C’est un « éléphant qui accouche d’une souris » déplore l’ONG foodwatch. Le projet de loi agriculture et alimentation actuellement discuté à l’Assemblée nationale semblait être l’occasion rêvée pour entamer une transition vers un modèle agricole plus durable et imposer des pratiques plus respectueuses des animaux. Pourtant, à quelques exceptions près, toutes les revendications qui émanent de la société civile, aussi bien en ce qui concerne l’interdiction des poules pondeuses en cage que l’interdiction légale du glyphosate, n’ont pas été suivies. Une victoire pour les lobbies de l’agro-industrie, une défaite pour l’environnement.

Le principe de la sortie du glyphosate d’ici trois ans ne sera pas inscrit dans la loi. Les œufs de poules en cage ne seront pas interdits, seules les nouvelles installations seront limitées. L’étiquetage nutritionnel obligatoire n’a pas été retenu. Et les députés ont refusé un amendement, émanent de leur propre majorité, allant dans le sens d’une interdiction des publicités pour les aliments trop gras, sucrés et salés, dans le but de protéger les enfants, chez qui l’obésité continue à progresser. Les caméras dans les abattoirs ne seront pas imposées (la mesure sera testée à titre expérimental). Il ne sera pas instauré un minimum de menus végétariens dans les cantines. Les poussins mâles pourront toujours être broyés vifs et les porcelets castrés sans anesthésie.

Bodenhaltung zur Eierproduktion

Un rendez-vous très attendu

Après une semaine d’examen projet de loi agriculture et alimentation et en dépit de quelques avancées notables (50 % de bio dans les cantines, où les bouteilles en plastiques seront progressivement interdites – mais pas les autres emballages -, mise en place de « doggy bags » dans les restaurants à partir de 2021, de nouvelles normes pour certains additifs, comme le dioxyde de titane) qui, dans le contexte, ne servent qu’à noyer un bien plus gros poisson, le député européen, Yannick Jadot, n’hésitait pas à lancer sur LCP que « le lobby de la malbouffe a gagné ».  Et depuis 24 heures, les réactions des associations et ONG spécialisées dans les questions liées à l’environnement, l’alimentation et la protection des animaux ne laissent que peu de doutes : elles se sentent flouées, alors que de nombreux espoirs avaient été placés dans cette loi.

Mais peut-on vraiment être surpris de ce résultat, alors qu’Emmanuel Macron, son gouvernement ainsi que les élus de la majorité LREM, se sont montrés plus soucieux, depuis leur arrivée au pouvoir, d’accéder aux demandes des grands groupes, cédant à leurs puissants lobbies, que de mettre en œuvre des mesures stricte pour protéger l’environnement en France ?

Pourtant, c’était un rendez-vous auquel les associations de protection de l’environnement et les ONG soucieuses de notre avenir alimentaire, mais aussi du modèle agricole de demain, s’étaient préparés, espérant qu’il soit possible d’enfin sortir d’un modèle marqué par les dérives agro-industrielles et d’envoyer un signal clair en faveur de la transition agricole. Dire qu’il y a urgence est un faible mot : notre modèle alimentaire vacille, conduit les agriculteurs sur-endettés au suicide, empoissonne les travailleurs, les consommateurs, les champs et le monde vivant. Ce modèle conventionnel, largement bâti sur les dérivés pétrochimiques, participe à l’effondrement de la biodiversité, est fortement dépendant des énergies fossiles et concurrence, de manière déloyale, les alternatives durables qui tentent d’émerger. Enfin, la recherche de productivité conduit non seulement à un nivellement par le bas des conditions de travail dans le secteur, mais aussi à traiter les animaux d’élevage selon des méthodes toujours plus inhumaines.

Les associations dépitées 

« Cette nuit [du 27 au 28 mai ndlr.], dans le discours des députés, le bien-être animal, le souci des éleveurs et des ouvriers d’abattoir ont été répétés en boucle. Dans les faits, l’obéissance aux filières de production intensive a été flagrante. Honteusement, les attentes de 90 % des Français ont été balayées d’un revers de la main par une assemblée fuyarde et lâche, plus soucieuse de ne pas contrarier la minorité bruyante des tenants de l’élevage industriel que d’une société toute entière révoltée par la cruauté de l’élevage intensif » lâchait Brigitte Gothière, cofondatrice de L214, dans un communiqué de presse publié lundi 28 mai.

« C’est une occasion manquée » résume pour sa part foodwatch, également par communiqué, rappelant que cette loi aurait pu permettre de légiférer « pour améliorer la sécurité sanitaire de nos aliments »,  notamment à la suite des scandales sanitaires de ces dernières années, dont le dernier en date est celui de Lactalis. Or, là aussi, malgré quelques améliorations, les comptes n’y sont pas et la demande selon laquelle « l’ensemble des contrôles officiels dans la chaine de production des produits alimentaires soient rendus publics » n’a pas été retenue. Même son de cloche ici : si le texte est voté en l’état, il « ne risque pas [d’]inquiéter les lobbies de la malbouffe et de l’agrochimie », selon Karine Jacquemart, directrice de la structure.

Pourtant, sur de nombreux sujets que les députés ont décidé de laisser sans suite, selon le mot d’ordre « circulez, y’a rien à voir », les citoyens et les citoyennes semblaient pourtant favorables à un changement. Ainsi, en ce qui concerne les œufs de poules en cage, 90 % de la population se dit  favorable à leur interdiction, selon un sondage YouGov réalisé en février 2018 pour L214. En ce qui concerne le glyphosate, 185 000 citoyens et citoyennes avaient signé une pétition pour qu’Emmanuel Macron soit plus ambitieux que l’Union européenne, qui prolongeait récemment l’autorisation du glyphosate pour cinq ans, et d’interdire la substance d’ici 2020. Une fois de plus, derrière des discours distillés à cette novlangue progressiste de façade, tout est fait pour maintenir les rouages actuels du système.

Monsanto Tribunal hearings - 15/10/2016


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