L’enquête du média web Passeur d’alertes à propos des dérives dans les hôpitaux continue après un premier épisode remarqué. La série inédite, consacrée à « la détresse des soignants à l’hôpital public et la mise en danger des patients », lance le financement participatif du second épisode qui « donnera la parole aux patients qui ont été victimes d’un défaut de prise en charge lié aux dysfonctionnements des services dans lesquels ils étaient admis ». Quelques semaines à peine après le décès de Naomi, le sujet raisonne tristement avec l’actualité. 

Depuis plus de deux ans, Caroline Chaumet et Bernard Nicolas travaillent à la réalisation d’un documentaire à propos des dysfonctionnements dans l’hôpital public qui entraînent désespérance des soignants, suicides, burn-out et mise en danger des patients. L’actualité récente a mis en lumière le mal-être grandissant des professionnels du secteur : le premier épisode de leur série, qui peut être consulté gratuitement en ligne, proposait un focus sur le CHU de Grenoble, là où se suicidait Laurent S., jeune neurochirurgien de 36 ans, début novembre dernier. Alors que la Ministre de la Santé, Anne Buzin, évoquait « une situation grave de harcèlement », un rapport remis en janvier dernier à propos de l’unité confirmait l’existence d’un management par la pression comme on peut en trouver dans une entreprise « capitaliste » classique. C’est d’ailleurs cette logique de rentabilité et ses conséquences pour les patients que propose d’étudier le nouvel épisode, alors que selon de nombreux observateurs, les services de santé se dégradent en France.

Un personnel sous pression, des patients victimes de dysfonctionnements

Cela fait plusieurs années que certains membres du personnel hospitalier rapportent d’ailleurs les mauvais traitements dont ils sont victimes. « D’abord, on pensait qu’il s’agissait de cas isolés et puis on a progressivement réalisé qu’on faisait face à problème généralisé », se souvient Caroline Chaumet. Ces personnes, lanceurs d’alerte ou pas, ont en commun « qu’elles expriment, dans le cadre de leurs fonctions, que les services dans lesquels elles travaillent ne fonctionnent pas comme ils le devraient ». Par ailleurs, « elles pointent qu’il existe des moyens pour mieux traiter certaines maladies, certaines urgences, mais que ces mêmes dysfonctionnements les en l’empêchent ». Leur message dérange parce qu’il met directement en cause les méthodes de travail du secteur et la prise de décision. Leur hiérarchie, et parfois même leurs collègues, sont alors tentés de les mettre à l’écart par la pression et de les dissuader de prendre la parole publiquement.

Dans le secteur hospitalier, on ne compte plus les suicides et burn-out qui sont la face la plus visible de cette exaspération, de la charge et de la pression croissante qui pèsent sur le personnel. Dans les couloirs, le stress est palpable alors que l’épuisement se lit sur les visages. Depuis plusieurs années, de nombreux signes avant-coureurs suggéraient que le personnel était à bout dans bon nombre d’établissements. Mais ce n’est que récemment que les conditions de travail et les dysfonctionnements dont souffre le milieu ont été mis en lumière dans le débat médiatique. En bout de chaîne, les patients en payent également le prix. Ces évolutions contribuent à marquer les inégalités entre celles et ceux qui ont la possibilité d’accéder à des soins de qualité d’une part et ceux qui sont contraints de se soumettre à la dégradation des services d’autre part.

Le secteur de la santé soumis à l’injonction d’être rentable

Mais comment en est-on arrivé là ? Plusieurs évolutions récentes ont conduit à durcir le quotidien du corps médical. Dans le secteur, beaucoup regardent du côté des réformes depuis le milieu des années 2000, annonçant d’abord un tournant gestionnaire, qui exclut en grande partie le personnel des prises de décision, et l’obligation de rentabilité croissante, notamment avec la tarification à l’activité. Cette nouvelle méthode de financement des établissements de santé mise en place à partir de 2004 explique une partie des dérives, puisque certains hôpitaux ont vite fait de céder à la tentation de faire le plus d’actes médicaux possibles. Dans le même temps, le manque de moyens et de personnel contribue à une surcharge de travail pour les forces en présence. À l’image d’autres services publics comme celui des transports en commun, c’est la même question qui surgit : ces secteurs doivent-ils vraiment être soumis à des logiques de rentabilité et de compétition ?


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