Le glanage et la cueillette de plantes sauvages semblent être une pratique de subsistance d’un autre âge, éloignée des espaces urbains. Pourtant, les marges des villes offrent une variété foisonnante d’espèces végétales aux propriétés alimentaires et médicinales. La cueillette comme pratique de résistance et d’autonomisation face au capitalisme ouvrent des stratégies pour survivre à la pauvreté et reconnecter avec des usages communautaires. Enquête sur une pratique d’écologie populaire des communs, discrète mais bien installée.

Paris 11h. Comme à mon habitude du dimanche, je rentre de ma course à pied au bois de Vincennes, et printemps oblige, mon sac est rempli de jeunes pousses comestibles : alliaire (Alliaria petiolata) et ses feuilles en forme de cœur au goût prononcé d’ail, orties (Urtica dioïca) bien connues pour sa richesse en fer et en agrément de soupe, primevères (Primula vulgaris) pour mettre en salade…

Poussée par la curiosité, je m’arrête en voyant un couple remplir des cabas entiers de feuilles de pissenlit. Ne connaissant leur usage qu’en salade principalement, je m’étonne de la quantité et leur demande à quoi cela pourra bien leur servir. L’homme me répond dans un français approximatif (je dirais qu’iels sont originaires de Chine) qu’iels récoltent les feuilles pour des usages médicinaux, pour des rhumes et d’autres maladies.

Alliaire officinale en fleur dans les Vosges. Wikimedia.

Une pratique d’écologie populaire : soigner par les plantes et le grand air

Si ces plantes ont de telles vertus thérapeutiques, pourquoi n’est-ce pas plus pratique courante dans le monde occidental ? La plante abonde dans nos contrées et devrait pouvoir se trouver facilement. Alors, il paraît rationnel économiquement de se fournir soi-même en cette denrée gratuite dont la reconnaissance botanique est plutôt aisée. Une bonne façon pour les personnes précaires de s’autonomiser dans les pratiques de soin hors des circuits classiques de l’industrie pharmaceutique. Notamment lorsque la barrière de la langue renforce l’accès difficile aux structures de soin.

Flaminia Paddeu et Fabien Roussel, des chercheur·euses investi·es dans le projet de recherche Cueillir en ville. Populations migrantes et plantes dans les marges urbaines, soulignent l’imbrication des usages alimentaires et médicinaux dans la médecine chinoise, où l’aliment est le médicament, et l’importance de la phytothérapie qui se transmet de façon intergénérationnelle en Chine.

Feuilles de pissenlits. Pexels.

Cette pratique économique n’est pas nécessairement marchande, et les deux chercheur·euses nuancent le constat de la nécessité. À la cueillette s’adjoint la pratique récréative prétexte à une sortie en nature. De même, Shackleton ajoute qu’au delà de la sécurité alimentaire, la cueillette sauvage joue un rôle culturel très important et contribue au sentiment d’appartenance d’un lieu. 

Ces observations m’interrogent en miroir sur l’absence de cette pratique par les personnes blanches parisien·nes. Ne pourraient-elles pas aussi retrouver cet attachement à la flore environnante et aux savoirs médicinaux traditionnels, réprouvés depuis les grandes chasses aux sorcières et par toutes les attaques législatives contemporaines ?

Les stigmates de la cueillette et les barrières à sa pratique

Cette observation m’en rappelle d’autres, comme cette femme dans les grands parcs forestiers de Berlin qui cueillait les feuilles vertes et goûtues d’une sorte d’ail des ours, l’ail paradoxal (Allium paradoxum) au nom évocateur. Ne parlant ni allemand ni anglais, elle réussit à nous faire comprendre par une gestuelle que cette plante est bien comestible et bonne pour la cuisine, tout en remplissant son caddie à ras-bord.

Un peu plus tard au printemps, des femmes turques du quartier de Neuköln grappillent les cerises sauvages plutôt que de les laisser aux oiseaux. Encore une fois, ces personne racisées, visiblement précaires, en venaient à des méthodes d’auto-subsistance trop souvent dévalorisées en prélevant soi-même dans son environnement des ressources alimentaires.

Ail paradoxal (Allium paradoxum). Wikimedia

Depuis les périodes de disette et de faim où les seules sources de nourriture se trouvaient dans le glanage et la cueillette, le stigmate du pauvre est resté bien ancré. Depuis la seconde moitié du XXème siècle, se sont ajoutés l’exode rural, le développement de la propriété privée, et l’abandon de l’organisation collective villageoise expliquant le déclin des pratiques de cueillette.

Une autre barrière repose sur la reconnaissance botanique des plantes comestibles : comment être sûr·e de ne pas se tromper, de ne pas ramasser des plantes toxiques voire mortelles ? En effet, plusieurs personnes décèdent par an confondant l’ail des ours avec le muguet ou la colchique avant leur floraison.

Des écologies relationnelles

Flaminia Paddeu et Fabien Roussel résument : « Dans des contextes métropolitains denses, cueillir des plantes apparaît pour des populations migrantes comme une façon de participer à leur subsistance, de faire usage de leurs savoirs et savoir-faire, de s’approprier leurs territoires de vie. À travers une interaction directe avec la flore, se forme un type particulier de relation multi située aux écologies urbaines, entre territoires de départ et d’arrivée.

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« Ces « écologies relationnelles » contribuent à repenser des relations humains-nature complexes en tant que processus contingents et stratifiés, mais aussi en tant que pratiques et projets de cohabitation au sein d’espaces urbains cosmopolites. »

Éco-féminisme de la subsistance et liens communautaires

Sur le marché de Noailles à Marseille, bien connu et apprécié des locaux pour ses étals débordants et des prix défiant toute concurrence, des femmes d’origines maghrébines vendent sur des stands informels, des plantes aromatiques connues comme la menthe, et du chénopode bon-henry (Blitum bonus-henricus) moins connu, une sorte d’épinard sauvage qui se retrouve partout dans les interstices de la ville.

Produit de leur cueillette, ces femmes peuvent alors accéder à un petit revenu. Mais qui achète ces produits ? Samira, vendeuse informelle et sans papier français, explique à la chercheuse Alice Couëtil, que les plantes cueillies, majoritairement aromatiques, sont utilisées par la diaspora maghrébine pour la cuisine mais aussi pour l’automédication. Par exemple, l’armoise arborescente, appelée Shiba par plusieurs personnes d’origine algérienne, est utilisée en thé ou en tisane pour ses vertus thérapeutiques.

L’armoise arborescente. Wikimedia.

Ces activités de cueillette semblent principalement réalisées par des femmes qui arpentent la ville sur de grandes distances grâce au transport en commun et à la marche. À l’instar de l’agriculture vivrière réalisée à 80 % par des femmes qui nourrit une large partie de l’humanité, à Marseille, Berlin ou Paris, ce sont aussi les femmes qui inventent des manières de survivre.

En mettant en lien des savoirs vernaculaires issus de transmission intergénérationnel, souvent par les grand-mères, ces femmes réactivent des liens familiaux et communautaires entre territoires marseillais et d’origine, et des gestes culturels qui avaient failli disparaître par honte. Ce qui n’empêche pas ces femmes d’avoir recours à d’autres outils de reconnaissance par des livres ou l’usage d’IA via PlantNet ou GoogleLens. Alice Couëtil rapporte le cas de Nadia :

« [Ma mère vit en Algérie], si j’ai des trucs que je ne connais pas je l’appelle. »

Faire territoire et développer les communs

Les espaces arpentés par les cueilleur·euses – friches, collines, abords des villes – sont des espaces aux accès libres et ouverts à toustes, et permettent de repenser la notion de communs au sein des villes. La cueillette urbaine permet de renouer avec des usages collectifs courants au Moyen-Âge (affouage, glanage, glandage) et tisser des liens de solidarité entre personnes précaires.

Villageoises au sein des métropoles, les cueilleuses s’insèrent dans les interstices de la propriété individuelle et privative maîtrisant le territoire par l’usage et recouvrant ainsi un droit essentiel à subvenir à ses besoins. L’exploration de nouveaux quartiers et une liberté de circuler retrouvée leur permettent de s’ancrer dans une territorialité nouvelle et familiarisée.

Les plantes rudérales, qui poussent dans des milieux anthropisés, sont considérées comme res nullius : n’importe qui peut se les approprier, rentrant ainsi dans le régime des biens en accès libre. Ainsi, en plus de valoriser des espaces de nature non aménagés et considérés sans valeur par les urbanistes, les cueilleuses reprennent la terre et créent un nouveau chez soi en commun.

Alice Couëtil décrit dans son mémoire de recherche la cueillette comme « une pratique collective qui créé du lien social. C’est une pratique de lien au végétal, où des relations entre humain et non-humain se tissent, remettant en cause la dualité nature/culture. La cueillette est aussi une pratique d’ancrage sur le territoire arpenté, notamment en contexte de migration transméditerranéenne, malgré les problématiques importantes d’accès aux espaces végétalisés. »

Accaparement de la valeur et partage des espaces

D’autres plantes plus estimées, à l’instar des champignons, semblent elles transcender les classes sociales. C’est le cas des asperges sauvages (Asparagus acutifolius), simplement plus fines que leurs cousines cultivées mais au goût encore plus prononcé. On les trouve notamment en abondance au printemps dans les collines qui jouxtent Barcelone, accessibles à pied depuis le métro. Je rencontre principalement des hommes d’un certain âge. Perpétuent-ils des pratiques courantes depuis leur enfance ou bien les redécouvrent-ils sur le tard ?

Asperges sauvages (Asparagus acutifolius). Wikimedia.

S’il faut du temps pour cueillir des quantités convenables, être retraité est un atout. Pour autant, des populations plus jeunes, vivant en squat proches et d’autres personnes citadines cueillent aussi ces plantes bien appréciées. Mais encore une fois, les personnes qui en ramassent en plus grande quantité, sont des hommes racisés, qui en trouvent un débouché économique par la vente aux restaurants. Un met accaparé par les personnes plus aisées, médié par une transformation gastronomique qui éloigne l’assimilation aux classes précaires nécessiteuses. Cette extraction de la valeur par les classes dominantes en bout de chaîne d’un système de revente et de transformation pose des rapports conflictuels autour de la définition des droits sur les ressources et la compétition spatiale.

Retour au bois de Vincennes. Si le bois fournit quelques ressources alimentaires et pharmaceutiques précieuses à certaines strates de la société, les populations plus aisées, en mal de nature et souvent qualifiées de « bobo » s’adonnent aussi de plus en plus à cette pratique. Loin d’être une logique d’émancipation capitaliste, le savoir-faire est alors consommé à travers des stages payants, mais aussi démocratisé grâce à de multiples vidéos Youtube, et reste une activité récréative.

De mon côté, je bougonne un peu lorsque j’observe que toutes les têtes tendres d’orties du bois de Vincennes ont déjà été cueillies, mais je ne peux m’empêcher de me réjouir qu’autant de personnes néophytes y trouvent un plaisir botanique et gustatif. De cette enquête, je retiens le potentiel subversif, révolutionnaire et réjouissant de recréer du commun dans les marges et périphéries délaissées de l’urbanisme capitaliste. La cueillette comme vecteur d’émancipation, lien au territoire et affect sensible au vivant crée des écologies relationnelles plurielles en soutenant une subsistance et autonomie populaire joyeuse et située.

Tiphaine Guillet


Photo de couverture de Sandra Seitamaa sur Unsplash

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