L’origine humaine du dérèglement climatique ne fait plus débat aujourd’hui. Paradoxe : les sécheresses poussent certains États à vouloir modifier localement la météo à des fins productivistes. Une nouvelle étape vient d’être franchie en Chine, avec la mise au point d’un vaste programme de modification météorologique afin de provoquer des précipitations artificielles. Exit la danse de la pluie, ce projet repose sur l’ensemencement des nuages par avion ou tirs de roquettes, une technique pratiquée depuis une dizaine d’années déjà dans l’Empire du Milieu comme dans certains pays occidentaux. Mais l’ampleur sans précédent de ce nouveau programme chinois inquiète les scientifiques et les pays voisins, qui craignent une déstabilisation durable du climat de la région.

Dans un contexte de dérèglement climatique, des phénomènes comme la raréfaction de l’eau, l’augmentation des températures et la multiplication des catastrophes naturelles comme les incendies sont de plus en plus prises au sérieux par les gouvernements du monde. Mais au lieu de s’attaquer à la racine du problème, certains États comme la Chine ont décidé d’adopter une stratégie visant à contrer les conséquences à court terme du dérèglement climatique, quitte à l’aggraver sur le long terme…

Un investissement massif dans cette technique

Le conseil des affaires d’État chinois a annoncé fin 2020 que le pays s’était doté d’un programme de modification météorologique d’une dimension sans précédent. Ce système qui devrait être opérationnel d’ici 2025 permettra aux autorités chinoises de produire de la pluie, de la neige ou encore de supprimer la grêle où il le souhaite sur son territoire. Le procédé est basé sur l’ensemencement des nuages, autrement dit la dispersion de particules d’iodure d’argent dans l’atmosphère, à l’aide de roquettes tirées depuis le sol ou par avion. L’introduction de ces substances dans les nuages qui contiennent le plus d’humidité contribue à les alourdir, ce qui accélère les précipitations sur une zone désirée.

Le gouvernement chinois a recours à l’ensemencement des nuages pour provoquer des précipitations dans des régions sèches. S. Herrmann on Unsplash

En mars 2020, des chercheurs américains confirmaient l’efficacité de cette méthode. Cette étude est la première à parvenir à ces résultats, les scientifiques ayant auparavant du mal à distinguer les précipitations normales de celles qui résultent de cette pratique. C’est la raison pour laquelle peu d’États ont réellement exploré ces procédés jusqu’à aujourd’hui, même si les États-Unis ou la France y ont eu ponctuellement et discrètement recours. Mais cette incertitude n’a pas empêché la Chine d’investir massivement dans l’ensemencement des nuages depuis plusieurs années. D’après le média américain CNN, le pays aurait dépensé plus de 1,34 milliard de dollars dans divers programmes de modification du climat entre 2012 et 2017.

Un territoire qui correspond à 1.5 la superficie de l’Inde

Les autorités chinoises ont déjà mis en application ces technologies à plusieurs reprises, comme lors des Jeux olympiques en 2008, avant lesquels de l’iodure d’argent avait été dispersée dans les nuages pour garantir un ciel bleu lors de la cérémonie d’ouverture. Une stratégie reprise depuis lors pour les réunions politiques importantes. L’agence de presse officielle du pays a également indiqué que les techniques de météorologie pratiquée en 2019 avaient contribué à réduire de 70% les dommages liés à la grêle dans la région agricole du Xinjiang.

Ces résultats semblent avoir encouragé le gouvernement chinois, qui a annoncé dans un communiqué officiel que son programme est voué à couvrir 5.5 millions de kilomètres carrés, soit un territoire équivalent à 1.5 fois la superficie de l’Inde. C’est justement ce voisin et rival qui s’inquiète de l’ampleur du projet. L’agriculture indienne est largement tributaire de la mousson, déjà perturbée et devenue moins prévisible en raison du dérèglement climatique. Les masses d’air ne connaissent pas les conceptions humaines des frontières. Si les nuages sont exploités avant de franchir les zones frontalières, des accusations de « vols de pluie » pourraient bien être portées dans un avenir proche. Indirectement, on parle de s’accaparer la capacité à nourrir une population au profit d’une autre. Peu de doute sur le fait que les États « perdants » ne vont pas se laisser faire.

Une importante opération de modification météorologique est en cours dans le plateau tibétain. – Pixabay

« Un impact sur le climat, et pas seulement sur la météo »

Alors que les affrontements s’aggravent entre les deux puissances dans un territoire contesté de l’Himalaya, l’Inde craint par ailleurs que Pékin ait recours aux modifications météorologiques dans le cadre des conflits armés. Mais la vague d’inquiétude suscitée par le programme chinois atteint d’autres pays frontaliers. Certains des projets d’ingénierie menés par la Chine, notamment les méga-barrages des Trois Gorges qui menacent l’approvisionnement en eau des cours d’eau d’Asie du Sud-Est, démontrent en effet sa tendance à prendre des décisions unilatérales sans se préoccuper de leurs effets pour d’autres pays.

Le processus de fabrication de l’iodure d’argent nécessaire à l’ensemencent des nuages est par ailleurs particulièrement polluant, d’autant plus que certaines des usines chinoises sont implantées sur les crêtes montagneuses du plateau tibétain, où une large opération de modification météorologique est en cours. « Si la modification météorologique au Tibet devait se poursuivre assez longtemps, elle aurait un impact sur le climat, et pas seulement sur la météo », a indiqué Janos Pasztor, directeur exécutif de la Carnegie Climate Geoengineering Governance Initiative, au quotidien britannique The Guardian.

A terme : « La Guerre de l’Eau »

Le programme de modification météorologique constitue une réponse directe de la Chine aux catastrophes naturelles dont elle est souvent victime. Les sécheresses représentent par exemple un coût important pour le secteur agricole industrialisé dans un pays dont les besoins en eau sont en constante augmentation. Or, cette réponse pourrait inspirer d’autres pays. Les Émirats arabes unis ont par exemple investi près de 11 millions de dollars dans des expériences d’ensemencement des nuages depuis 2010, afin d’augmenter les précipitations annuelles de plus de 15 %. Une véritable guerre de l’eau – et donc du climat – pourrait ainsi être en train de se profiler plus rapidement que nous pouvons l’imaginer. Il y a en effet peu de chance que les pays voisins acceptent de voir leur stress hydrique augmenter avec le risque d’observer l’effondrement de leur production alimentaire.

L’accès à l’eau pourrait être une source de conflit entre Etats à l’avenir. Kasey McCoy on Unsplash

A Taiwan et en Inde, des voix s’élèvent aujourd’hui pour souligner l’importance de l’instauration de règles internationales et d’une coordination entre les différents pays d’une région pour des activités comme la modification météorologique, qui soulèvent toutes sortes de questions éthiques, géopolitiques mais aussi écologiques. Étant donné le contexte écologique global, l’absence de réglementation concernant un sujet aussi crucial que le climat et l’approvisionnement en eau est en effet particulièrement problématique. Croire qu’il existe une solution rapide et efficace à des phénomènes météorologiques complexes peut se révéler dangereux. D’autant plus que ces manipulations de la météo s’inscrivent dans ces nombreuses mesures qui tentent de régler la crise climatique par une fuite en avant technologique. Ces fausses solutions ne font pourtant qu’en traiter les symptômes à très court terme, reporter les causes en générant de nouveaux problèmes, au lieu d’agir sur l’origine structurelle des choses.

Raphaël D.

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