L’eau est un élément indispensable à la vie, quelle qu’elle soit. Pourtant, comme toute ressource naturelle, elle est loin d’être infinie et en raison de sa surexploitation, près d’un quart de la population mondiale se retrouve aujourd’hui menacée par de graves pénuries. Une crise dont personne ne parle : la question de l’eau reste quasi-absente de la sphère politique et médiatique. C’est pour cette raison que Léa et Grégoire ont décidé de se lancer dans le projet « AlterAgua », dans le but de sensibiliser les citoyens à un problème qui nous concernera tous à moyen terme, bien que l’on ait encore du mal à s’en rendre compte dans les pays occidentaux tant l’abondance nous aveugle. Rencontre avec ces deux valentinois de 26 ans dont la mission hors du commun consiste notamment à rencontrer des acteurs de l’eau en Amérique latine et partager leur expérience par le biais de reportages (pour les découvrir, rendez-vous sur leur page Facebook). Interview.

Mr Mondialisation : Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce projet ? Pouvez-vous nous en dire plus sur ce en quoi il consiste ?

Léa et Grégoire : Cela fait depuis environ un an et demi que nous réfléchissons à ce projet. Nous nous  sommes rapidement rendu compte qu’il existe très peu d’informations ou de revues disponibles autour de ce sujet de l’eau qui est pourtant passionnant. Toutes les données que l’on peut trouver là-dessus sont produites par des experts, pour des experts. En étudiant la gestion de l’eau dans une école d’agronomie, Grégoire a découvert beaucoup de choses fascinantes mais malheureusement peu accessibles au grand public (revues scientifiques etc.) alors que c’est un sujet qui ne s’arrête pas seulement à la technique. Pourtant, cette question est bien souvent accaparée par l’ingénierie tandis qu’elle devrait s’élargir sur le plan social, sous le prisme de la démocratie et de la participation citoyenne. Techniquement on peut tout faire, les choix sont économiques et politiques.

Nous voulions voyager, en donnant toutefois un sens à nos voyages. Nous nous sommes alors renseignés sur la situation de l’eau en France et nous avons réalisé que les projections étaient plutôt pessimistes au regard de la quantité d’eau, de la pollution etc. En sachant que nous n’avons pas de compétences techniques sur le sujet, nous ne pouvons fournir de solution par nous-mêmes. Nous avons donc appris à filmer afin de pouvoir rendre compte de nos découvertes par le biais de formats vidéo attrayants. L’idée était d’aller dans des territoires où ces problématiques sont beaucoup plus prégnantes qu’en France, notamment en Amérique latine ou en Amérique du Nord (en Californie par exemple, où on constate que la gestion de l’eau est catastrophique). Ainsi, nous voulions découvrir ces territoires où les crises de l’eau existent déjà, c’est-à-dire, des situations où tous les besoins ne sont pas satisfaits ou des situations de manque d’eau (par quantité ou qualité), mais aussi prendre note des solutions proposées par les acteurs de l’eau qui se trouvent sur place.

Mr Mondialisation : Comment pensez-vous attirer l’attention des citoyens sur cette problématique ? Quelles seront les étapes de votre mission ?

Léa et Grégoire : Nous nous sommes posé la question de savoir comment susciter l’intérêt des gens face à cette problématique qui, en réalité, n’intéresse pas vraiment. Il est vrai que dès que l’on parle du sujet, beaucoup de personnes s’accordent pour dire que « l’eau c’est important, c’est la vie… ». Pourtant, on se rend compte qu’elles n’ont pas vraiment conscience des enjeux actuels en termes d’eau, de biodiversité et de santé publique. La question est bien plus vaste qu’une simple maîtrise de l’eau de son robinet. On constate aussi que le sujet des océans est largement médiatisé, on en parle de plus en plus. De même, beaucoup de personnes se mobilisent pour le climat… Il y a toutes ces questions de l’environnement qui ressortent et en fin de compte, celle de l’eau douce n’est pas du tout présente. Nous nous sommes dit qu’en filmant et en produisant des formats simples, courts et impactants, il serait possible d’intéresser les gens à cette question. Les élections municipales arrivent bientôt et nous avons notamment fait une vidéo sur Gaspard Forest qui interpelle les candidats à ces élections.

A notre petite échelle, nous essayons d’aller voir les acteurs sur le terrain et de récupérer des idées que l’on peut potentiellement répliquer en France. En Amérique latine par exemple, beaucoup de choses ont trait à la gestion participative, communautaire – l’implication des citoyens est beaucoup plus marquée à travers certaines structures (coopératives, collectifs, mouvements sociaux…). Bien qu’existantes sur le territoire français, les structures de concertation sont bien moins appropriées par les citoyens que par les élus, les fédérations de pêche, les techniciens et les associations environnementales. Donc l’idée pour nous, c’est de publier des vidéos au fur et à mesure qu’on les tourne durant notre voyage pour lequel nous avons une série d’endroits et de rencontres (acteurs de l’eau, réseaux universitaires, ONG etc.) prédéterminés. Il y aura également beaucoup de découvertes. A la fin, nous aimerions faire un documentaire long et le projeter afin d’initier un débat autour de la question.

Mr Mondialisation : A l’heure actuelle, la gestion de l’eau est-elle satisfaisante en France ?

Léa et Grégoire : Si on prend la question à l’échelle nationale, les agences de l’eau qui prennent une part sur la facture, ont de gros budgets. Par exemple, l’Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse, c’est entre 250 millions et 1 milliard d’euros par an.  L’Etat, pour rembourser la dette – ou pour autre chose – ponctionne ce budget et pourtant, cet argent est plus qu’utile. Il aide les agriculteurs à faire une conversion vers de la micro-irrigation ou une conversion de cultures notamment. L’un des plus grands dangers d’une pénurie d’eau serait lié à notre agriculture. On a souvent tendance à la délaisser, mais c’est tout de même à la base de notre société. Sur la question de l’eau, les agriculteurs sont souvent les premiers pointés du doigt alors que le plus important c’est de savoir comment les accompagner adéquatement. Aujourd’hui, cela consiste en un soutien financier et celui-ci part d’un choix politique. Or, ce choix politique n’est jamais discuté. De même, quand on ponctionne les agences de l’eau, cela représente directement des aides en moins pour la sécurisation des réseaux d’eau des communes rurales. Tout ceci consiste en des choix politiques qui ne peuvent pas se faire sans demande concrète des citoyens. Il faut que le sujet soit mis sur la table.

D’ailleurs, se concentrer uniquement sur la question de la quantité d’eau disponible, c’est aussi faire l’impasse sur la pollution. On peut prendre l’exemple des rejets industriels, avec des normes non respectées car les contrôles sont insuffisants. Il en va de même en ce qui concerne les stations d’épuration, parfois la moitié des eaux usées sont rejetées dans les fleuves sans avoir été traitées. On a là un véritable problème de santé publique mais aussi écologique (milieux aquatiques pollués), que ce soit pour ce qui est de l’eau de baignade ou de l’eau potable. D’autre part, les rejets d’engrais azotés sont également très délétères, comme le montre l’exemple de la prolifération d’algues vertes en Bretagne.

Mr Mondialisation : Selon un rapport scientifique, près d’un quart de la population mondiale est proche du « jour zéro », c’est-à-dire celui où plus une goutte d’eau ne sortira du robinet. Quelles sont les principales causes de ce problème ? Quel rôle joue le réchauffement climatique dans tout cela ?

Léa et Grégoire : Le réchauffement climatique agit comme un catalyseur de dynamiques qui sont déjà en place. La dynamique principale est la pression sur la ressource, c’est-à-dire avec l’agriculture qui représente 70 % de la consommation à l’échelle mondiale, ce qui est énorme (l’industrie représente 22 % et l’usage domestique, 8 %). On a aussi la question de la maîtrise des ressources en eau. Bien souvent, il y a des pompages « sauvages » (au Maghreb notamment)  et une sorte d’accaparement de la ressource par une série d’acteurs. Le réchauffement climatique va accentuer cette pression sur la ressource qui est déjà globale et qui se fait  avec la démographie, les modes d’agriculture et l’industrie qui sont de grands consommateurs d’eau.

Le changement climatique va tendanciellement engendrer moins de précipitations mais aussi des épisodes plus extrêmes de sécheresses. Nous vous conseillons de découvrir le collectif « Sécheresses » qui réalise tout un travail prospectif sur la manière dont ces épisodes vont évoluer dans les 60 prochaines années. Il y a de quoi susciter de l’inquiétude. D’un autre côté, nous avons les épisodes très pluvieux qui seront courts et intenses. Donc on a une situation paradoxale où on doit gérer à la fois la pénurie et le trop plein. Là-dessus, notre conviction c’est qu’il existe des solutions et des techniques pour résoudre le problème. Ce que Grégoire a compris lorsqu’il travaillait en stage à conseiller des élus locaux sur leurs politiques de l’eau, c’est qu’il est possible de tout faire mais le changement doit être systémique. La question est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à assumer ces coûts. D’autre part, la question de la répartition de l’eau lorsqu’elle commence à manquer, est également centrale. Dans certains pays comme le Chili, où c’est un dogme ultralibéral qui est en place, la ressource est complètement privatisée. Les mouvements sociaux actuels témoignent du malaise que déclenche ce type de politiques. Les citoyens devraient avoir le droit de décider à qui va la ressource et ce que l’on doit prioriser.

Mr Mondialisation : Face à la menace d’une pénurie d’eau généralisée, quel serait d’après vous, le rôle de chaque citoyen au regard de la situation ?

Léa et Grégoire : On peut agir à l’échelle individuelle, selon le secteur où l’on se trouve. On peut agir que l’on soit agriculteur, industriel ou citoyen lambda. Il y a évidemment la réduction individuelle de la consommation d’eau mais aussi la question de nos modes de consommation, de nos achats. Cela peut paraître un peu éloigné mais en réalité, l’eau virtuelle (notamment au niveau de l’achat de vêtements), représente quelque chose de colossal. Il est très important de prendre conscience de notre impact sur la ressource par l’eau virtuelle.

D’autre part, l’une des choses les plus importantes, c’est d’interpeler les élus dont dépendent ces questions, prendre connaissance de ce qui se passe à l’échelle de son territoire en ce qui concerne l’eau potable mais aussi la gestion des rivières. Pour avoir conseillé les élus locaux, on se rend compte que souvent, certains sont spécialisés dans ces questions mais la demande sociale est inexistante. Il faut se renseigner et essayer de comprendre l’ampleur de la situation, puis, interpeller les dirigeants. Malheureusement, cette question n’est pas du tout présente aujourd’hui dans le débat public ou médiatique. Les élections municipales sont une très bonne occasion de mettre le sujet sur la table, même si la gestion de l’eau est dorénavant du ressort des intercommunalités, éloignant davantage le sujet des citoyens…

Nos acolytes à Tafi del Valle (Argentine) avec l’équipe de de la Faculté de Biochimie de Tucuman.

Propos recueillis par J.M.

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