle où éleveurs peu scrupuleux et acheteurs participent, souvent malgré eux, à la perpétuation du système.
Un trophée vivant
Une fois sélectionné, le chien est évalué sur ses aptitudes. Ces tests permettent de déterminer son adéquation avec les exigences de la chasse. En France, le test d’aptitudes naturelles (TAN), encadré par la Société Centrale Canine, constitue l’un des dispositifs utilisés pour évaluer les chiens de race.

Le TAN se réalise en terrain naturel, dans des conditions permettant d’évaluer les aptitudes du chien. Dès l’âge de 9 mois, le chien est observé au regard des juges. Son caractère ne doit pas être une gêne pour la chasse : il doit se montrer obéissant, tout en conservant une certaine autonomie. Sa mobilité est également jugée, le chien devant être capable de se déplacer efficacement, de se diriger vers sa cible et de suivre les instructions.
Ce test est déterminant pour son parcours dans la chasse. Dès ses premiers pas, il est exposé à des situations exigeantes, qui comportent des risques, pour lui comme pour son environnement. Que les chiens soient jugés aptes ou non, les exigences de sélection restent élevées.
Dans cette logique, les chasseurs préparent aux concours présentant les caractéristiques attendues, afin de valoriser leurs performances. Il existe notamment un concours canin prisé : le Field Trial. Cette pratique, vieille de plus d’un siècle, vise à tester les aptitudes des chiens de chasse en conditions proches du terrain réel. Elle est présentée comme une démonstration du savoir-faire et de la pratique cynégétique, et se déroule dans plusieurs pays (France, Royaume-Uni, Espagne, Italie…).
Les épreuves varient selon les aptitudes du chien. Le chien d’arrêt marque un arrêt, comme son nom l’indique, et permet de localiser le gibier, souvent des oiseaux (faisans, perdreaux, canards…). S’ensuivent les chiens courants, qui traquent sur de longues distances des animaux comme les lièvres. Enfin, les chiens dits « de sang », sélectionnés pour leur endurance et leur obéissance, sont utilisés pour suivre des pistes.
Certaines pratiques d’entraînement impliquent l’utilisation d’animaux, notamment dans le cadre de la chasse en enclos. Ces derniers sont élevés puis relâchés pour être chassés, dans des conditions contrôlées.
L’ensemble de ces pratiques vise à sélectionner des chiens répondant à des critères précis. La valorisation des performances constitue un enjeu important pour les acteurs de ce milieu.
Des chiens meurtris par le lobby des chasseurs
Le temps s’écoule différemment pour les chiens, notamment lorsqu’ils ne sont pas en action. Ils sont souvent maintenus dans des chenils, des espaces où ils sont souvent isolés et exposés aux conditions météorologiques.
Lors de fortes chaleurs ou d’intempéries, les conditions sanitaires peuvent se dégrader et favoriser le développement de maladies. Ces structures accueillent parfois plusieurs chiens dans un espace limité, en attendant les périodes de chasse. Ce mode de vie reste plus répandu que l’image souvent mise en avant dans les espaces de communication liés à la chasse.

L’hygiène de vie et la sécurité constituent des éléments essentiels, mais elles ne sont généralement pas garanties. Les chiens peuvent être maintenus dans des installations inadaptées à leurs besoins, avec des espaces de repos parfois insuffisants. Le partage des gamelles peut également générer des tensions et affecter leur alimentation.
Ces conditions peuvent favoriser l’apparition de troubles digestifs ou comportementaux. Les plus jeunes chiens, en particulier, peuvent être sensibles à ces environnements et développer du stress ou des difficultés d’adaptation.
En pleine saison, les chiens doivent fournir des efforts importants pour mener à bien la chasse, parfois au-delà de leurs capacités. Ils poursuivent le gibier sur plusieurs kilomètres, dans une traque prolongée. Autour de l’animal, la meute le cerne et l’épuise progressivement, jusqu’au coup fatal, porté par le chasseur. Ces scènes, qui peuvent durer, se déroulent parfois à proximité des routes ou d’habitations, exposant cette réalité au regard du public.
Plusieurs cas de figure mettent en lumière d’autres victimes. Des personnes dont de jeunes enfants peuvent se retrouver en situation d’insécurité, tout comme des animaux domestiques aussi. Des accidents et des abus sont régulièrement rapportés, notamment par des associations de protection animale. Des affaires qui ne sont pas traitées avec le sérieux nécessaire. Et le lobbys de la chasse diffuse toujours une image valorisée, bien loin de la réalité du terrain.
Cette cruauté interroge la responsabilité des acteurs concernés comme celle de la société dans son ensemble, souvent reléguée au second plan. Elle s’inscrit dans un système plus large qui dépasse la seule pratique de la chasse et révèle nos défaillances face aux équilibres écologiques.
– Héléna Roche
Image de couverture : Chien de chasse, braque allemand / Public Domain Pictures















