L’esprit bouillonnant et le cœur léger après leur première escale à la ZAD du Moulin, c’est avec enthousiasme que Framboise et Kiwi reprennent la route en direction de l’Allemagne, vers la forêt de Hambach. Cette petite forêt vieille de 12000 ans, située à mi-chemin entre Cologne et Aix-la-Chapelle, est devenue depuis sept ans un haut lieu de la lutte écologique.

Une gigantesque mine de charbon exploitée par le géant de l’énergie RWE en a déjà grignoté de nombreuses portions. Grande de 4200 hectares en 1978, date de mise en exploitation de la mine, la forêt de Hambach n’en fait plus que 226 aujourd’hui. En réaction, des centaines d’activistes ont élu domicile dans la forêt dans l’espoir d’endiguer les travaux, et de sauvegarder les quelques kilomètres carrés de verdure restants. En plus de leurs actions quotidiennes de sabotage pour lesquelles ils risquent plusieurs années de prison, ces militants participent également à une « guerre idéologique » contre le système capitaliste. Livrés à eux-mêmes en pleine nature, ils expérimentent ensemble un autre mode de vie écoresponsable, proche de l’anarchie.

Crédit image : Kiwi et Framboise

C’est pour ces raisons que la forêt de Hambach nous est apparue comme une escale inévitable de notre tour d’Europe des communautés alternatives. Des activistes climatiques qui occupent une forêt, on ne voit pas ça tous les jours !

Après 24 heures d’autostop ponctuées de galères en tout genre et de l’intervention miraculeuse d’un russo-lituanien qui a littéralement fait un détour de 300km pour nous déposer à notre destination, nous arrivons enfin à « Mahnwache », le point d’accueil de la ZAD de Hambach. Nous sommes chaleureusement accueillis par Rafi, une amoureuse de la forêt, qui nous explique que le bruit sourd que l’on entend est celui des pelleteuses et autres machines de la mine qui fonctionnent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le temps c’est de l’argent !

Rafi nous invite ensuite à nous promener parmi les chênes, ormes et noisetiers (sans parler de toutes les barricades à enjamber !) à la recherche de notre futur quartier. Car la forêt se décompose en 10 « barrios », zones où se concentrent des cabanes dans les arbres. Chaque barrio arbore une philosophie spécifique : végan ou pas, et plus ou moins tolérant envers la consommation de drogues.

Nous finissons par nous établir au barrio de Lluna, estampillé végan et « drug aware » : la drogue y est acceptée, mais il faut demander aux personnes présentes si cela ne les dérange pas d’en prendre en leur compagnie. Même dans la tolérance des choix individuels, le respect des autres semble primer. Alors qu’ils s’affairaient à l’agrandissement de leur tour principale (dans laquelle nous avons dormi toute la semaine suivante), tous se sont arrêtés pour nous saluer et nous souhaiter la bienvenue. Avec Framboise, nous sommes tout de suite tombés amoureux de la petite communauté de Lluna, qui nous a très vite intégrés, comme si nous avions toujours été des leurs.

Crédit image : Kiwi et Framboise

Bien sûr, la méfiance restait de mise : des policiers en civils viennent souvent glaner quelques informations compromettantes sur ces militants qui se définissent eux-mêmes comme des « terroristes écologiques », sans la violence. Plus que nulle part ailleurs, la prudence est mère de toutes les vertus à la forêt de Hambach : personne ici ne dévoile sa réelle identité (toutes et tous ont des surnoms tels que Tempest, Tofu, Clove ou Taïga), n’accepte de se faire prendre en photo, ni ne parle des actions de sabotage nocturne qu’ils planifient… Heureusement, notre fort accent bien franchouillard a vite fait de lever tous soupçons sur nos intentions. Comme nous le dira Tempest quelques jours après notre arrivée : aucun policier allemand ne s’embêterait à imiter l’accent français pour passer inaperçu !

Pas si sûr, quand on sait à quel point certains font du zèle quand il s’agit de réprimer les activistes de Hambach. Droits de l’Homme bafoués, sévices corporels et humiliations gratuites, ici, les forces de « l’ordre » semblent agir en toute impunité, loin des regards, pour défendre les propriétaires miniers. À en croire les nombreux témoignages que nous avons recueillis, certains s’en donnent à cœur joie. La plupart des zadistes ont connu une ou plusieurs expériences traumatisantes, si prégnantes qu’ils en cauchemardent encore pendant leur sommeil. Finalement, cette violence systémique des bras armés au service d’une industrie ne fait que renforcer leur détermination dans la protection de cette forêt millénaire.

Constamment, la menace d’une éviction pèse sur les habitants de la forêt, et avec elle la confiscation du peu de biens qu’ils possèdent ainsi que la destruction de leurs cabanes qui représentent plusieurs mois de travaux. Plus que tout, leur départ signerait la fin des regards dans la zone, et donc la destruction d’un patrimoine naturel rare.

Crédit image : Kiwi et Framboise

Heureusement pour nous, Framboise et moi n’avons pas eu affaire à la visite de la police durant notre semaine à Hambach. Nous avons au contraire découvert un mode de vie simple, structuré autour des valeurs éco-anarchistes : la sobriété volontaire, le respect de l’environnement, la bienveillance, le rejet de l’institution (pouvoir centralisé), et la protection des biens communs. À Hambach, tout se partage, biens matériels comme connaissances. Si vous souhaitez apprendre la survie en forêt et la construction de cabanes dans les bois, nul besoin de payer 600€ pour une semaine de formation dans les Alpes : venez donc à la ZAD de Hambach, ses habitants seront heureux de vous transmettre tout ce qu’ils y ont eux-mêmes appris, avec patience et pédagogie. En une semaine, Framboise y a fait son premier feu, quant à moi, j’ai appris quelques bases en menuiserie et en construction d’écohabitats.

Bien sûr, tout n’est pas rose pour autant. La mort rôde dans la forêt de Hambach, elle-même en déperdition. L’activité constante de la mine, qui pompe l’eau du sous-sol, déshydrate ces arbres centenaires qui tombent comme des mouches à la moindre tempête. La déforestation d’ici est particulièrement perfide. Trop peu spectaculaire pour retenir l’attention des médias télévisés, elle est pratiquement invisible à l’œil nu.
Conscients des catastrophes actuelles et à venir causées par l’exploitation continue de l’environnement que rien ne semble pouvoir arrêter, la grande majorité des zadistes de Hambach souffrent inévitablement d’écoanxiété, pouvant aboutir à la dépression pour certains. Heureusement, des groupes de parole sont fréquemment organisés pour se soutenir les uns les autres, évacuer la tristesse et retrouver la joie de vivre simplement, en alignement avec ses valeurs.

Cette angoisse partagée n’a rien de surprenant, quand on sait qu’il suffit de sortir de la forêt pour tomber sur une vision d’horreur : là où se dressait une forêt luxuriante il y a encore dix ans à peine, un trou aussi géant que béant, paysage lunaire dénué de vie et de beauté, où s’activent des machines monstrueuses dont les longs bras rappellent ceux d’une araignée horrifique d’un quelconque conte fantastique. Le grand public appelle ça une mine de charbon. Les gouvernements appellent ça une source de croissance. Les zadistes, eux, le surnomment « le Mordor ». Devant ce triste spectacle, nous en avons les larmes aux yeux.

Crédit image : Kiwi et Framboise
Crédit image : Kiwi et Framboise

Naturellement, tout n’est pas rose sur la ZAD, l’humain restant partout fidèle à lui-même. Comme dans toutes communautés ouvertes à tous, celle de Hambach possède également quelques individus apportant avec eux les stigmates de la culture dominante. Le machisme par exemple, problème si récurrent que des femmes se sentant dans l’insécurité ont fini par créer « Black Socks », un barrio interdit aux hommes cisgenres au sein duquel les femmes, trans et non-binaires peuvent se réfugier.

Les plénums, de (trop) longues assemblées générales où se votent chaque mois les principales décisions concernant la communauté, sont désertés par des militants qui croient plus en l’action directe qu’au processus démocratique. Tout n’est donc pas parfait et nous savons d’ores et déjà, Framboise et moi, que nous ne nous installerons pas à long terme à Hambach, où l’autosuffisance alimentaire et énergétique reste trop peu développée, faute de pouvoir se projeter dans l’avenir : la communauté repose essentiellement sur les donations de sympathisants qui, à défaut de pouvoir protester sur place, envoient des vivres et du matériel.

Mais cela ne nous empêche pas d’avoir une envie profonde d’y revenir un jour, retrouver ces guérilleros du climat, ces « black blocks » anarchistes tant décriés dans les médias (même parmi les militants plus modérés), pourtant si intègres et légitimes dans leur lutte contre l’écogénocide planétaire. Eux qui sont dépeints comme des assoiffés de violence et de destruction dans les mainstreams nous ont étonnés par leur sensibilité et leur gentillesse. C’est d’ailleurs l’âme reconnaissante et les yeux plein de larmes que nous disons au revoir à notre nouvelle famille, à grands renforts de câlins collectifs. Nous quittons le barrio de Lluna pour poursuivre nos aventures.

Nous y avons découvert un réseau de solidarité indestructible, un monde parallèle au sein duquel l’argent et le statut social ne sont plus les valeurs centrales. Et si l’idéal parfait n’existe pas à ce jour, la communauté solidaire comme celle qui peuple la forêt de Hambach protège ses membres de la faim et du froid. Sa simplicité, sa liberté, son rejet du consumérisme, sa proximité avec la Terre, sont autant de valeurs qui nous manquent tant dans cette routine « métro-boulot-dodo » qui nous achemine tragiquement vers la fin de l’espèce humaine.

Suivez toutes les aventures de Framboise et Kiwi sur leur page Casa des Papouilles.

Crédit image : Kiwi et Framboise
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