En une dizaine d’années, Ai Weiwei est devenu « un des plus célèbres dissidents au monde », comme le résume William A. Callahan dans la monographie publiée par Taschen. À tel point que la valeur proprement plastique de ses créations y semble subordonnée. Ai Weiwei, c’est un « monde », où l’art et la protestation forment un tout. Fusionnant la figure de l’entrepreneur et du héros contre-culturel, Ai Weiwei incarne ce paradoxe de notre temps, d’un artiste-patron riche à millions, exploitant des dizaines d’ouvriers à son profit, présenté comme un rebelle officiel. Alors, de quoi Ai Weiwei est-il le nom ?

Salué, récompensé, commenté et exposé abondamment… et même étudié (il était, cette année, au programme de l’option arts plastiques du bac L), Ai Weiwei est tenu pour l’un des plus importants artistes de ce début de siècle. De prime abord, ce « phénomène Ai Weiwei » a de quoi surprendre : alors que la production des superstars de l’art contemporain paraît largement a-politique, cohérente en ceci avec le néolibéralisme, la sienne est, au contraire, politique et « engagée ».

Dans une lourde monographie que Taschen lui consacre, Roger M. Buergel évoque une « esthétique de l’existence »1. Cette notion, dérivant de l’esthétique analytique communément admise dans l’art contemporain, suppose que c’est le statut d’artiste accordé par le « monde de l’art » qui justifie qu’il y a art – et non plus l’œuvre accomplie qui justifierait le statut d’art et d’artiste. Reconduisant le lieu commun d’une confusion de l’art et de la vie, dans la lignée de ses deux principaux maîtres spirituels, Marcel Duchamp et Andy Warhol, Ai Weiwei est symptomatique d’un réductionnisme ad personam commun dans l’art postmoderne.

Urne de la dynastie Han avec le logo de Coca-Cola, 1994, par Ai Weiwei

Si donc « art » il y a, inutile de chercher à distinguer ce qui en relèverait (créations plastiques, objets exposés) de ce qui n’en relèverait pas : il s’agit de faire entrer dans ce mot tout ce que fait Ai Weiwei. C’est-à-dire : ses fantaisies (sa tendance compulsive aux selfies très dans l’air du temps; son goût duchampien du potache, comme son One Man Shoe de 1987; sa série de photos aux doigt d’honneur adressé à des monuments du monde entier (Études de perspective, 1995-2011), son récurrent vandalisme créateur (destruction d’une urne Han vieille de 2000 ans d’une valeur d’un million de dollars; recours à des mobiliers anciens comme matériau et matière première; recouvrement à la peinture industrielle de poteries néolithiques; écriture du logo Coca-Cola sur d’antiques vases Tang, tranchage et réassemblage d’une sculpture de tête de guerrier de la dynastie Yuan en une forme hideuse, etc.)… ou son engagement civique, d’un même mouvement.

Ai Weiwei laissant tomber une urne de la dynastie Han, 1995.

L’aura du dissident politique

Soyons honnête : ce n’est pas d’abord la valeur esthétique des productions d’Ai Weiwei qui lui vaut sa renommée mondiale. C’est, depuis 2008, d’abord à son statut de « dissident » politique contre la tyrannie et la corruption de l’État chinois et en faveur des droits de l’homme qu’il la doit. Après le tremblement de terre de mai 2008 dans la province du Sichuan, il avait utilisé son blog personnel, très suivi, pour coordonner et rendre publique une vaste enquête citoyenne. Celle-ci a permis à la fois d’établir la liste d’enfants victimes et de faire connaître la responsabilité d’édiles corrompus dans l’effondrement de bâtiments scolaires non conformes aux normes antisismiques. Ai Weiwei a ainsi joué un rôle concret important dans le développement des droits humains de son pays.

Ai Weiwei était alors déjà connu en Chine et à l’étranger. Mais, en dénonçant ouvertement les impérities de l’État, il fait l’expérience, comme d’autres avant lui, de la censure, de violences, d’un emprisonnement humiliant puis d’une résidence surveillée. Cet engagement courageux l’exhausse au statut de résistant et lui vaut de nombreuses distinctions et récompenses (Académie des Arts de Berlin, Académie royale des beaux-arts de Stockholm, Human Rights Foundation, Amnesty International…). D’artiste contemporain reconnu, Ai Weiwei devient peu à peu un héros et un symbole de la résistance à la tyrannie et à l’arbitraire, un militant de la liberté – d’expression, d’opinion, de création – et pour l’exigence de respect de droits fondamentaux. Mais peu à peu sa méthode évolue.

L’artiste : un entrepreneur en rébellion

Ai Weiwei est symptomatique de ce type d’artiste, dont la production et la personnalité, indissociables, tout en provoc’ et gigantisme, s’appuient sur une horde d’exécutants – à la façon des entrepreneurs. De fait, l’artiste contemporain et l’entrepreneur sont les deux héros de l’imaginaire néolibéral, fait d’innovation, de défi et de provocations, de mobilité hors norme, d’individualisme arrogant et égoïste, de rock’n’roll attitude; ils sont ceux qui « font bouger les lignes » aujourd’hui et affirment une certaine idée – libérale (au sens économique) – de la liberté.

Sunflower Seeds, Ai Weiwei, Tate Modern Turbine Hall, 2010.

À raison, François Derivery affirme que « [p]our attirer la clientèle la plus huppée certains artistes travaillent la transgression de manière entrepreneuriale »3. Et l’on ne s’étonne donc pas que les plus grands détenteurs de capitaux contemporains ouvrent des fondations et des musées, glorifiant l’audace conjointe des entrepreneurs milliardaires et de riches artistes contemporains : ils participent du même monde et de la même célébration de l’individu affranchi de la société. Qu’Ai Weiwei fasse marner pendant deux ans et demi des dizaines d’ouvriers pour produire un million et demi d’imitations, en porcelaine peinte, de graines de tournesol, pour un salaire à peine supérieur au Smic, et que personne ne s’en émeuve, en dit long sur l’état de nos indignations (Sunflower Seeds, dont la tonne est estimée à 800 000 dollars, dont les ouvriers ne verront jamais la couleur). Difficile de ne pas y voir une contradiction.

Au total, Ai Weiwei, c’est la rencontre de l’art conceptuel et de l’ironie duchampo-warholienne avec l’ethos patronal disposant du capital et des exécutants pour donner forme aux idées qui le font prospérer. C’est donc sans grande surprise que Roger M. Buergel signale concernant l’artiste que « le marché ou la marchandise ne lui ont jamais posé aucun problème : pour lui, le marché est un média social parmi d’autres ». Rien, donc, de profondément rebelle ou « anti-système » pour celui qui se considère comme « une marque qui défend la pensée libérale et l’individualisme »4. L’image de rebelle s’apparente ainsi plus à du marketing. Voilà sans doute pourquoi il peut volontiers se pavaner aux côtés de Paris Hilton, Bernard Arnault ou encore Jack Lang sans que personne ne s’en émeuve.

Ai Weiwei avec Paris Hilton.

Rebelle de la contre-culture et héros « libéral »

S’il avait débuté sa carrière en Chine, c’est surtout à New York qu’Ai Weiwei acquiert, dans les années 1980, les bases de ce qui constitue son art. Marqué, sur le plan artistique, par Duchamp, Warhol et Johns, il n’en est pas moins sensible au fond de l’air de cette période, marquée par la contre-révolution néolibérale de Reagan et par l’incorporation au capitalisme des valeurs issues de la contre-culture des années 1960. D’après Joseph Heath et Andrew Potter, qui ont analysé le « mythe de la contre-culture », « la rébellion culturelle (…) ne constitue pas une menace pour le système… mais (…) elle est le système ». Pis : « Au mieux, la rébellion contre-culturelle est une pseudo-rébellion : un ensemble de gestes spectaculaires, entièrement dépourvus de conséquences politiques ou économiques progressistes, qui font oublier l’urgence de bâtir une société plus juste. Autrement dit, il s’agit d’une rébellion qui, tout au plus, divertit les rebelles »5.

C’est parce que les interprétations classistes-socialistes du monde ont décliné depuis les années 1980, au profit de celle individualiste-libérale (y compris dans la gauche), que l’on salue en Ai Weiwei le dissident… sans s’interroger sur la provenance du capital qui lui permet d’acquérir et briser des antiquités ou de réaliser des œuvres gigantesques, ni sur les conditions de travail et de vie de « ses » ouvriers. On se contente de voir en lui un héros travaillant à l’émancipation de tous, comme sont aussi présentés les entrepreneurs, dans la propagande néolibérale. Le cas Ai Weiwei est en fait révélateur de l’aliénation d’intellectuels et d’individus des classes urbaines et éduquées du monde entier à un imaginaire libéral parfaitement cohérent avec les nécessités du rêve capitaliste. Tant pis, donc, si une partie de son « œuvre » ressemble à une collection de caprices ineptes et puérils de millionnaire : le déplacement d’un rocher de 4 tonnes de la Chine à la Suisse (Hoher Dastein, 2010), la dilapidation progressive d’une somme de 100 dollars par une succession de conversions de devise (Exchange, 1998), les selfies et doigts d’honneur photographiés aux quatre coins du monde par un voyageur plein aux as, les destructions répétées d’antiquités précieuses, etc.

Ai Weiwei, étude de la perspective, Paris.

Dans l’économie symbolique de la mondialisation, Ai Weiwei sert à réactualiser la fable du rebelle libéral en proie à l’État tyrannique (mais disposé à collaborer avec icelui quand il en va d’un substantiel bénéfice)6. Ainsi le monde ne manque plus de « semi-rebelles » d’autant plus soutenus qu’ils offrent le sentiment confortable d’être du côté du « bien », tout en se contentant d’adhérer à un mode de vie occidental individualiste et consumériste, essentiellement passif, technophile et soumis à l’omniprésence du Spectacle. Le capital financier et les parlements soumis à ses desiderata peuvent dormir tranquilles. Les changements structurels attendront et la situation concrète des citoyens, elle, s’empire.

Les « rebelles » officiels, soutenus par l’establishment, quels que soient les risques réels qu’ils prennent ailleurs et l’abjection réelle des tyrannies, servent donc à réaffirmer des « valeurs » qui, curieusement, sont toujours celles de l’individualisme libéral et de sa course aux profits. On comprend alors mieux pourquoi, en fait de soutien aux « dissidents », ce sont ces rebelles-là, cohérents avec le capitalisme, qui raflent la mise, tandis que c’est le silence assourdissant qui entoure, par exemple, l’assassinat de Berta Cáceres ou des étudiants d’Ayotzinapa.

Ainsi, il est normal de se questionner. Pourquoi les fétichistes de la « Culture » défendent-ils un artiste pratiquant le vandalisme sur des objets d’artisanat (très) anciens et coûteux, alors qu’ils crient au Diable – à raison – quand des fanatiques abattent le bouddha de Bamiyan ou le site de Palmyre ? Surtout, d’où vient l’argent pour de telles mégaproductions, alors qu’Ai Weiwei est rentré fauché des États-Unis au début des années 1990 ? Une enquête journalistique sur les réseaux d’intérêt gravitant autour de l’artiste controversé serait très éclairante, a fortiori dans un moment historique où les tensions croissantes entre, d’un côté, les États-Unis et, de l’autre, la Chine et la Russie, menacent le monde d’un nouveau conflit. Le cas Ai Weiwei, contrasté de fait, dissolu dans l’économie triomphante, doit désormais servir d’autocritique aux artistes et créateurs qui prétendent lutter contre un système dont l’artiste semble être devenu le nom.

Ai Weiwei explore la nudité, autoportrait.

Tribune signée Mikaël Faujour, adaptée pour Mr Mondialisation. 1e version parue dans Artension, n°139, septembre-octobre 2016. Version complète dans le Comptoir, journal Décroissant.


1 Ai Weiwei, éd. Taschen, 2016.

2 Francesco Bonami on Twenty Years Working with Maurizio Cattelan, éditorial d’Artsy.net, par Marina Cashdan (https://www.artsy.net/article/editorial-francesco-bonami-on-twenty-years-working-with).

3 L’art contemporain produit et acteur du néolibéralisme, E.C. éditions, 2013.

4 Never Sorry, documentaire d’Alison Klayman, 2012. Il a reçu – est-ce surprenant ? – le Prix spécial du jury du festival de Sundance.

5 Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture, éd. Naïve, 2006.

6 Ai Weiwei a en effet dessiné les plans du grand stade des Jeux olympiques de Pékin… avant de se désolidariser commodément de par l’État pour son usage politique des JO.