L’aventure Bee’osphera est partie d’un constat relativement déstabilisant. Il manquerait aujourd’hui en France environ 800 000 ruches pour couvrir le déficit annuel, directement lié au déclin des abeilles. Les pesticides, les engrais pétrochimiques ainsi que le réchauffement climatique sont des facteurs qui précipitent la situation. La réintroduction des néonicotinoïdes n’augure rien de bon. Par ailleurs, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution sur le climat [GIEC] estime que l’air devrait se réchauffer de 1,5° entre 2030 et 2052, ce qui affecterait encore davantage ces insectes si nécessaires à notre survie. Aujourd’hui, Bee’osphera et son équipe se fixent comme objectif premier de repeupler les abeilles tout en initiant des particuliers à l’apiculture. Une façon de sensibiliser l’Homme à son environnement et de lui faire prendre conscience de l’importance de l’abeille dans notre écosystème. Entretien avec Sandie Monchablon, présidente de l’association.

Comment est né le concept de Bee’osphera ?

Bee’Osphera est née après plusieurs sollicitations et encouragements de particuliers et d’entreprises. Mais elle est surtout née suite aux derniers rapports du GIEC, toujours plus alarmants. Avec un taux de mortalité annuel toujours plus important sur les cheptels des apiculteurs et des gens de plus en plus conscients de la situation, nous avons souhaité les impliquer dans une sauvegarde pluridimensionnelle et issue d’un effort commun. Nous sommes convaincus que le simple fait de mieux comprendre l’abeille, ses prédateurs ou son environnement peut permettre de mieux la protéger. Nous avons alors conçu des cadres pédagogiques pour des animations et initiations, permettant de reproduire des gestes simples dans la vie de tous les jours : piéger le frelon asiatique dans son jardin, comment planter des ressources mellifères chez soi et pourquoi pas, installer une ruche dans son jardin si l’initiation sur notre rucher engendre de nouvelles passions. Les ruchers écoles prendront alors le relais.

On compterait aujourd’hui seulement 1000 espèces d’abeilles différentes dans toute la France. © Bee’osphera

Qui a eu l’idée de se lancer dans ce projet ?

J’ai été formée au cours d’un cursus universitaire sur la protection de l’environnement à l’étranger. J’ai ensuite travaillé dans ce domaine dans différents pays. À mon retour en France, je me suis formée à l’apiculture afin de mieux comprendre le monde du vivant animal. Après quelques années, j’ai eu envie de mettre en pratique une forme d’apiculture non-conventionnelle qui serait accessible à tous. Des personnes aux passions similaires se sont jointes à moi et nous avons créé Bee’Osphera.

Quel était le but initial de votre organisation ?

Je pense que le but initial principal était de créer des prestations de services qui puissent générer des bénéfices sur la sphère environnementale mais aussi sociale tout en permettant d’impliquer le plus grand nombre dans des thématiques qui pourraient sembler difficiles d’accès, mais qui, abordées de façon ludique, peuvent être assimilées par tous.

En octobre 2019 vous avez remporté le prix du public de la Fondation Crédit Agricole Provence Côte d’Azur. Ce prix vous a-t-il permis de gagner en notoriété et d’envisager de nouvelles actions ?

Oui en effet et nous en sommes extrêmement reconnaissants, car c’est le public en sus de la Fondation qui nous ont soutenus et cela nous a encouragé à porter notre projet plus loin, développer la thématique d’insertion sociale en lien avec l’apiculture, reproduire ce projet sur d’autres sites. Je pense que nous sommes aussi à ce jour plus crédibles qu’à nos débuts, nous sommes en train de prouver que nous réalisons ce à quoi nous aspirons.

Comment financez-vous vos différentes actions ?

Nous les finançons à travers des prestations de services, par exemple des animations en centre de loisirs, écoles, sites touristiques et au cours de journées à thème, mais nous installons également des ruchers et en effectuons le suivi. À présent nous avons aussi obtenu la validation de nos recettes pour mettre sur le marché nos produits cosmétiques naturels et d’hygiène corporelle, nous réalisons également des bougies en cire d’abeille blanchie. Ces revenus nous permettent d’augmenter peu à peu notre cheptel de repeuplement, d’effectuer le suivi de nos ruches, de couvrir nos frais de transhumance et de déplacements et à terme, nous l’espérons, de recruter un employé.

Vous avez aménagé un rucher pédagogique expérimental. En quoi cela consiste-t-il concrètement ?

Il consiste à mettre en place des chantiers participatifs en faisant intervenir dans un premier temps des bénévoles pour créer ce rucher avec l’idée de construire un projet environnemental commun. Dans un second temps, le rucher est une plateforme de découverte du monde de l’abeille.

Ce n’est pas un centre de loisirs mais un vrai lieu sauvage, avec par endroit des aménagements propices à la détente et le tout pour permettre de faire découvrir le monde de l’abeille sous forme d’ateliers pédagogiques. D’autre part, nous faisons un suivi technique sur l’évolution de la faune et de la flore, car nous implantons de nouvelles ressources alimentaires pour les butineurs tous les ans. Nous espérons pouvoir sédentariser un jour notre rucher grâce à la multitude de nouvelles sources alimentaires pour les abeilles que nous mettons en place. Enfin, toutes les nouvelles essences plantées représentent un potentiel d’absorption carbone également. Nous observons les évolutions en les rédigeant sous forme de rapport concis de manière à réaliser un suivi technique de ces avancées. Ce qui nous permettra par la suite de reproduire ce schéma sur d’autres sites.

Est-il important pour vous de faire redécouvrir l’abeille et son milieu de vie à un maximum de personnes ?

Oui c’est essentiel, il y a une réelle demande. Les gens sont enchantés de pouvoir se rapprocher de ce thème sans pour autant avoir à suivre des cours, des tutoriels ou avoir à acheter une ruche et un essaim.

Pensez-vous que les gens n’ont pas suffisamment conscience de l’importance de l’abeille dans notre écosystème ?

De façon générale, je pense que les gens en ont conscience et c’est grâce à cette prise de conscience que nous pouvons aller plus loin ensemble. Par contre les gens n’ont pas tous nécessairement conscience de comment s’y prendre pour participer à la protection de ces butineurs et c’est ici que nous opérons.

Pourquoi les abeilles sont-elles si importantes ?

Les abeilles permettent une grande partie de la pollinisation entomophile (mode de pollinisation dans lequel les insectes participent au transport du pollen) tout simplement.

C’est en cela qu’elles jouent un rôle crucial dans le bon équilibre de notre environnement. La disparition des abeilles induirait un monde avec moins de fruits et légumes certes, mais aussi un monde beaucoup plus fade avec beaucoup moins de plantes, de fleurs, de couleurs, toutes ces merveilles constituant la nature.

Ces dernières années voire décennies même, les abeilles, aussi bien sauvages que « domestiques » se font de plus en plus rares, alors qu’elles participent grandement à la production alimentaire à l’échelle mondiale. À quoi cela est-il dû ?

Les raisons sont multiples, on ne peut pas porter une accusation sur un thème isolé. Le déclin est causé par les pesticides, les engrais chimiques, les parasites, les nouveaux prédateurs et sans oublier bien sûr, le changement climatique.

Selon les données publiées par Greenpeace en 2016, les abeilles contribuent à 75 % de la production alimentaire mondiale. Êtes-vous d’accord avec ces chiffres ?

On ne devrait pas être loin même s’il serait préférable de se référer tout simplement à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour ce sujet précis. Par exemple, un article paru en 2019 révèle les chiffres suivants : « Les abeilles et autres pollinisateurs tels que les oiseaux et les chauves-souris ont un impact sur 35 % de la production agricole mondiale, en contribuant à faire augmenter la production de 87 des principales cultures alimentaires dans le monde, ainsi que celles de nombreux médicaments faits à partir de plantes. »  Il ne s’agit pas d’un rapport technico-scientifique, mais les chiffres ici diffèrent légèrement tout de même.

La disparition des abeilles s’est-elle accélérée ces dernières années ? Pourquoi ?

Toucher la ruche pour comprendre mieux l’abeille et son mode de vie. © Bee’osphera

Le déclin se fait par région en réalité. Il y a des lieux où le nombre de colonies chute drastiquement d’année en année et d’autres régions où les chiffres arrivent à s’équilibrer voire même à augmenter, mais non sans un effort de la part des apiculteurs qui doivent pallier aux pertes annuelles afin d’équilibrer le nombre d’essaims constituant leur cheptel. Les taux de mortalité des colonies restent plus importants qu’auparavant cela est, je pense, un fait à très grande échelle. Les abeilles disparaissent à cause du mode de vie actuel : la démocratisation des déplacements, du commerce international, transfrontalier et inter-provinces. Mais d’autres raisons expliquent cette disparition de grande ampleur.

Avez-vous le sentiment que les gouvernements et les différents États du monde interviennent suffisamment pour essayer de sauver l’abeille qui pourrait bientôt être une espèce en voie de disparition ?

Rien n’est jamais assez suffisant quand il s’agit de la protection de la biodiversité, ils en sont eux-mêmes conscients.

Comment chacun d’entre nous peut-il essayer de préserver l’abeille à sa propre échelle ?

Les gestes sont simples : planter, semer, ne pas faucher avant que les fleurs soient sèches. Mais aussi piéger massivement le frelon asiatique qui est un nuisible. Il ne faut pas oublier que l’abeille n’est pas que celle qui se trouve dans la ruche, nous devrions plutôt parler d’abeilles, elles sont toutes à protéger et pour les protéger, il faut pouvoir garantir un bon équilibre entre abeilles sauvages et domestiques. Pour cela, il est important de ne pas surcharger un rucher sur un espace restreint en ressources mellifères, il serait préférable de laisser la place aux autres butineurs. Les plantes dites mellifères (des plantes qui produisent une grande quantité de nectar et de pollen, de bonne qualité et accessible pour les abeilles) que nous introduisons sont en fait, quand elles sont présentes en petite quantité, plus visitées par les abeilles sauvages et autres butineurs que par les abeilles domestiques. Il est bon de prendre cela en considération également afin de nourrir tout le monde dans son jardin.

Vous êtes vous donnés des objectifs à réaliser dans les années à venir ?

D’ici 2023 nous souhaitons pouvoir gérer 50 nouvelles colonies sous forme de ruchers partagés, de ruchers de repeuplement ou de production minimale pour la confection de nos cosmétiques naturelles dérivées de la ruche. Nous souhaitons également parvenir à impliquer 250 personnes dans nos programmes d’actions et planter 2 000m2 de ressources mellifères.  

Analena Dazinieras


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