La sixième extinction de masse confirmée par les scientifiques

Montage : © Thibault Chancerelle / WWF

…et ce n’est qu’un début. L’étude menée par Gerardo Ceballos, Paul R. Ehrlich et Rodolfo Dirzo, publiée lundi dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences, fait froid dans le dos. Ces derniers n’hésitent pas à évoquer une « défaunation », ou pire, l’accélération alarmante de « la sixième extinction de masse ». Et celle-ci n’a rien d’un phénomène naturel.

27 600 espèces sur 5 continents

Sobrement intitulée « L’anéantissement biologique lors de l’actuelle sixième extinction de masse confirmée par le déclin des populations de vertébrés » (Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines), l’étude repose sur l’analyse gigantesque des populations de 27 600 espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles et d’amphibiens -soit près de la moitié des espèces de vertébrés connues à ce jour- et de leur évolution au fil des décennies. Ces « populations » sont les groupes d’animaux présents sur un territoire donné, sur chacun des cinq continents.

Le déclin de 32% des populations animales terrestres

Le constat est sans appel : 8 851 d’entre elles (soit 32%) ont décliné tant d’un point de vue purement quantitatif qu’en terme d’étendue, c’est-à-dire de surface terrestre occupée par ces espèces. Les trois chercheurs se sont également particulièrement penchés sur 177 espèces de mammifères : toutes ont vu leur répartition géographique réduite de 30% ou plus, 40% enregistrent « des pertes massives de populations», signifiant qu’elles ne sont plus présentes sur 80% des territoires occupés par ces mêmes espèces depuis 1900. Enfin, les chercheurs établissent un bilan consternant : 50% des animaux ont tout bonnement disparu entre 1970 et 2017. Si ces conclusions sont d’ores et déjà alarmantes, ils précisent pourtant d’emblée qu’elles sont « extrêmement prudentes », voire sous-estimées, en ce qu’elles ne concernent par exemple que certains vertébrés terrestres et excluent donc les poissons, les invertébrés et les plantes qui subissent également le même désastre.

Illustration : Nawak

Mieux rendre compte de la catastrophe biologique

Ces résultats font écho à une autre étude menée en 2015 par ces mêmes Gerardo Ceballos et Paul Ehrlich qui avaient alors démontré que les disparitions d’espèces avaient été multipliées par cent depuis 1900, nous ramenant au rythme équivalent à la fin du mésozoïque et la disparition des dinosaures, il y a 66 millions d’années. Avec cette nouvelle étude, les chercheurs entendent sensibiliser davantage l’opinion publique et politique autour de cette destruction de la biodiversité dont l’origine n’a rien de naturelle.
Les espèces les moins « jolies » subissent particulièrement des pertes car elles intéressent peu les médias et la population.

« Une moyenne de deux espèces de vertébrés disparaissant chaque année ne suscite pas assez d’inquiétude et de réaction, surtout lorsqu’elles sont méconnues ou qu’elles se trouvent dans une zone géographique peu étendue » comme respectivement le Megupsilon (poisson d’Amérique du Nord disparu en 2014) ou la pipistrelle de l’Ile Christmas (disparue en 2009 au large de l’Australie), lorsqu’elles sont non-charismatiques comme le résume l’étude australienne « The good, the bad and the ugly ». Toutes n’ont pas la chance d’être un panda ! Il ne s’agit donc pas de passer outre la « liste rouge » de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) qui recense les espèces animales et végétales menacées mais bien d’en exploiter l’immense base de données (il s’agit de l’inventaire mondial le plus complet portant sur le recensement animal et végétal) et de dresser un tableau plus réaliste, ou en tout cas plus évocateur du phénomène de « faunicide ».

Montage © Laureline Monsalier et Estelle Pouly / WWF

L’Homme, vecteur principal de « l’extinction de l’Holocène »

Est-ce réellement une surprise ? Alors que la disparition des espèces animales et végétales étaient jusqu’alors due à la sélection naturelle, l’Homo sapiens est cette fois bien le seul et unique responsable de l’extinction massive et étendue des espèces depuis le début du XIXe siècle, le développement et l’industrialisation croissante des sociétés. Parmi les principaux facteurs de la destruction de la faune par l’Homme, on y retrouve l’anéantissement de l’habitat naturel des animaux dû notamment à la surexploitation agricole, l’exploitation minière, l’urbanisation ou l’exploitation forestière. Puis, viennent la pollution, la pêche, chasse et braconnages intensifs, les maladies, les espèces invasives et le sempiternel réchauffement climatique qui dérégule, fragilise et bouleverse les écosystèmes. On ne résiste d’ailleurs pas à la tentation de partager les clichés de la dernière campagne publicitaire de la WWF pour la protection des océans. Cependant, les auteurs estiment que certains vecteurs de ce bouleversement sont moins souvent évoqués alors même qu’ils apparaissent comme « les moteurs ultimes de la sixième extinction de masse » : « il s’agit de la surpopulation humaine, liée à une croissance effrénée de la population conjuguée à une surconsommation, en particulier par les riches.»

Deux ou trois décennies pour agir

En conclusion, les scientifiques jugent que nous ne disposons plus que de « deux ou trois décennies maximum » pour agir. Aux éternels sceptiques et insensibles à la cause animale, pour qui la disparition massive des espèces ne serait qu’une énième lubie de quelques militants écologistes, les chercheurs leur répondent qu’il en va de la survie de la biodiversité mais également de l’humanité toute entière qui en subira les conséquences économiques et sociales si aucun changement radical n’intervenait rapidement.

Enfin, les trois lanceurs d’alertes appellent à réduire à tout prix l’inexorable croissance de la population ainsi que la consommation excessive dont elle fait preuve. L’un des autres enjeux décisifs de ces prochaines années réside dans l’aide au maintien des habitats naturels et dans la protection de la biodiversité des pays en développement, les zones les plus touches étant l’Amazonie, le bassin du Congo et l’Asie du Sud-Est. L’endiguement du commerce des espèces en voie de disparition et l’adoption de technologies moins destructrices de l’environnement complètent la liste des préconisations. Mais qu’avons-nous fait à des millions d’années d’évolution en échange d’un confort temporaire ?

L’Homme survivra-t-il à la sixième extinction massive ?


Sources : pnas.orgadvances.sciencemag.orgiucnredlist.org / wwf.fr / onlinelibrary.wiley.com