L’affaire Epstein ne se limite pas à un scandale de pédocriminalité. Elle met au jour un enchevêtrement de relations entre finance, pouvoir politique, universités et industries sécuritaires. Les documents récemment rendus publics par le Département de la Justice américain (DOJ) dessinent les contours d’un réseau international ancré au sommet d’élites issues notamment des États-Unis, de la Russie, d’Israël, de la France, du Royaume-Uni et des Émirats arabes unis.

Epstein n’apparaît pas comme l’agent d’un État, mais comme un intermédiaire évoluant dans un capitalisme globalisé où la concentration des richesses facilite l’accès aux centres de décision. Son ascension s’inscrit dans un environnement où relations privées, logiques financières et influence géopolitique se superposent.

Les 3,5 millions de nouveaux documents rendus publics montrent qu’il circulait notamment entre milliardaires américains, responsables israéliens, oligarques russes et figures politiques européennes. L’affaire met ainsi en lumière un système d’intermédiation transnational où argent, accès et pouvoir se renforcent mutuellement.

L’affaire Epstein : un réseau global enraciné dans le système américain

L’ascension sociale et financière de Jeffrey Epstein s’est structurée dès les années 1980 à New York, avant de prendre une ampleur décisive dans les années 1990-2000, au sein d’un environnement marqué par l’hyper-financiarisation et la concentration extrême des richesses. Ancien enseignant reconverti dans la gestion de fortunes pour des clients ultra-riches comme Leslie Wexner, il fréquente assidûment des figures telles que Donald Trump, Steve Bannon (ancien conseiller de Trump) ou Elon Musk.

Dans les nouveaux documents rendus publics par le DOJ, le nom de Trump revient des milliers de fois. Le dossier révèle des liens étroits entre les deux hommes, et notamment de multiples rapports du FBI et des plaintes déposées devant un tribunal fédéral.

De nombreux documents accusent Trump et Epstein d’avoir violé et sexuellement exploité une jeune fille de 13 ans, notamment : EFTA01683591, EFTA01683870, EFTA00129126. Des relevés de vol montrent également que Trump a voyagé à bord du jet privé d’Epstein au moins huit fois entre 1993 et ​​1996.

Jeffrey Epstein est condamné en 2008 en Floride pour « sollicitation de mineure à des fins de prostitution ». Mais l’accord de non-poursuite négocié avec le procureur fédéral de Floride lui permet d’avoir une peine dérisoire de 13 mois en prison (avec sorties quotidiennes) et une immunité pour d’éventuels complices, un traitement de faveur qui choque encore aujourd’hui. L’enquête du Miami Herald (2018) a joué un rôle clé dans la réouverture du dossier, mettant en lumière les circonstances opaques de cet accord.

Malgré sa condamnation, Epstein a continué de cultiver des liens étroits avec des institutions académiques prestigieuses, notamment Harvard, introduisant notamment de nouveaux donateurs, conservant ainsi un accès significatif aux cercles académiques malgré son casier judiciaire un scandale révélé par un rapport interne en 2020.

Russie : Epstein, courtier d’influence et recruteur systématique aux portes du Kremlin

Les nouveaux documents du dossier Epstein révèlent une de ses obsessions : Vladimir Poutine, cité 1 005 fois. On y voit une volonté persistante de s’en approcher par l’intermédiaire de contacts de haut niveau. En 2013, Epstein écrit à Ehud Barak, ministre de la Défense israélien, que l’homme d’État norvégien Thorbjørn Jagland va rencontrer Poutine à Sotchi. Epstein précise que Jagland lui a demandé s’il pouvait se rendre disponible pour rencontrer le président russe afin de lui expliquer comment la Russie pourrait « structurer des accords pour attirer les investissements occidentaux ».

Jeffrey Epstein rencontrait aussi régulièrement Vitali Tchourkine, ambassadeur russe à l’ONU, et aurait aidé son fils Maxim à obtenir un poste dans une société de gestion de patrimoine à New York.

Après la mort soudaine de Tchourkine en 2017, Epstein cherche à établir un contact avec Sergey Lavrov. En 2018, il écrit à Jagland pour lui demander de transmettre à Poutine que Lavrov devrait entrer en relation avec lui. Il dit également que : « Tchourkine était génial. Il a compris Trump après [nos] conversations. Il doit être vu comme quelqu’un qui obtient quelque chose. C’est aussi simple que cela. »

Ses relais russes incluent également Sergey Belyakov, ancien fonctionnaire lié au FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie) et organisateur du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, décrit comme « un très bon ami ». En 2015, Epstein lui demande conseil dans une affaire de chantage impliquant une « fille russe de Moscou » et des hommes d’affaires new-yorkais.

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La même année, après avoir participé au Forum de Saint-Pétersbourg, Ehud Barak écrit à Epstein pour lui faire part de ses rencontres avec plusieurs responsables russes, dont Lavrov et Elvira Nabiullina.

Epstein échange également avec Oleg Deripaska, oligarque sous sanctions américaines, ainsi qu’avec Masha Drokova, ancienne membre du mouvement pro-Kremlin Nashi, qui lui écrit en 2019 : « Je n’aurais jamais créé mon fonds sans tes idées. »

Au-delà de cette volonté manifeste d’approcher le Kremlin, les documents révèlent une autre constante : le recrutement de jeunes femmes russes. Des dizaines de mentions de « russian girls » apparaissent dans les archives, avec des formulations répétitives telles que « Meeting my new russian girls » ou « Met some russian girls, not that cute but they have girlfriends ». Ces échanges suggèrent une logique de recrutement structurée, dans laquelle la Russie et l’Europe de l’Est constituaient un vivier régulier pour alimenter son réseau.

Barre de recherche sur le site du DOJ : https://www.justice.gov/epstein

Israël : Epstein, Ehud Barak et l’exportation d’un État surveillant

Les documents récents du DOJ et les fuites de mails révèlent un rôle central et organisé de Jeffrey Epstein dans des opérations d’influence et de sécurité israéliennes, en collaboration étroite avec Ehud Barak, ancien Premier ministre et ministre de la Défense. Dès 2012, alors que Barak est encore ministre de la Défense (sous le gouvernement de Benjamin Netanyahou notamment), Epstein intervient dans la rédaction de messages politiques pour Barak et des échanges avec Elon Musk sur l’implantation de Tesla en Israël.

Une enquête du média d’investigation Drop Site publiée en novembre 2025 montre qu’en juin 2012, Ehud Barak rencontre le président ivoirien Alassane Ouattara à Jérusalem pour discuter de coopération sécuritaire. Le même jour, Dramane Ouattara, fils du président, avait un rendez-vous avec Jeffrey Epstein à New York.

Un mail issu des documents rendus publics en 2026 montre par ailleurs qu’Epstein s’informe directement auprès de Barak d’une éventuelle rencontre avec Ouattara : « Jeffrey is wondering if Ehud will be meeting with Ouattara of the Ivory Coast next week? »

Un autre mail indique que « Nina Keita a confirmé qu’elle viendrait avec son cousin Dramane Ouattara et son épouse Louise » à un rendez-vous avec Jeffrey Epstein à New York à une date et une heure précises. Un contact direct entre Epstein et des membres de la famille du président ivoirien.

La Côte d’Ivoire : un laboratoire de surveillance des communications

En 2013, Epstein organise à New York une rencontre entre Barak et Sidi Tiémoko Touré, chef de cabinet du président ivoirien. Un message d’Epstein à Barak transmet l’adresse personnelle de Touré et propose de coordonner la réunion.

L’enquête de Drop Site révèle également la transmission à Barak d’un document de 13 pages décrivant l’architecture d’un centre SIGINT destiné à intercepter appels téléphoniques et communications numériques en Côte d’Ivoire, rédigé par d’anciens responsables israéliens du renseignement. Les échanges internes mentionnent la nécessité de respecter les règles d’« export of knowledge », en référence au droit israélien sur l’exportation de savoir-faire sécuritaire.

Ces discussions se déroulent alors que la Côte d’Ivoire est encore soumise à un embargo partiel des Nations unies sur les équipements militaires. L’embargo est officiellement levé fin avril 2014, et un accord de coopération sécuritaire est signé en juin 2014 entre Israël et la Côte d’Ivoire.

Dans un échange antérieur cité par Drop Site, Epstein écrit à Barak que les troubles civils pourraient constituer une opportunité, ce à quoi Barak répond qu’il a raison mais qu’il n’est « pas simple de transformer cela en flux financier ».

Un réseau transnational au service du Mossad ?

Les rapports FD-1023 du FBI, qui consignent les déclarations de sources confidentielles, évoquent des éléments encore plus sombres. L’un de ces rapports mentionne la circulation d’une copie annotée du « Little Black Book » d’Epstein, comportant des références à Jean-Luc Brunel, à des voyages d’Ehud Barak à bord de ses avions privés et à des interactions quotidiennes avec des mineures.

EFTA00174673 – https://www.justice.gov/epstein

Dans un autre rapport, une source affirme qu’Epstein aurait été « coopté par le Mossad » et formé par Ehud Barak. Son avocat, Alan Dershowitz (lié à Harvard), est aussi mentionné comme un relais du Mossad. La source décrit Epstein comme un pont entre les élites américaines, israéliennes et russes, utilisé pour des opérations d’influence, notamment via des intermédiaires comme Jared Kushner (mari d’Ivanka Trump) – accusé de liens notamment avec des oligarques russes et Chabad, une organisation juive décrite comme un outil de Poutine pour surveiller les oligarques russo-juifs, influencer les décisions politiques américaines et blanchir de l’argent.

En décembre 2014, Barak écrit à Epstein qu’il est important d’établir leur partenariat sous la forme d’une LLC américaine. Des échanges de 2017 montrent des transferts de fonds vers Bank Leumi (banque impliquée dans le financement des colonies israéliennes illégales), au profit d’une organisation aux documents en hébreu.

En 2017, des fonds sont versés à une entreprise israélienne spécialisée dans des centres de commandement sécurisés, fondée par d’anciens du Mossad et proposant des technologies à des gouvernements et agences de renseignement.

Émirats arabes unis : luxe, logistique et connexions internationales

Les documents du dossier Epstein montrent que Sultan Ahmed bin Sulayem entretenait des échanges directs et réguliers avec Jeffrey Epstein. Plusieurs mails font état de l’arrivée de femmes étrangères, notamment ukrainiennes et moldaves, accompagnée de commentaires comparant leur apparence aux photographies reçues.

Par exemple, dans un message de novembre 2013, il est ainsi écrit que « l’Ukrainienne et la Moldave sont arrivées », la seconde étant jugée « moins attirante que sur la photo ». D’autres correspondances attestent du partage d’identifiants d’accès à la plateforme SeekingArrangement pour consulter des profils locaux.

EFTA01948238 – https://www.justice.gov/epstein

Ces éléments, parmi d’autres échanges versés au dossier (EFTA01961181, EFTA01967274, EFTA01821061, EFTA02213347, EFTA01853867) montrent une coordination explicite autour du recrutement et de la logistique.

France : finance, réseaux et enquête judiciaire

Ariane de Rothschild : Paris comme espace d’intermédiation

Les mails versés aux dossiers montrent qu’Epstein utilisait Paris comme espace d’intermédiation. Même après sa condamnation en 2008, Epstein avait encore accès aux plus hauts cercles de la finance et de l’industrie européennes. En janvier 2014, il échange avec Ehud Barak au sujet d’un déplacement dans la capitale française, suggère l’organisation d’un dîner avec Ariane de Rothschild et évoque la possibilité d’y associer Sarkozy.

Dans des échanges distincts, il est précisé qu’une rencontre est prévue au domicile d’Ariane de Rothschild le 30 janvier 2014, réunissant notamment Ehud Barak et Axel Dumas (patron d’Hermès). Un mail référencé précise notamment « Mr. Dumas sera ravi de rencontrer M. Epstein et Mme de Rothschild ».

EFTA02116229 – https://www.justice.gov/epstein

Des financements pour le Rassemblement national demandés par Steve Bannon

Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, entretenait une relation suivie avec Epstein. Les documents indiquent qu’une rencontre a eu lieu à Londres entre Bannon et Louis Aliot, figure du Rassemblement National, ex mari de Marine Le Pen, suite à quoi Bannon a demandé à Epstein des financements pour le RN. Dans un mail, Jeffrey Epstein parle d’une réunion entre Bannon et des « figures de la droite française, dont le mari de Le Pen, au sujet du refinancement du Front national, car apparemment une bonne partie de leurs fonds provient de Russie. »

EFTA02601686 – https://www.justice.gov/epstein

Jack Lang et Caroline Lang : l’enquête du Parquet national financier

Le 6 février 2026, le Parquet national financier (PNF) a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » visant Jack Lang et sa fille Caroline Lang. Leurs deux noms apparaissent régulièrement dans les dossiers. Jack Lang a démissionné de la présidence de l’Institut du Monde Arabe le 7 février 2026, après la publication de nouveaux documents américains liés à l’affaire Jeffrey Epstein.

Selon le PNF, l’enquête porte sur des faits révélés par Mediapart concernant des liens financiers avec Jeffrey Epstein, notamment via une structure offshore. Au centre des investigations : Prytanee LLC, société créée en 2016 dans les îles Vierges britanniques – un paradis fiscal.

Cette société aurait été fondée par Epstein lui-même, avec Caroline Lang comme associée à parts égales. Le projet affiché : un fonds dédié à l’achat et la revente d’œuvres d’art à l’échelle internationale.

Royaume-Uni : le cas de l’ex-Prince Andrew

Les documents judiciaires rendus publics contiennent de multiples allégations selon lesquelles Andrew Mountbatten-Windsor aurait eu des relations sexuelles avec des mineures victimes de trafic organisé par Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.

Ces éléments incluent : témoignages sous serment, notamment celui de Virginia Giuffre (Jane Doe #3), pièces de procédure décrivant des abus allégués à Londres, New York et sur l’île privée Little St. James, échanges de courriels montrant le maintien d’une relation entre Andrew et Epstein après la condamnation de 2008.

Mais ce n’est pas tout. Andrew Mountbatten-Windsor a été arrêté le 19 février 2026 pour suspicion de « misconduct in public office » (faute dans l’exercice d’une fonction publique). Il a été placé en garde à vue. La police examine des allégations selon lesquelles il aurait partagé des informations sensibles avec Epstein lorsqu’il occupait le poste d’envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce international. La famille de Virginia Giuffre a salué l’arrestation en déclarant que « personne n’est au-dessus des lois ».

Quand l’argent relie les sommets du pouvoir

Les documents rendus publics montrent que Jeffrey Epstein évoluait au cœur de réseaux où se croisent argent, politique et sécurité. Son carnet d’adresses reliait responsables américains, figures politiques israéliennes, oligarques russes et élites européennes. Ces connexions, associées à des structures offshore et à des projets sécuritaires, dessinent un système d’intermédiation transnational.

Les échanges sur des refinancements politiques, les passerelles entre Israël, la Russie et les États-Unis, ou encore les projets en Afrique et au Moyen-Orient, montrent qu’Epstein intervenait dans des dynamiques dépassant largement le cadre criminel initial. Aucun document ne prouve l’existence d’un complot coordonné entre États. En revanche, ils révèlent la porosité constante entre finance privée, influence politique et intérêts géopolitiques.

Epstein apparaît ainsi comme un courtier de pouvoir : un acteur sans mandat public, mais capable de connecter capitaux, décideurs et technologies sensibles. Il n’est pas une dérive du système mais un aboutissement logique de celui-ci. Son affaire met en lumière un mode de fonctionnement des élites globalisées, où concentration des richesses et accès au pouvoir s’alimentent mutuellement.

Elena Meilune


Source photo de couverture : ©Wikimedia Commons

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