Le 23 octobre 2019, après 11 jours en mer, le White Holly rentre dans le port d’Ensenada, au Mexique. Pendant près de deux semaines, l’équipage de Sea Shepherd a mené l’opération Divina Guadelupe VI. En partenariat avec une équipe de scientifiques internationale, ils ont étudié la baleine à bec de Cuvier, menacée par les radars militaires. Reportage.

Le White Holly à Guadelupe – © Sea Shepherd

L’ile de Guadalupe, un observatoire unique pour la biodiversité 

Durant près de deux semaines, le White Holly – ancien garde-côte américain construit en 1943 et dernier navire à avoir rejoint la flotte de Sea Shepherd – s’est rendu autour de l’île de Guadelupe, quelques centaines de kilomètres au large de la côte Pacifique Mexicaine. D’origine volcanique et vieille de 10 millions d’années, l’île se situe à quelques centaines de kilomètres de la côte Pacifique Mexicaine.

Depuis 2005, elle est devenue une zone protégée au statut de réserve naturelle pour la biodiversité, comme l’explique, Andréa Bonillo, responsable scientifique de l’expédition. Jenny Trickey, scientifique rattachée au SCRIPPS Institution of Oceanography, précise que “l’île de Guadelupe est un environnement avec une biodiversité extraordinaire, connu entre-autre pour ses populations de requins blancs et de phoques à fourrure. En revanche, pour les cétacés – branche des mammifères marins à laquelle appartiennent les baleines à Bec de Cuvier – qui vivent aussi dans ce parc marin, nous ne savons pas grand-chose”.

”Il se nourrit à plus de 3000 mètres de profondeur et peut retenir son souffle pendant plus de deux heures”

“C’est le mammifère qui reste le plus longtemps sous l’eau. Il se nourrit à plus de 3000 mètres de profondeur et peut retenir son souffle pendant plus de deux heures” nous précise Andréa Bonillo. Il va sans dire qu’il est très difficile d’étudier précisément ces mystérieuses créatures qui ne font surface que quelques instants avant de plonger vers les fonds marins. 

Baleine à bec de Cuvier – © Sea Shepherd

Mystère écologique et données scientifiques

Cette sixième mission de collaboration entre Sea Shepherd et des équipes de scientifiques comportait deux volets d’action. Tout d’abord, récupérer le HARP – High Frequency Acoustic Recording Packageun « gadget » acoustique déposé un an plus tôt sur le fond océanique. « Cet outil a enregistré tous les sons qui lui parvenaient, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7” nous éclaire Jenny Trickey. Nous avons maintenant un an d’enregistrement acoustique !” s’enthousiasme Eva Hidalgo, responsable scientifique au sein de Sea Shepherd. Un véritable trésor pour les scientifiques. “Cela va nous permettre de mieux comprendre les mouvements des mammifères dans la région et de savoir s’ils vivent ici à l’année.” 

Puis, en parallèle de cette étude acoustique, poursuivre la collecte d’informations que Sea Shepherd mène avec une autre équipe de scientifiques qui suit la baleine à bec de Cuvier depuis plus de 10 ans. “Depuis que nous avons commencé le projet en 2006, nous avons photo-identifié plus de 90 individus” nous informe Andrea Bonillo. Les scientifiques prélèvent également des biopsies de ces animaux, afin de récolter un maximum d’informations à leur sujet. “Cela nous permet de suivre l’évolution de cette population, de voir comment évolue leur santé, le rôle que différents facteurs externes peuvent avoir sur eux” ajoute la scientifique colombienne. 

L’activité humaine : quels dangers pour l’animal ?

« Cette espèce ne comptait que quelques milliers d’individus il y a 20 ans, comparé à 100,000 individus au début du siècle dernier »

Comme de très nombreuses autres espèces, les baleines sont constamment menacées par les activités humaines autour du monde. Depuis sa création en 1977, Sea Shepherd a fait de leur protection son champ de bataille. En effet, la plupart des espèces de baleines ont été chassés intensément durant des décennies, pour leur viande ou pour leur graisse. La baleine à bosse est sûrement l’exemple le plus poignant. Cette espèce ne comptait que quelques milliers d’individus il y a tout juste 20 ans, comparé à une population dépassant les 100,000 individus au début du siècle dernier. En 1996, après des années de négociations, a finalement été signé un accord international interdisant la pêche à la baleine. Depuis, la population de baleine à bosse a presque doublé.

Échouage de masse de baleines – Wikipedia Images

L’interdiction de 1996 a été une énorme victoire pour les océans, mais il ne faut pas s’arrêter là. Les baleines sont encore menacées par de très nombreuses activités humaines” nous prévient Eva Hidalgo. Jenny Trickey ajoute que “nous savons aujourd’hui que les baleines à bec de Cuvier sont susceptibles aux bruits d’origines anthropologiques, c’est-à-dire des bruits produits par les humains.” En effet, cette espèce communique en utilisant exactement la même fréquence que les sonars militaires. “Depuis quelques années, nous pouvons observer de plus en plus d’évènements d’échouages de masses de baleines sur nos côtes. Il est maintenant prouvé que ces échouages sont liés aux activités militaires” explique Jenny Trickey. Pour la scientifique américaine, c’est pourquoi il est essentiel d’étudier cette espèce à Guadelupe “où il n’y a pas de sonars et presque pas d’activités humaines. Cela va nous permettre d’en savoir plus sur les comportements et l’écologie naturelle de ces animaux.” 

Baleines à bec de Cuvier à la surface – © Sea Shepherd

40 ans de lutte, quarante de protection !

Depuis plus de 40 ans, Sea Shepherd se bat pour la conservation des océans, et s’est rendu célèbre par ses actions qualifiées ‘d’héroïques’ pour certains, et de ‘vandales’ pour d’autres, selon les prismes politiques. Cependant, si le capitaine Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, se définit lui comme éco-terroriste dans le but d’interpeler sur l’urgence de la situation, cette nouvelle campagne souligne également la démarche pédagogique de l’ONG, souvent ignorée.

Andrea Bonillo insiste sur le fait que “pour nous, en tant que scientifiques, il est essentiel de collaborer avec des organisations qui protègent l’environnement, afin qu’elles puissent vulgariser et traduire notre information, en vue de la partager avec le monde.” Alors que plus de dix navires de Sea Shepherd sillonnent le monde afin de préserver nos océans, une septième campagne à Guadelupe est déjà en perspective. Eva Hidalgo conclut joyeusement “qu’étudier les baleines et comprendre leur environnement, c’est aussi de la conservation en action ! 

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Reportage de notre correspondant Sasha de Laage, volontaire auprès de Sea Shepherd pour l’opération Divina Guadelupe VI. Novembre 2019.

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