À l’origine de nos médicaments modernes, on trouve l’étude, la compréhension et l’utilisation des plantes. Plantes dont on il était extrait les principes actifs pour les synthétiser et ainsi les fabriquer en grande quantité. Pourtant, aujourd’hui, notre société moderne et technologique a oublié d’où lui venait ces remèdes aujourd’hui préfabriqués. Au point que le métier d’herboriste est devenu illégal sous le régime de Vichy. Quant aux pharmaciens, leur formation ne leur permet pas d’acquérir suffisamment de connaissances sur les plantes médicinales. Pour pallier à ce manque et cet abandon d’un savoir historique, certains aspirent à réhabiliter l’herboristerie en France. Éclairage de la situation avec un reportage réalisé par Messodie de la chaîne youtube Immersion.

En 1941, sous le régime de Vichy, les herboristes français – alors au nombre de 4 500 – ont vu leur métier soudainement devenir illégal et le diplôme sanctionnant leurs connaissances et aptitudes disparaître. Persévérer dans cette pratique revenait dès lors à un « exercice illégal de la pharmacie » aux yeux de la loi. Mais cette décision prise pour protéger le métier de pharmacien ne s’est pas accompagnée d’une formation suffisante de ces derniers. Une grande quantité de savoir sur le monde vivant qui nous entoure fut donc condamné. Toutefois, pour qui voudrait se soigner par les plantes de manière complémentaire, il existe toujours quelques herboristeries indépendants où trouver conseils et plantes. On estime leur nombre à une quinzaine en France. Cependant la loi indique explicitement que « le monopole de la délivrance des plantes, du mélange et de la préparation de remèdes à partir de plantes est réservé strictement aux pharmaciens qui exercent en officines ».

Une situation paradoxale que Messodie illustre en se rendant dans l’herboristerie de François à Bordeaux, baptisée Herbéo. Il y vend des plantes entières bien sûr mais aussi des produits à base de plantes (tisanes, cosmétiques) et des dérivés (huiles essentielles). Un commerce qu’il a par ailleurs inscrit dans un cercle vertueux pour que ses producteurs et lui-même puissent en vivre. Il est assisté de Benjamin, comme lui pharmacien de formation. N’étant pas dans une officine, Benjamin et François ont certes le droit de vendre leurs produits mais pas celui d’opérer des mélanges originaux, seulement d’expliquer à leurs clients comment le réaliser eux-mêmes… Paradoxalement, écrire la marche à suivre leur est interdit (quand bien même un mauvais dosage pourrait s’avérer dangereux pour le consommateur!), cependant, ils peuvent la dicter au client… Devant cette situation peu claire, la loi confinant le monopole des plantes aux pharmaciens – qui n’en font pas usage – parait pour le moins absurde, datée et à revoir.

François, herboriste

Le parcours de Benjamin illustre l’impasse dans laquelle les études de pharmacie se trouvent dans leur rapport aux plantes. Après son diplôme de pharmacien, Benjamin s’estimait insuffisamment formé en botanique et a donc passé un diplôme universitaire en phytothérapie et aromathérapie pour élargir ses connaissances. Car ces domaines ne sont plus que partiellement et tardivement abordés en faculté de pharmacie. Un pharmacien, seul habilité par l’état à vendre des remèdes à base de plantes, se voit donc obligé de suivre une formation complémentaire à son cursus classique – qui à lui seul peut durer de 6 à 9 ans – pour être parfaitement formé. Là aussi, des lacunes seraient à combler.

L’intérêt principal des plantes, Benjamin le trouve dans la prévention des maladies. Une « stimulation du système immunitaire avant de tomber malade » pour « épargner la prise de certains médicaments » tant que faire se peut. Un rôle qui pourrait s’avérer d’autant plus capital que d’après l’OMS d’ici une dizaine d’années de nombreux antibiotiques seront devenus inefficaces devant la résistance accrue des bactéries, avec le risque de rendre des infections courantes de nouveau mortelles. Déjà aujourd’hui, les bactéries multi-résistantes provoquent la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes en Europe chaque année. Une résistance qu’elles ne pourraient pas développer envers des huiles essentielles, simple cocktails de molécules, contrairement à un antibiotique explique notre pharmacien-herboriste. Des recherches sont justement en cours pour remplacer certains antibiotiques par des huiles essentielles, voire en faire une combinaison.

Benjamin, diplômé en pharmacie, en aromathérapie et en phytothérapie

Devant les enjeux à venir et les paradoxes soulevés plus haut, des politiques tentent de faire bouger les lignes et de faire reconnaître légalement l’herboristerie. Le sénateur Joël Labbé est l’un d’eux : pour faire le point sur la situation de l’herboristerie en France, il a lancé en 2018 une enquête auprès de l’Ordre National des Pharmaciens et celui des Médecins. Son discours met en lumière les luttes de pouvoirs et d’appât du gain qui se cachent derrière la réhabilitation du métier d’herboriste. Car si le compte-rendu de son enquête faisait consensus sur la quasi totalité des points, seul celui concernant la reconnaissance du métier d’herboriste fut rejeté. La raison en est simple autant que triviale, il s’agit selon lui de préserver les intérêts – en particulier économiques – des professionnels de la santé seuls habilités aujourd’hui à vendre des médicaments. Et les plantes médicinales sont considérées comme des médicaments aux yeux de la loi. Guère étonnant alors que les représentants des Ordres soutenus par l’industrie pharmaceutique se dressent contre l’herboristerie.

Le sénateur écologiste Joël Labbé

Dans le cadre de la loi Santé, Joël Labbé avait aussi demandé à ce que le parcours des médecins intègre une formation minimum aux plantes médicinales, une demande rejetée car ce serait « une perte de chance pour le malade » a estimé la majorité. Une crainte que les patients ne se tournent que vers les soins par les plantes ? Pourtant les herboristes distinguent clairement le soin en réaction à un mal d’une part et le maintien en bonne santé d’autre part, comme Benjamin le précisait plus haut. L’utilisation des plantes pour être en bonne santé est plus proche de la recherche d’une bonne alimentation, la première des médecins.

Sans ces freins économiques toujours actionnés par des lobbies jusqu’aux plus hautes sphères de pouvoir, on pourrait voir à terme l’herboristerie exister à nouveau, en complémentarité des médicaments conventionnels. D’autant plus que même des pharmaciens et médecins également interrogés se sont globalement dits favorables à une évolution des pratiques en ce sens, de manière encadrée. Une évolution qui pourrait en outre amener à la création d’emplois, au développement la culture de plantes médicinales dont la France est riche grâce à des climats variés sur l’ensemble de son territoire. Tout un secteur d’avenir prêt à se développer.

Mais en l’état actuel des choses, les herboristes doivent encore se contenter d’exercer dans le cadre flou et inadapté qui leur est réservé. S’ils n’ont pas le droit de vous dire qu’une tisane au thym agit contre le mal de gorge, cette même information circule librement sur le net, relayée par n’importe quel internaute anonyme, malheureusement, avec souvent le risque d’erreur et d’approximation… Dans la nature, de nombreuses plantes sont également mortelles, d’où la nécessité d’encourager à un cadre légal beaucoup plus clair dans un contexte ou « le retour à la nature » est un souhait de plus en plus populaire à l’heure de la crise écologique.

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S. Barret


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