En 2019, Framboise et Kiwi*, deux journalistes écolos, traversent l’Europe en auto-stop, de la Suède à l’Espagne. Leur objectif : explorer des lieux autonomes et écoresponsables pour imaginer d’autres façons de vivre. De zones à défendre (ZAD) en écovillages, ce voyage initiatique questionne le rapport au capitalisme, à la liberté et à l’habitat. Plusieurs années plus tard, retour sur cette expérience et sur ce qu’elle a changé dans leurs vies.
Après une intense semaine dans la forêt de Hambach, Framboise et moi reprenons la route pour ce qui sera notre plus long trajet de l’été. Cap vers Gotland, une île suédoise au milieu de la mer Baltique ! Il nous aura finalement fallu 4 journées d’auto-stop pour parcourir les quelque 1500km qui séparent l’écovillage de Suderbyn de notre précédent lieu de villégiature.
Après deux Zones à défendre où la lutte politique prédomine sur la quête d’autosuffisance, nous sommes heureux de découvrir le premier écovillage de notre aventure estivale. D’autant plus que durant les recherches préalables à notre départ, Suderbyn nous a tout de suite séduits.
Depuis 2008 cette communauté, qui oscille entre 15 et 30 membres en fonction des saisons, s’évertue à réduire son impact écologique par toutes les manières possibles. Économie circulaire, permaculture et zéro-déchet y sont bien sûr les mots d’ordre, mais le village est loin de se contenter de ces objectifs déjà fort ambitieux.

Bienvenue à Suderbyn
L’auto-stop étant ce qu’il est, nous arrivons sur place vers une heure du matin, accueillis par Joël, l’un des 3 fils des fondateurs de Suderbyn. Une chance pour nous qu’il fût encore debout : nous aurions été bien incapables de trouver où planter notre tente dans cette nuit noire.
Ce n’est donc que le lendemain que nous découvrons les 5 hectares de paysage idyllique où les potagers permacoles et la végétation plus sauvage se marient avec harmonie. Épuisés par le voyage, nous nous réveillons à 10h passées, pour découvrir que la petite maisonnette à une dizaine de mètres de l’emplacement de notre tente et que nous avions pu distinguer dans la pénombre n’est en fait pas une tiny house comme nous l’avions imaginé, mais l’une des cinq toilettes sèches du village !
Dès notre réveil, nous sommes tout de suite mis dans le bain. Nous croisons Antoine et Vesela, qui partaient faire la cueillette du jour. Cela tombe bien, depuis notre séjour à la ZAD du Moulin, la cueillette fait partie de nos activités préférées ! Nous les accompagnons avec plaisir pour remplir avec eux des pots entiers de fraises, de framboises et de myrtilles sauvages qui poussent en quantité aux abords du terrain.

Une mosaïque de cultures
Une fois les baies récupérées, nous revenons vers la maison principale, lieu de vie de la communauté. L’occasion de nous présenter au reste de la troupe. Et tout de suite, nous sommes impressionnés par la diversité de cette grande famille : sur les 30 habitants qui occupent le lieu au moment de notre séjour, nous décomptons 13 nationalités différentes !
C’est personnellement la première fois que j’ai eu l’occasion, dans un seul et même endroit, d’en apprendre autant sur les cultures suédoise, finnoise, russe, turque, ukrainienne, géorgienne ou encore moldave. Évidemment, comme dans toute communauté aussi cosmopolite, les échanges se font en anglais, alors que paradoxalement ni le Royaume-Uni ni l’Irlande n’avaient de représentants sur place.
Nous apprenons vite que ce multi-culturalisme n’a rien d’un hasard. Depuis ses débuts, Suderbyn se veut particulièrement ouvert sur le monde extérieur. Très intégré dans le GEN (Global Ecovillage Network) et dans un bon nombre d’initiatives européennes comme le CES (Corps Européen de Solidarité), ou Erasmus +, Suderbyn accueille ainsi chaque année de nombreux jeunes qui viennent de partout en Europe y mener des projets relatifs à l’autosuffisance, pour des durées s’étalant d’un mois à un an.
Apprendre en faisant
Suderbyn est donc devenu au fil du temps un des piliers du GEN, et prend sa mission pédagogique particulièrement au sérieux. En plus de la coopérative qui gère les besoins quotidiens de la communauté, une ONG dénommée « ReLearn » mène en parallèle de nombreux projets à buts éducatifs.
Nous faisons par exemple la connaissance d’Alissa, une des deux salariées de l’association, qui revenait tout juste du festival WeAre qu’elle a organisé en Russie, afin de sensibiliser ses compatriotes aux enjeux de la transition climatique et sociale. Outre la sensibilisation, Suderbyn s’est investi d’une autre mission, peut-être plus importante encore : apporter des solutions concrètes à tous ceux qui chercheraient à atteindre l’autosuffisance, et anticiper une ère post-pétrole.

Parmi la quantité de projets menés par ReLearn, nous avons constaté que celui qu’ils appellent « Closed Loop » est celui qui mobilise le plus l’attention des Suderbyniens. Son ambition : rendre complètement obsolète la notion de déchets. Qu’il s’agisse de surplus alimentaires, d’urines ou d’excréments, avec Closed Loop, tout doit être réutilisé !
Pour ce faire, la communauté travaille actuellement sur une méthode de culture hors-sol, l’aéroponie, mais aussi et surtout sur « Tommy », le petit surnom qu’ils ont donné à leur digesteur de biogaz artisanal — le seul en Europe !
Particulièrement glouton, Tommy permet de transformer les déchets en engrais pour la permaculture, ou en énergie qui sert notamment à alimenter les quelques voitures que possède la communauté. Certes, Tommy est parfois capricieux, et les 5 volontaires qui s’en occupent au quotidien ont souvent affaire à des obstacles inattendus, comme un surplus de pression qui a fait exploser le couvercle du biodigesteur quelques jours avant notre arrivée.
« on pratique le « learning by trying » : on essaye, on échoue, on analyse, et on réessaye jusqu’à ce que ça fonctionne. »
Qu’à cela ne tienne, c’est une occasion supplémentaire pour affiner leurs connaissances ! Dans cette communauté comme dans la vie, on pratique le « learning by trying » : on essaye, on échoue, on analyse, et on réessaye jusqu’à ce que ça fonctionne.
Depuis 11 ans, l’écovillage a donc pu réunir quantité d’informations, développer de nombreux prototypes qu’il met ensuite en libre accès sur son site internet, pour que d’autres communautés actuelles ou futures puissent s’en emparer, se les approprier dans leur propre quête d’autosuffisance.
Avec Framboise, nous avons vraiment adoré la philosophie open source et pédagogique qui caractérise le lieu. Les potagers sont par exemple constellés de panneaux regorgeant d’informations sur les techniques permacoles appliquées sur place et chaque membre prend volontiers le temps de transmettre ses connaissances.

Vivre ensemble, vraiment
De manière générale, nous avons trouvé particulièrement facile l’intégration à Suderbyn. Nous ne sommes restés qu’une semaine, et pourtant nous avions déjà l’impression de faire partie intégrante de la communauté, qui se veut la plus inclusive possible.
Tous les jours à 8h, excepté le week-end, se tient un « morning meeting » ouvert à toutes et tous. La réunion commence inévitablement par un tour de parole où les membres de la communauté s’expriment librement et sincèrement, donnent leur ressenti de la veille et partagent leurs émotions à l’aube de cette nouvelle journée.
Une fois ce rituel terminé vient la répartition des tâches du jour. Tout le programme de la semaine est inscrit sur un grand tableau, divisé en quatre catégories principales : construction, permaculture, administration et communication. Chaque référent prend alors la parole, pour expliquer les activités du jour, la main-d’œuvre dont il a besoin, et le temps que cela va prendre.
Les Suderbyniens peuvent ensuite se répartir le travail, sur la base du volontariat. Il nous a donc été très facile avec Framboise de suivre le rythme, identifier les tâches à effectuer, et nous rendre utiles dès les premiers jours, que cela soit au jardin, à la construction ou à la cuisine !
À Suderbyn en effet, pas question de se préparer son déjeuner dans son coin. Toujours dans un souci d’inclusivité, il a été décidé que les repas du midi seraient un moment de convivialité collectif. Ainsi, pendant que les autres s’affairent aux travaux du matin, trois ou quatre membres de la communauté s’occupent de préparer les légumes du potager pour un déjeuner entièrement végétalien et toujours excellent.

Cette organisation, qui pourrait sembler rigide, demeure tout de même indispensable quand on connaît le turn-over important de la communauté, du fait du flot de volontaires en service civique, sans compter les curieux qui ne viennent que le temps de quelques jours.
Les limites de l’autogestion
Malgré ce système, une charge mentale énorme pèse sur les membres permanents, et d’autant plus sur les différents référents. Antoine, référent permaculture depuis 3 ans à Suderbyn, frôle régulièrement le burn-out : inclure les nouveaux arrivants, aviser en fonction de leurs compétences, et leur réexpliquer constamment les mêmes choses requiert une énergie folle.
Tant et si bien que la communauté envisage désormais sérieusement de n’accepter plus que les volontaires annonçant vouloir rester plusieurs mois sur place.
Un changement de politique tout à fait compréhensible, mais avec lequel nous n’aurions jamais pu découvrir cette formidable communauté. Car plus encore que la beauté du cadre, la pédagogie du lieu et la diversité des cultures qui peuplent Suderbyn, c’est la bienveillance de ses habitants qui nous a le plus marqués.
La famille qu’on choisit
Nous avons trouvé là-bas une vraie famille, incroyablement soudée. Nous qui avons choisi de surnommer notre utopie « La Casa des Papouilles », nous n’avons pas été déçus ! Les Suderbyniens expriment constamment leur affection les uns pour les autres par des mots doux, des caresses, des massages et beaucoup de câlins !
« c’est bel et bien l’amitié qui prime, sous sa forme la plus belle et la plus sincère. »
N’allez cependant pas vous imaginer une communauté débauchée où chaque soirée se termine en orgie ! Bien sûr, comme partout ailleurs, des amours se font et se défont à Suderbyn, mais c’est bel et bien l’amitié qui prime, sous sa forme la plus belle et la plus sincère.

C’est donc le cœur rempli d’amour, de gratitude et d’une pointe de tristesse, que nous devons quitter notre nouvelle famille, une semaine jour pour jour après notre arrivée. Mais nous en sommes certains : ce n’est qu’un au revoir… Nous reviendrons très vite, et cette fois pour plus longtemps, afin de profiter pleinement de tout ce que cet endroit magique peut offrir.
– Framboise et Kiwi
Photo de couverture : Sergey Lioutchenko
*Framboise et Kiwi sont les pseudonymes choisies par les auteur·ices pour anonymiser leur nom et correspondre à leur projet.















