A quelle marque se fier ? Quelles nouvelles révélations rendront caducs nos précédents efforts ? Jusqu’où doit-on aller pour que nos démarches éco-responsables soient réellement utiles ? Bercés depuis quelques mois aux vidéos “zéro déchets”, on est tentés de vouloir passer le cap. On est bien sûr conscients que, pendant qu’on s’évertue à remplacer notre javel par du vinaigre blanc, de gros pollueurs déversent des litres de matières toxiques directement dans l’océan. Mais on a aussi intégré le trajet qui relie nos déchets à la nature, et on ne le supporte tout simplement plus. Pour être certain que la solution sera réellement propre et ne lavera pas uniquement notre conscience, on commence à s’informer. Sauf que rien n’est moins simple : plus on creuse – pour peu qu’on creuse profond – plus on découvre que chaque alternative comporte son lot de pollution. Perdus, on finit par questionner notre modèle de société lui-même : comment lui échapper ?

A l’image des multiples déceptions qui fragilisent notre désir de consommer propre, le problème du shampoing est édifiant. De prime abord, parler “mousse” peut paraître futile. Pourtant, au-delà d’être une métaphore idéale, ce produit hygiénique, spécialement dédié à nous laver le crâne, est un exemple significatif du gouffre dans lequel notre héritage consumériste nous a embourbés.

C’est bien simple : à chaque fois qu’on découvre une version écologique du shampoing, elle se révèle finalement polluante. Existe-t-il une issue à cet éternel “salissement” de la planète ? Si oui, serait-on prêts à en assumer les exigences ? Récit d’une consommation en reconstruction, par le prisme d’une banale histoire de shampoing.

Étape 1 : la découverte du shampoing solide, une solution si polluante ?

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Aujourd’hui, le verdict est implacable : les shampoings liquides classiques sont extrêmement polluants, y compris pour nous. Les marques ont beau redoubler d’efforts pour greenwasher cet achat de la vie courante, quand il n’est pas rempli de composés issus de la pétrochimie, parfois cancérigènes, ou d’une formule qui n’a de naturel que le nom, il représente toujours : 5 bouteilles plastiques vendues par seconde en France, soit 476 000 bouteilles en plastique par jour. A ce fléau, certains répondent par l’utilisation de shampoing solide. A raison ?

La recette de ce savon compact contient en réalité un ingrédient qui n’a pas encore trouvé d’alternative : les tensioactifs. Leur rôle ? Laver, solidifier la mixture, voire, accessoirement, la faire mousser. On les trouvait déjà dans tous shampoings liquides. Bien que d’origine naturelle, cet agent lavant est souvent transformé chimiquement de telle manière qu’il devient définitivement un enfer pour l’environnement. Ses traces dans l’eau sont particulièrement difficiles à éliminer et participent elles aussi à détériorer les fonds marins.

Quelques articles soulignent l’existence de tensioactifs dits “doux” comme les SCI (Sodium Cocoyl Isethionate), moins agressifs pour les cheveux et la planète, mais leur innocuité est loin d’être garantie et leur importation reste coûteuse en CO2. Tout cela, sans compter que le difficile décryptage des étiquettes n’aide pas à effectuer un tri fiable. Certains proposent aussi la SAF (saponification à froid) avec des copeaux de savon de Marseille comme tensioactifs, mais leur Ph (2 fois supérieur à celui du cuir chevelu) nécessite de se rincer les cheveux avec un vinaigre de cidre, donc d’ajouter un produit à consommer. Aussi, les SAF finissent-ils souvent par être utilisées en alternance avec des shampoings ordinaires pour compenser ce défaut de Ph qui abîme les cheveux.

Mais utiliser un shampoing solide, n’est-ce pas déjà mieux ? A nouveau, ce n’est pas si simple. Certes, l’emballage disparaît in fine, mais il est présent pour chaque ingrédient utilisé dans sa fabrication. D’autre part, en contrepartie de l’emballage, le shampoing solide propose une forme concentrée de son homologue liquide, renfermant ainsi une plus forte dose de tensioactifs par utilisation. Certains estiment que cet écart de quantité rendrait la matière solide plus dangereuse pour la peau et davantage polluante, peut-être assez pour rendre obsolète la suppression du plastique. Point positif tout de même : le shampoing solide veut évoluer, loin des supermarchés, il s’affaire à l’amélioration de ses composés et pourrait bien finir par nous convaincre.

En attendant, on le remplace par quoi ? A ce stade, il nous reste heureusement encore un peu de motivation.

Étape 2 : le no-poo, la meilleure solution ?

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Soyons avertis, le no-poo ou no-shampoo n’est pas une méthode visant à ne plus se laver les cheveux. C’est un moyen de les nettoyer qui utilise des poudres naturellement purifiantes. Parmi elles, le rhassoul ou le shikakai. A la différence des shampoings, elles ne moussent pas. Une fois mélangées à un peu d’eau, elles se transforment plutôt en une pâte qu’il faut frictionner sur le cuir chevelu. Cette nouvelle option pose cependant, à nouveau, quelques soucis.

D’abord, elle demande de faire le deuil d’habitudes longuement cultivées : passer d’un joli produit parfumé qui gonfle à une pâte épaisse, marronâtre et inodorante, tout le monde ne s’y sent pas prêt. Certains sont d’autant plus réticents qu’elle doit être manipulée avec précaution, ses particules volatiles pouvant irriter les yeux ou les voies respiratoires. Un danger largement évitable et dérisoire en comparaison des nombreux perturbateurs endocriniens contenus dans nos shampoings classiques et de l’agressivité de certains tensioactifs, mais qui peut toutefois décourager.

Ensuite, et voilà le plus perturbant, cette alternative s’avère également polluante bien qu’à moindre niveau. Au regard de leur cycle de vie, depuis leur production jusqu’à leur réception, ces poudres sont loin d’être irréprochables. Fournies dans des sachets en plastique, à défaut de salir les océans elles-mêmes, elles nous font à nouveau écoper d’un emballage non-dégradable. Mais ce n’est pas tout : essentiellement cultivées en Inde, elles doivent être acheminées jusqu’en France, à bord des fameux conteneurs, là où certains shampoings solides s’engagent à produire local. Quoique, notons que les tensioactifs présents dans ces derniers sont toujours également importés de loin. Comme une impression de tourner en rond…

Pour échapper à ces importations délétères, on serait tentés d’invoquer le bicarbonate de soude. Fabriqué en France, entièrement naturel grâce à une composition simple de calcaire et de sel gemme (halite), il peut laver nos cheveux à raison d’une fois par semaine. Serait-ce le régulateur de sébum idéal ? Le no-poo de nos rêves ? Pas tout à fait. Deux méthodes permettent la production de bicarbonate de sodium : le procédé Solvay et l’extraction de bicarbonate déjà présent dans le natron (minéral), grâce à des exploitations minières. Concernant la pratique Solvay, on peut lire un peu partout qu’elle est encore utilisée aujourd’hui et qu’elle est bien “moins” polluante que son ancêtre élaboré par le chimiste Nicolas Leblanc (incluant du charbon). Or, trouver des rapports précis de son taux de pollution reste fastidieux, presqu’autant que de cibler des entreprises qui garantissent l’utilisation de ce processus. Moins rassurant encore : la fédération allemande pour l’environnement et la protection de la nature (Bund) épingle en 2019 plusieurs entreprises pour utilisation de produits chimiques interdits dont : Solvay, l’entreprise belge qui a hérité du brevet éponyme, premier producteur français de bicarbonate et détenant, parallèlement, plusieurs filiales dans l’industrie plastique. Quant aux extractions minières, moins coûteuses, elles ont quasiment le monopole de la production mondiale. Nécessitant des défrichements massifs et une machinerie énergivore, elles sont souvent intensives et leurs conséquences sur l’équilibre des sols restent encore opaques. Les États-Unis possèdent une de ces plus célèbres zones, dans le Wyoming, aussi appelée Trona de “Green River”. Un nom légèrement traître.

Toutefois, force est de constater que beaucoup d’autres de nos consommations proviennent ou bien de loin, ou bien de fabrication industrielle. Nous sommes cernés. Le bicarbonate ou les poudres ayurvédiques peuvent au moins se flatter d’être entièrement biodégradables. Légère victoire pour le no-poo, mais victoire amère : une solution vraiment propre existe-t-elle vraiment ?

Étape 3 : une consommation inoffensive est-elle réellement possible ?

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Sûrement, mais à ce stade, il est facile de céder à la démotivation. Plusieurs jours qu’on essaie de déblayer les différents sites et rapports à la recherche d’un produit véritablement sain, en vain. Le désir de ne plus abîmer notre paysage devient étouffant tant les “solutions” n’en sont souvent pas. Après tout, pendant que l’on se triture l’esprit en bon colibri, combien d’entreprises continuent de vider leurs eaux usées et leurs déchets dans des marécages aménagés ? Combien d’industries ravagent la planète à grande échelle ? On serait tenté d’abandonner. On serait parfois tenté de retourner à notre insouciance de consommateur modèle : ceux qui ne posent pas de question.

Pourtant, rebrousser chemin et revoir, jour après jour, nos poubelles enfler, nos siphons ravaler ces produits moribonds, reste impensable. Évidemment, une lueur d’espoir émane du côté des modèles entièrement autonomes : avec un terrain et un temps libre qui permettent de cultiver soi-même son potager, on pourrait faire pousser ses plantes lavantes comme le lierre grimpant et prendre le temps de les concocter (les témoignages estimant à plusieurs heures cette préparation). Avec un morceau de nature et des journées de liberté vraie, adieu les obsessions de shampoing, les consommations hâtives et les investigations sans fin. Mais encore faut-il avoir accès à un terrain, de plus en plus accaparés, ainsi qu’à du temps libre. Tout reste à repenser. Vous l’entendez déjà au loin venir, le mot “Utopie”.

D’ici là, on sent soudainement combien nous sommes pris dans un modèle jusqu’à la moelle, combien on revient de loin, éduqués aux supermarchés et au “tout-prêt” depuis l’enfance parce qu’il faut vite retourner produire ou s’occuper de mille et une choses que la société nous enjoint à régler plus vite que jamais. Suspendus entre une ère industrielle à son apogée et une conscience collective en éveil, nous éprouvons individuellement la tension qui nous retient si fort dans nos habitudes et nous attire en permanence vers l’avant, loin de leur emprise. Oui, on part de loin et le chemin va être long. Mais pour ne pas arriver en retard, cette fois-ci au rendez-vous de l’équilibre environnemental dont nous faisons partie, il nous faut redoubler de questionnements, de courage.

Peut-être cette quête de shampoing propre – un exemple parmi tant d’autres – était-elle vouée à nous conduire à de plus larges interrogations : à quel point pouvons-nous consommer propre dans un monde qui nous a élevés au consumérisme insouciant ? A quel point devrons-nous douloureusement déconstruire nos vies pour nous en libérer ? Et à quel point serons-nous certains de le faire pour le meilleur ?

A force de persévérance, j’aime à croire que tous les efforts fournis aujourd’hui pour mieux consommer, moins consommer, refuser, choisir, autant que mener des luttes à échelle politique, épargneront aux futures générations une partie du chemin. Car l’avenir que nous leur préparons en ne faisant rien est parsemé d’horreurs et de désillusions.

– Sharon Houri

Sources

-Les chiffres sur les shampoings liquides : https://www.planetoscope.com/hygiene-beaute/435-consommation-de-shampoings-en-france.html

-Sur les tensioactifs : https://www.biolineaires.com/les_tensioactifs__des_ingredients_indispensables_mais_souvent_critiques/

-Les marques Gaiia et Univeda nous parlent de la pollution des tensioactifs et de l’alternative SAF (malheureusement insuffisante).

https://www.gaiia-shop.com/blog/savons-naturels/shampoing-solide-sans-sci/

https://www.univeda.fr/blog/les-shampoings-solides-sans-sci/

-Sur le rapport de La fédération allemande pour l’environnement et la protection de la nature : https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/05/21/au-moins-654-entreprises-ne-respectent-pas-la-reglementation-sur-les-substances-chimiques_5464730_3244.html

-“Le Bicarbonate de sodium est fabriqué à partir de deux matières premières minérales d’origine naturelle : le calcaire (Carbonate de calcium, de formule CaCO3) et le sel gemme (Chlorure de sodium, de formule NaCl)”: https://www.compagnie-bicarbonate.com/les-points-forts-du-bicarbonate#:~:text=Le%20Bicarbonate%20de%20sodium%20est,du%20nom%20de%20son%20inventeur

-Sur l’exploitation minière de Trona (contenus dans le natron) de Greenriver aux États-Unis :

  • L’aveu décomplexé d’augmentation d’extraction par Solvay dans ses mines américaines et bulgares :

https://www.solvay.fr/communiques-de-presse/solvay-augmente-sa-capacite-de-production-de-carbonate-de-soude-et-de

  • Le travail assez exhaustif et sourcé du chimiste M.Jauniaux pour un aperçu de l’exploitation :

http://marc.jauniaux.com/fr/trona.php


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