Dans l’Est congolais, les rivalités locales s’inscrivent dans une continuité troublante : celle des stratégies de division mises en place durant la colonisation belge, entre la fin du XIXᵉ siècle et l’indépendance de 1960. À l’époque, le principe du « diviser pour régner » permettait à l’administration coloniale de fragmenter les communautés afin de mieux les contrôler. Plus de soixante ans après le départ du colonisateur, cette logique semble s’être enracinée. Réappropriée par des acteurs politiques, armés et économiques, locaux comme internationaux, elle continue d’alimenter l’instabilité et de favoriser la perpétration de crimes dans une quasi-impunité.

La région des Grands Lacs africains — qui englobe aujourd’hui la République démocratique du Congo, le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda et la Tanzanie — porte l’empreinte durable d’une histoire coloniale. Bien avant l’arrivée des Européens, ces territoires étaient structurés autour de royaumes et de chefferies centralisées, dotés de systèmes politiques relativement stables, d’économies agro-pastorales et de réseaux d’échanges régionaux. Des entités comme le Buganda, le Bunyoro, le Rwanda ou le Burundi, décrites par l’historien Jean-Pierre Chrétien dans L’Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d’histoire, formaient un espace organisé et interconnecté.

L’Afrique des Grands Lacs. Wikimedia.

La colonisation et la région des grands Lacs

Tout bascule au XIXᵉ siècle avec l’arrivée des explorateurs européens, à l’image de David Livingstone, prélude à une entreprise coloniale guidée par la quête de matières premières, l’ouverture de nouveaux marchés et la rivalité entre puissances européennes. La Conférence de Berlin de 1884-1885 scelle le partage du continent africain. La région des Grands Lacs est alors morcelée entre plusieurs empires coloniaux, principalement belge, allemand puis britannique.

La colonisation impose de nouvelles formes de gouvernance. Sous couvert d’administration indirecte, les autorités coloniales s’appuient sur les structures traditionnelles tout en les remodelant selon une lecture racialisée et ethnicisée des sociétés locales. Au Rwanda et au Burundi, l’idéologie hamitique introduit une hiérarchisation rigide entre Hutu, Tutsi et Twa, transformant des catégories sociales historiquement souples en identités ethniques figées. Cette construction coloniale institutionnalise les divisions et sème les germes de violences durables.

Dans le Congo belge, comme l’a documenté l’historien Jan Vansina, la domination coloniale se traduit par une exploitation économique brutale au service de la métropole : travail forcé, violences systématiques et déplacements massifs de populations marquent profondément les sociétés locales.

En redessinant les territoires, en bouleversant les rapports de pouvoir et en rigidifiant les identités, la colonisation a laissé un héritage explosif. Ces fractures historiques constituent l’un des principaux terreaux des tensions ethno-politiques, des crises de gouvernance et des conflits armés qui secouent encore la région des Grands Lacs depuis les indépendances.

D’où viennent les Banyamulenge, au cœur des conflits à l’Est de la RDC ?

Pour comprendre la controverse qui entoure les Banyamulenge en République démocratique du Congo, il faut remonter à la fin du XIXᵉ siècle, lorsque les puissances européennes redessinent la carte de l’Afrique. Lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885, les frontières coloniales sont tracées de manière largement arbitraire, fragmentant d’anciens royaumes comme le Rwanda, le Burundi ou le Buganda, et séparant — ou au contraire amalgamant — des communautés qui partageaient jusque-là des espaces et des liens anciens. À la fin de la période coloniale, ces frontières sont maintenues par les nouveaux États indépendants, conformément au principe de l’Organisation de l’unité africaine, afin d’éviter des guerres de redécoupage territorial.

La Conférence de Berlin de 1884-1885 scelle le partage du continent africain entre les puissances européennes. Wikimedia.

C’est dans ce contexte historique que s’inscrit l’installation des Banyamulenge à l’Est de l’actuelle RDC. Selon l’historienne Monique Chajmowicz, les Banyamulenge sont majoritairement descendants de pasteurs tutsis ayant quitté le Rwanda au début du XIXᵉ siècle, à la suite de conflits de pouvoir internes. Avec l’accord des populations locales, ils s’établissent d’abord dans la région d’Uvira, sur les bas-plateaux du massif de l’Itombwe, une zone montagneuse culminant à près de 3 800 mètres.

Progressivement, pour protéger leurs troupeaux de la malaria, accéder à de nouveaux pâturages et s’éloigner de la tutelle des chefferies locales, ces groupes migrent vers les hauts-plateaux, alors peu exploités en raison d’un climat rigoureux peu propice aux cultures tropicales. Leur implantation repose sur des alliances avec les communautés voisines, fondées sur l’échange de services et le don de produits d’élevage contre des denrées agricoles. C’est ainsi que s’ancre, sur le temps long, la présence banyamulenge dans l’Est congolais.

Contrairement à une idée largement répandue, cette installation ne résulte pas d’une politique coloniale de peuplement. Comme le souligne l’historien René Lemarchand dans Rwanda and Burundi (1970), les mouvements de populations entre les hauts plateaux rwandais et l’Est du Congo précèdent largement le partage de l’Afrique et la mise en place des administrations coloniales. Les frontières n’ont jamais empêché ces circulations régionales anciennes.

En revanche, durant la période coloniale, les autorités belges favorisent effectivement l’arrivée de nouveaux migrants rwandais au Congo, principalement pour répondre à des besoins économiques et de main-d’œuvre, un point également analysé par Mahmood Mamdani dans When Victims Become Killers (2001). Une dynamique qui s’intensifie après la révolution sociale rwandaise de 1959, lorsque des dizaines de milliers de Tutsis fuient les violences et trouvent refuge dans les pays voisins, dont le Congo belge.

Cette succession de migrations, antérieures et postérieures à la colonisation, éclaire les racines historiques d’une présence aujourd’hui politisée et instrumentalisée. Elle rappelle surtout que la question des Banyamulenge ne peut être comprise qu’à l’aune d’une histoire régionale marquée par la mobilité, bien plus que par des frontières figées.

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« Diviser pour régner » : l’héritage belge et sa réappropriation dans la région

À l’arrivée des colonisateurs belges en Afrique centrale, à la fin du XIXᵉ siècle, l’administration coloniale met en place une série de mécanismes destinés à mieux contrôler les territoires conquis. Parmi eux, une stratégie centrale : l’amplification — voire l’invention — de différences sociales et communautaires à des fins politiques et administratives. Cette méthode consiste à figer des identités, à hiérarchiser les groupes et à opposer les communautés pour affaiblir toute contestation collective.

Selon plusieurs rapports sur le passé colonial belge, relayés notamment par la RTBF, cette politique se traduit au Rwanda et au Burundi par un favoritisme institutionnalisé envers les Tutsi. L’accès à l’éducation, aux fonctions administratives et aux postes d’autorité leur est largement facilité, renforçant leur position sociale au détriment des Hutu. Human Rights Watch souligne, dans un rapport publié en 1999, que cette hiérarchisation repose sur la transformation de distinctions sociales historiquement fluides — Hutu, Tutsi et Twa — en catégories ethniques rigides, adossées à une idéologie raciale : la théorie hamitique, qui postule une prétendue supériorité des Tutsi.

Cette logique n’est pas limitée au Rwanda. Dans l’ensemble des territoires placés sous administration belge, y compris au Burundi et au Congo belge, la manipulation des appartenances identitaires devient un outil de gouvernement. À l’indépendance, ces clivages hérités ne disparaissent pas. En République démocratique du Congo, ils sont même réactivés par le droit. Selon The Brussels Times, une loi adoptée en 1981 restreint l’accès à la citoyenneté en révoquant celle des communautés arrivées après 1885. Dans les faits, ce texte est appliqué de manière discriminatoire à l’encontre des Banyamulenge et d’autres groupes qualifiés de « rwandophones », désormais assimilés à des populations étrangères ou non autochtones.

Dès lors, la question de l’identité banyamulenge devient un levier politique et sécuritaire majeur. Dans ce contexte, le mouvement rebelle du 23 mars (M23) se présente comme un protecteur des Banyamulenge. Le groupe affirme prendre les armes pour défendre une communauté qu’il juge menacée et privée de droits, notamment en raison de la contestation persistante de sa citoyenneté par les autorités de Kinshasa (capitale de la RDC). Cette justification est cependant largement remise en cause sur la scène internationale.

Des combattants du M23. Wikimedia.

Plusieurs rapports des Nations unies et d’organisations indépendantes décrivent le M23 comme un groupe étroitement soutenu par le Rwanda. Le gouvernement rwandais rejette ces accusations. Il affirme que toute présence de ses forces dans l’Est de la RDC vise exclusivement à lutter contre les groupes armés responsables du génocide des Tutsi de 1994, toujours actifs selon lui sur le sol congolais.

Cette divergence de récits masque toutefois des intérêts plus larges. Selon de nombreux rapports internationaux, le soutien rwandais au M23 s’inscrirait aussi dans une stratégie de contrôle des territoires riches en ressources naturelles de l’Est congolais. La question banyamulenge devient ainsi un argument mobilisé dans un conflit aux enjeux bien plus vastes, mêlant sécurité régionale, rivalités politiques et exploitation économique.

Ainsi, la politique de « diviser pour régner » n’est aujourd’hui plus l’apanage de l’ancien colonisateur, et est désormais réappropriée par des acteurs nationaux et régionaux. Selon le sénateur rwandais Tito Rutaremara, cité par Afrique Média, les autorités congolaises perpétuent cette logique héritée de la colonisation pour consolider leur pouvoir.

La prolifération des discours de haine

Depuis plus de trois décennies, les discours de haine se sont installés durablement dans l’espace socio-politique de la région des Grands Lacs. Ils réapparaissent avec une intensité particulière lors des périodes de crise et de conflit armé. Selon l’analyste Félix Mukwiza Ndahinda, ces discours sont régulièrement instrumentalisés par des acteurs politiques et militaires pour diaboliser l’adversaire, le déshumaniser et, ce faisant, rendre la violence à son encontre socialement acceptable, voire légitime.

Cette dynamique est amplifiée par les réseaux sociaux. Une étude publiée dans le Journal of Genocide Research relève que les messages de haine, les théories du complot et les contenus stigmatisants visant les Banyamulenge et, plus largement, les Tutsi, circulent massivement sur des plateformes congolaises comme WhatsApp et Facebook. Les auteurs soulignent que ces contenus ne proviennent pas uniquement de marges radicalisées. Ils sont aussi relayés par des responsables politiques populistes, des dirigeants et sympathisants de groupes armés, des figures de la société civile, ainsi que par des membres de communautés voisines radicalisées. La diaspora congolaise, installée en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique australe, joue également un rôle non négligeable dans la diffusion et l’amplification de ces discours, contribuant à envenimer les tensions sur le terrain.

Un épisode récent illustre la gravité de cette dérive jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Le 27 décembre 2025, sur les ondes de la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC), le général Sylvain Ekenge, porte-parole des Forces armées de la RDC (FARDC), tient publiquement des propos à caractère xénophobe visant les femmes tutsi. Ses déclarations, diffusées à une heure de grande écoute, véhiculent des stéréotypes raciaux et des accusations complotistes, suggérant une supposée « infiltration » des communautés à travers les mariages.

Sylvain Ekenge, porte-parole des forces armées nationales congolaises, sur les ondes de la Radio-Télévision nationale congolaise, le 27 décembre 2025, sur une capture d’écran de son intervention. RTNC/YOUTUBE

L’échange est d’autant plus préoccupant que le journaliste présent en studio ne contredit pas ces propos, mais les prolonge, donnant l’impression d’une banalisation de la stigmatisation. Face à l’indignation suscitée, Sylvain Ekenge est suspendu de ses fonctions le 28 décembre. Dans un communiqué, l’état-major général des FARDC condamne des propos « contraires aux valeurs républicaines » et affirme qu’ils « ne reflètent ni la position de la RDC, ni celle du président de la République, ni celle du gouvernement ».

Mais pour de nombreux observateurs, le mal est déjà fait. Ce type de discours, tenu par un haut responsable militaire, renforce la perception des Banyamulenge comme des ennemis ou des étrangers de l’intérieur. Il alimente le sentiment, largement exprimé au sein de cette communauté, de faire face à une exclusion systémique, voire à une menace d’extermination.

Le retour de l’« empire He(i)ma » : un complot ethnique qui se régionalise

Dans un contexte où l’information circule instantanément sur les réseaux sociaux, les théories complotistes se mêlent à la bonne information, brouillant la perception des conflits. L’une des plus persistantes dans la région des Grands Lacs concerne le prétendu retour de l’« empire He(i)ma » — un terme utilisé pour désigner les Tutsi qui auraient exercé une influence politique et économique sur une partie du Rwanda, de l’Ouganda et de l’Est de la RDC.

Certains acteurs locaux, notamment parmi les Lendu, présentent les He(i)ma comme une élite autoproclamée, animée par un désir inné de domination. Inversement, les He(i)ma dépeignent les Lendu comme des « sauvages », génocidaires et incapables de gouverner. Cette diabolisation réciproque n’est pas nouvelle. Selon l’historien Alphonse Maindo Monga Ngonga :

« Les premiers conflits auraient eu lieu vers 1885 lorsque les pasteurs hema du Sud vinrent faire paître leurs troupeaux bovins chez les Lendu avec l’aide des Anglais qui voulaient les imposer, mais cela a chauffé. Par la suite, il y eut d’autres guerres en 1911, 1921, 1975, 1982 et 1994. Cependant, il n’y en a jamais eu d’aussi longues et meurtrières. »

Les Banyamulenge, partageant avec les He(i)ma la même origine tutsie et les mêmes activités pastorales, sont aujourd’hui accusés — sans preuves vérifiables — de nourrir des ambitions similaires : restaurer la domination des He(i)ma sur les pays voisins comme le Rwanda, l’Ouganda ou le Burundi. De tels discours complotistes, qui attribuent à toute une ethnie des intentions hégémoniques, exacerbent les tensions dans une région déjà profondément fracturée et ethniquement polarisée.

La propagation de ces récits discriminatoires et excluants menace de transformer une instabilité locale en crise régionale. Avec le conflit congolais qui peut facilement débordé vers les pays voisins, la situation devient critique. Il est désormais essentiel de promouvoir le dialogue, la coopération transfrontalière et la responsabilité dans les discours publics, tout en bannissant les messages haineux, afin d’éviter une escalade aux conséquences catastrophiques et de préserver la stabilité dans l’ensemble de la région des Grands Lacs et de l’Afrique de l’Est.

Thérence Hategekimana

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