S’adapter en permanence, surveiller ses gestes, ses mots, ses réactions. Pour de nombreuses personnes neurodivergentes, les interactions sociales ne relèvent pas de la spontanéité, mais d’un effort constant pour répondre aux normes sociales dominantes. Si l’incompréhension n’est pas à sens unique, l’adaptation demeure largement unilatérale. Ces ajustements invisibles épuisent, fragilisent et accroissent l’exposition aux violences.
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Le modèle déficitaire a profondément structuré les représentations sociales de la neurodivergence. En situant l’origine des malentendus du côté des seules personnes concernées, il a contribué à naturaliser des normes interactionnelles spécifiques, tout en invisibilisant leur caractère situé.
Le précédent volet de ce dossier montrait que la souffrance psychique des personnes neurodivergentes ne peut être comprise indépendamment des conditions sociales dans lesquelles elle se développe, tandis que dans le premier volet, le propos se concentrait sur une différence pathologisée sous contrainte sociale.
Le présent texte propose de prolonger cette analyse en s’intéressant aux interactions elles-mêmes : non plus comme des difficultés individuelles, mais comme des espaces de décalage, de contraintes et d’ajustements inégalement répartis.
Les limites du modèle déficitaire
Les difficultés interactionnelles associées à l’autisme ont longtemps été interprétées à travers le prisme d’un déficit en « théorie de l’esprit », c’est-à-dire d’une capacité supposément altérée à attribuer des états mentaux à autrui (comprendre les intentions/émotions des autres). Pourtant, cette lecture présente des limites.
Une méta-analyse en neuroimagerie publiée en janvier 2026 dans PsyCh Journal remet en cause l’idée d’un déficit chez les personnes autistes : si certaines études rapportent un taux d’erreur plus élevé par rapport aux personnes neurotypiques, la majorité des travaux analysés ne montre pas de différences significatives en termes de performances ou de temps de réaction entre personnes autistes et non autistes.
« des différences dans les processus de traitement de l’information »
En revanche, l’étude met en évidence des différences dans les processus de traitement de l’information. Les circuits cérébraux mobilisés ne sont pas les mêmes : certains réseaux sont moins sollicités, d’autres prennent le relais. Le cerveau organise ainsi l’information sociale selon des logiques distinctes. Ces résultats invitent à interroger les modèles qui reposent sur une norme unique du fonctionnement social.
Derrière l’universalité, une conception située de l’esprit
La dimension ethnocentrique de ce type de modèles doit également être questionnée, dans la mesure où ils sont élaborés à partir de cadres théoriques et méthodologiques ancrés dans des contextes occidentaux, puis généralisés à l’ensemble de l’humanité à partir d’échantillons très spécifiques, parmi les moins représentatifs à l’échelle mondiale.
Les approches dominantes reposent sur une conception particulière de l’esprit, où celui-ci est envisagé comme un espace intérieur, séparé du monde. Or, des travaux en anthropologie et en psychologie culturelle montrent pourtant que les conceptions du « soi » et de l’esprit sont socialement situées. Comprendre autrui ne se réduit pas à l’inférence d’états mentaux internes, mais implique des contextes et des relations.
Cette perspective entre en résonance avec des conceptions philosophiques comme celle de Spinoza, pour lesquelles les individus sont déterminés par des causes et ne peuvent être réduits à une approche purement internaliste.
Le problème de la double empathie
Le concept de double empathie, introduit par Damian Milton en 2012, invite à repenser les difficultés interactionnelles comme un phénomène relationnel plutôt qu’individuel. Il ne s’agirait pas d’un déficit propre à un groupe, mais d’un décalage réciproque entre des modes de perception, d’interprétation et de communication différents.
Ce cadre théorique a été progressivement étayé par des travaux empiriques. Des recherches récentes montrent que les difficultés de compréhension sont bidirectionnelles et que les interactions entre personnes autistes et non autistes sont affectées par des différences de styles communicationnels et des biais d’interprétation du côté non autiste.
Les personnes non autistes rencontrent elles aussi des difficultés à interpréter les états mentaux et les expressions des personnes autistes, et tendent à évaluer plus négativement les interactions mixtes. En revanche, les interactions entre personnes autistes ne sont pas jugées de moindre qualité que celles entre personnes non autistes, ce qui contredit l’hypothèse d’un déficit communicationnel intrinsèque.
Ces résultats portent toutefois sur la manière dont les interactions sont perçues et évaluées. D’autres travaux, davantage centrés sur leur efficacité communicationnelle, apportent un éclairage complémentaire.
Une étude expérimentale de grande ampleur publiée dans Nature Human Behaviour en 2025 remet en question l’idée d’une dégradation systématique des interactions entre neurotypes différents. Si les personnes autistes présentent des performances comparables à celles des personnes non autistes dans les interactions entre pairs, l’étude ne met pas non plus en évidence de différence significative de transfert d’information dans les interactions mixtes.
Ces résultats suggèrent que les difficultés interactionnelles ne peuvent être réduites ni à un déficit individuel, ni à un simple effet de « mismatch », mais doivent être envisagées à partir des contextes sociaux dans lesquels elles prennent place.
TDAH : la complexité des différences en cognition sociale
Des écarts mesurés, mais des causes situées
Les recherches sur le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) illustrent également les tensions qui traversent l’étude de la cognition sociale. Une méta-analyse publiée en 2024 dans The Journal of Child Psychology and Psychiatry met en évidence des écarts modérés à importants en théorie de l’esprit, en reconnaissance des émotions faciales et en compétences sociales chez les enfants et adolescents présentant un TDAH.
Toutefois, les auteurs soulignent eux-mêmes que ces différences pourraient être liées à des dimensions cognitives telles que des fonctions exécutives. Les difficultés observées pourraient ainsi être moins le signe d’une altération spécifique de la cognition sociale que la conséquence de contraintes attentionnelles, de l’impulsivité ou de la charge cognitive.
« les compétences sociales et les stratégies d’adaptation évoluent au cours du développement. »
Il convient aussi de noter cette méta-analyse porte exclusivement sur des populations jeunes, dans des contextes souvent fortement normés. Les résultats doivent donc être interprétés à la lumière de ces conditions, les compétences sociales et les stratégies d’adaptation évoluant au cours du développement.
Des résultats instables qui interrogent les normes d’évaluation
En outre, d’après une revue systématique publiée en 2024 dans The Journal of Attention Disorders, si certaines études rapportent une moindre précision de la reconnaissance des émotions chez les personnes ayant un TDAH par rapport aux neurotypiques, elles présentent en moyenne une qualité méthodologique significativement inférieure aux études ne retrouvant aucune différence. De quoi interroger les conditions de production de ces résultats et les biais susceptibles d’influencer leur interprétation.
Les écarts observés dans le TDAH varient fortement selon les conditions expérimentales et tendent à diminuer lorsque sont prises en compte des variables telles que l’attention, les fonctions exécutives ou les caractéristiques des tâches.
Dans cette perspective, une étude publiée dans PLOS One en 2024, utilisant l’eye-tracking chez des enfants avec TDAH, montre que les difficultés de reconnaissance des émotions faciales relèvent de processus distincts, liés notamment à la manière dont l’attention visuelle se porte sur les indices émotionnels du visage, sans corrélation avec les performances en théorie de l’esprit.
Pris ensemble, ces éléments montrent que les différences observées dans le TDAH ne peuvent être réduites à une altération fondamentale des capacités sociales. Elles renvoient plutôt à une interaction complexe entre processus cognitifs, contraintes attentionnelles et contextes d’évaluation. À ce titre, elles illustrent les limites des modèles qui isolent la cognition sociale de ses conditions concrètes d’exercice et tendent à interpréter toute variation comme un déficit.
Camouflage social : survivre dans un monde inadapté
Des stratégies d’adaptation sous contrainte
Parce que leurs différences sont généralement perçues comme des déficits, de nombreuses personnes neurodivergentes développent des stratégies d’adaptation pour éviter d’être stigmatisées. Parmi elles, le camouflage social, qui désigne l’ensemble des comportements par lesquels une personne inhibe, corrige ou dissimule ses traits neurocognitifs afin de se conformer aux attentes sociales dominantes.
Il peut s’agir de contrôler ses expressions émotionnelles, forcer le contact visuel, surveiller son langage corporel ou calquer ses réponses sur celles attendues. Bien que particulièrement étudié dans l’autisme, ce phénomène est également observé dans le TDAH.
Avant tout, ces capacités d’adaptation mettent elles aussi en porte-à-faux les lectures déficitaires de la cognition sociale. Le camouflage social suppose de facto une observation fine des interactions, une anticipation des attentes et un ajustement constant des comportements. Il mobilise des compétences d’interprétation sociale que les modèles classiques décrivent souvent comme altérées. Sans nier les différences, il montre que ces capacités peuvent être mobilisées autrement, impliquant toutefois un coût cognitif important dans une société peu tolérante à la neurodiversité.

Les stratégies de masquage s’inscrivent ainsi dans un rapport social de contrainte, structuré par la stigmatisation, l’exclusion et des normes implicites. Elles ont des effets majeurs sur la santé mentale et contribuent à la surreprésentation des personnes neurodivergentes dans les troubles psychiatriques.
Un coût psychique immense
Une étude publiée en 2025 dans la revue Scientific Reports (introduite dans le précédent volet de ce dossier) montre que plus une personne présente de traits autistiques, plus son bien-être mental tend à être fragilisé, non pas en raison desdits traits autistiques, mais du fait du camouflage social qui est fortement conditionné par l’exclusion et la stigmatisation.
Au quotidien, le maintien du camouflage implique une vigilance constante et une mobilisation continue des ressources cognitives et émotionnelles. Si les stratégies de masquage protègent à court terme en limitant les discriminations immédiates, leur effet à long terme est dévastateur. Le camouflage peut être source d’épuisement profond, d’anxiété chronique, de troubles dissociatifs d’épisodes de burnout*, d’une augmentation des diagnostics psychiatriques, des idées et des comportements suicidaires.
Un signe de « faible handicap » ?
Une étude publiée dans Molecular Autism en 2025 suggère que le camouflage agit comme un stresseur chronique, avec des effets mesurables sur le plan biologique (augmentation du cortisol à long terme), confirmant qu’il ne s’agit pas seulement d’un vécu subjectif mais d’un processus physiologiquement coûteux.
Malgré cela, le camouflage social est fréquemment perçu comme un indicateur de bonne adaptation, voire comme le signe d’un faible niveau de handicap alors qu’il constitue l’un des principaux facteurs de risque en santé mentale chez les personnes neurodivergentes, en particulier lorsqu’il est mobilisé de manière précoce, prolongée et socialement valorisée.
Cette logique contribue directement aux retards diagnostiques, en particulier chez les femmes, qui développent en moyenne des stratégies de camouflage plus efficaces, ce qui rend leurs difficultés moins détectables et participe à leur invisibilisation. La reconnaissance de la neurodivergence intervient alors fréquemment après des années de suradaptation, lorsque les ressources psychiques sont déjà largement entamées.
* Le burnout autistique désigne un état d’épuisement intense, souvent associé à une aggravation des sensibilités sensorielles, un retrait social et une perte temporaire de certaines capacités. Ses effets sur la santé mentale sont colossaux, plus particulièrement en cas de diagnostic tardif.
Vulnérabilité sociale et exposition aux violences
L’exclusion et le camouflage social qui en découle ne produisent pas seulement une souffrance psychique diffuse ; ils altèrent durablement les conditions d’entrée en relation. Confrontées à des réactions négatives ou disqualifiantes, de nombreuses personnes neurodivergentes en viennent à douter de leur propre perception. Avec le temps, la capacité à poser ses limites, à identifier ses besoins ou à reconnaître ses signaux d’alerte s’affaiblit.
Dans un tel contexte, les logiques d’emprise et de manipulation peuvent facilement s’installer et se maintenir. Le consentement est quant à lui fragilisé, non par incapacité, mais par un environnement qui pousse à se méfier de son propre jugement et à privilégier l’adaptation.
« Une femme autiste sur neuf a été victime de violences sexuelles au cours de sa vie. »
Les personnes autistes sont nettement surreprésentées parmi les victimes de violences, en particulier sexuelles. Une étude publiée en 2022 dans Frontiers in Behavioral Science indique qu’environ une femme autiste sur neuf en a été victime au cours de sa vie.
Des violences à l’intersection des rapports de domination
La mise en cause de la crédibilité des personnes autistes constitue un rouage central de cette vulnérabilité socialement produite. Et la disqualification du récit est encore plus marquée lorsque la personne est une femme ou appartient à une minorité, dans des contextes où les stéréotypes sexistes et racistes fragilisent déjà fortement la reconnaissance de la parole des victimes. L’entrecroisement de ces rapports de domination augmente à la fois l’exposition aux violences et la probabilité qu’elles demeurent impunies.
Les personnes autistes sont aussi plus exposées aux violences institutionnelles, notamment dans les interactions avec la police, la justice ou le système de santé. Leurs difficultés à décoder les attentes sociales, à communiquer selon les codes dominants, ou à gérer les stimuli sensoriels les rendent vulnérables aux malentendus, aux arrestations arbitraires, ou à des soins inappropriés.
Ce risque est encore accru pour les personnes racisées – dont les comportements sont plus facilement construits comme menaçants par des institutions traversées par le racisme – et qui sont déjà davantage exposées aux violences policières.
Les violences multiples subies par les personnes neurodivergentes, de l’enfance à l’âge adulte, marquent durablement leurs trajectoires de vie. La souffrance qui en résulte ne peut être réduite à des vulnérabilités individuelles : elle s’inscrit dans un ordre social qui la produit en grande partie, puis la pathologise, invisibilisant ainsi ses causes.
Le tout dans un contexte où le terme « autiste » continue d’être utilisé comme une insulte, révélant la banalisation de rapports de stigmatisation jusque dans le langage ordinaire. Le prochain volet, qui sera publié jeudi 23 avril 2026, examinera les formes que prennent ces trajectoires dans le temps, ainsi que la manière dont elles s’inscrivent dans une spirale de pathologisation.
– Elena Meilune
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Photo de couverture : femme couvrant son visage avec ses mains / Thegiansepillo sur Pexels








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