Le Capital au XXIe siècle, le best-seller de Thomas Piketty sur grand écran

Le 22 juin prochain sortira au cinéma l’adaptation du best-seller éponyme de l’économiste Thomas Piketty. Son ouvrage, vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires, détaillait – nombreuses statistiques à l’appui – comment le capitalisme entraîne inévitablement des inégalités de richesses entre les individus, plongeant certains dans une pauvreté extrême alors que d’autres sont propulsés à la tête de fortunes délirantes. Si la densité du recueil (plus de 1 000 pages) a pu rebuter certains lecteurs potentiels, son portage sur grand écran par Justin Pemberton est destiné à toucher un public plus large, via un médium plus accessible.

« L’accroissement des inégalités ça vous choque ? »

Il s’agit bien entendu d’une question rhétorique. C’est sur ce postulat que repose le documentaire « Le Capital au XXIème siècle ». Avec le soutien de Thomas Piketty, le réalisateur Justin Pemberton a porté à l’écran les grandes thématiques détaillées dans le livre de l’économiste. Au cœur du documentaire, faire comprendre aux spectateurs comment les inégalités dans la répartition des richesses se sont opérées depuis le XVIIIème siècle jusqu’au début du XXIème, comment elles ont impacté notre société et surtout comment ces inégalités sont intrinsèquement liées à l’histoire du Capital.

Au cours du documentaire, les analyses seront appuyées et portées par quatorze expert(e)s reconnu(e)s dans leur domaine comme Francis Fukuyama, professeur d’économie politique et conseiller des présidents Clinton et Obama ; Joseph Stiglitz, rédacteur-en-chef du journal The Economist’s Voice ; Rana Foroohae, chroniqueuse économique et éditorialiste pour le Financial Times ; Faiza Shaheen directrice du Think-Thank britannique CLASS… Tout le long du film, les propos développés seront illustrés par des images d’archives, des extraits de films, de clips musicaux, de la pop-culture. Des images-clés qui permettront de mettre en perspective passé et présent et qui confèrent au documentaire rythme et lisibilité.

Thomas_Piketty ©Upside-GFC

Une histoire du Capital et des inégalités sociales

Mais qu’est-ce que le Capital ? Dès le début nous en est livrée une définition simple, aisée à comprendre pour tout un chacun : le capital c’est la richesse sous forme d’argent ou de bien détenu par un individu ou un organisme. Balayant trois siècles d’histoire du capital, Piketty et Pemberton ont choisi comme point de départ la société européenne du XVIIIème siècle. À cette époque, le capital se constituait d’argent, de terres et de propriétés foncières. La noblesse qui représentait 1% de la population concentrait ce capital, l’accroissait par mariage, se le transmettait par héritage. Elle exerçait en même temps un poids politique pour garder ses privilèges. Quant au reste de la population, elle ne pouvait améliorer son sort faute d’éducation et de redistribution des richesses.

Et ce que s’attachera à montrer « Le Capital au XXIème siècle », c’est qu’en observant ce début de siècle, on assiste de nos jours à un retour de cet ordre que l’on croyait définitivement aboli. Les richesses sont de nouveaux concentrées dans les mains d’une minorité de privilégiés, qui la conservent via l’héritage, via des placement dans des paradis offshores, des sociétés écrans, des montages financiers complexes. Le Capital vit un cycle, il se réinvente, s’adapte pour perpétuer. Pour en aboutir à cette conclusion, le documentaire analysera les périodes historiques charnières entre ces deux époques.

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Industrialisation et 1ère Guerre Mondiale au secours du capital

D’abord l’industrialisation au XIXème siècle, lors de laquelle le capital s’étend au développement d’usines et d’entreprises et qui engendre un écart croissant entre les salaires et la productivité. On produit plus certes grâce au développement des machines mais les salaires ne suivent pas ce qui creusera les inégalités et créera des tensions. Pour vendre davantage, et donc engranger plus de bénéfices, les industriels pousseront le consommateur à acheter en créant des modes finalement admises collectivement : par exemple celle de Noël qui se développe au milieu du XIXème et les modes vestimentaires pour inciter au renouvellement de sa garde-robe. Le rôle économique des empires coloniaux et de l’esclavage ne sera pas oublié.

À l’orée du XXème siècle les tensions sociales se cristalliseront via la montée du nationalisme. Nationalisme qui n’est qu’un dérivatif, un moyen de faire oublier les inégalités de classe, ce qui conduira finalement à la 1ère Guerre Mondiale. Dans les années 20, le capitalisme débridé aboutira au Krach de 1929 suivi de la Grande Dépression. Les abus de quelques-uns impacteront la société entière. Mais qu’à cela ne tienne… Une période où la pauvreté et le chômage exploseront suite à des faillites en cascade de banques puis d’entreprises. Une certaine stabilité sociale sera retrouvée via des politiques sociales de redistribution (le New Deal). Mais en Allemagne la pauvreté et l’inflation monstrueuse qui résulteront de la crise de 29 ouvriront la voie au fascisme et à la Seconde Guerre Mondiale.

©National Archives and Records Administration

L’après-guerre, un effort social puis libéralisation du capital

Après la guerre, le capital s’effondre et est verrouillé un temps tandis que les rapports de pouvoir au sein de la société sont transformés : on verra apparaître la naissance d’un système social, la nationalisation de l’industrie, la taxation des fortunes, de la propriété et du patrimoine. Durant les 30 Glorieuses les classes moyennes verront leur pouvoir d’achat augmenter incroyablement. Il leur devient possible de s’élever dans la société par l’éducation et le travail, d’améliorer leur confort de vie et de se constituer une épargne. Contraindre le capital porte alors ses fruits. Et pourtant, en silence, celui-ci reprend peu à peu force.

Les chocs pétroliers des années 70 entraîneront une « stagflation » et une nouvelle libéralisation du capital dans l’espoir de relancer les investissements. Les actionnaires reprendront alors l’avantage et leur part de bénéfices augmentera tandis que les salaires des travailleurs stagneront. C’est l’ère des réformes de Reagan et Tatcher. Croyant à tort au ruissellement des richesses, ces réformes dérégulent les services financiers, enrichissant les capitalistes, augmentant les inégalités. Au final, la croissance bénéficiera depuis aux plus riches, les revenus médians ne bougeront pas. C’est toujours cette politique de capitalisme de connivence qui est aujourd’hui menée, notamment par le gouvernement d’Emmanuel Macron en France.

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La mondialisation, crise financière et démocratique

Des réformes inspirées de celles de Reagan et Tatcher se développent ainsi dans le monde dans les années 90. C’est le début de la Mondialisation libérale où, pendant un temps, les classes moyennes bénéficient de la baisse des prix et de l’achat à crédit. Puis en 2008, le système financier explosera de nouveau – c’est la crise de subprimes – mais il sera sauvé par les renflouements opérés par les États et la volonté de le réformer sera oubliée. Depuis lors et jusqu’à l’heure actuelle, les multinationales ne cesseront d’engranger des bénéfices records, dividendes et plus-values d’actions. Le système financier a repris ses petites habitudes jusqu’à la prochaine crise.

Du déroulement de l’Histoire, le documentaire aboutit à la conclusion que la démocratie a tendance à laisser se concentrer toujours plus de richesses et de pouvoir économique et politique aux mains d’une élite oligarchique jusqu’à mettre en péril sa propre existence. Drôle de paradoxe.

Le ton est donné. Notre démocratie et la volonté d’équité ferait fuir les capitaux dans des paradis fiscaux, des sociétés écrans, des comptes bancaires tenus au secret. Autre fruit paradoxal de la démocratie : les grosses multinationales payent proportionnellement moins d’impôts que les petites entreprises ou les particuliers. Des mutations économiques actuelles sont en partie issues d’un développement technologique rapide et récent lequel se trouve concentré entre quelques mains : est spécifiquement visé le monopole de GAFAM, leur poids économique monstrueux digne d’un état et le faible montant de leurs impôts. 85% de l’argent des plus grandes institutions financières ne sert qu’à faire tourner la machine sous forme d’actifs achetés et revendus, seuls 15% soutiennent des projets productifs concrets. Moralité : Le capital fait davantage gagner d’argent que le travail. Il est ainsi plus rentable de se lancer dans la spéculation immobilière que de créer des emplois. L’héritage a retrouvé son rôle de conservateur et concentration des richesses. La boucle du capitalisme est bouclée en attendant la prochaine implosion. Une fois encore, certainement au prix du sang humain, mais cette-fois, également au prix de la destruction de la biosphère.

©Danielle L Goldstein

Conséquences et éléments de réponses

Les situations et pratiques décrites ci-dessus menacent le fonctionnement de nos sociétés, ce que les tremblements sociaux qui s’observent dans le monde depuis un peu plus d’un an ne font que confirmer. Les bénéfices de la productivité sont de nouveau concentrés entre quelques mains. Les jeunes générations subissent de plein fouet la crise immobilière issue de la spéculation, les suites de la crise économique et financière de 2008 et sont conscientes qu’elles vivront moins bien que leurs parents, sans oublier la crise climatique qui guette. L’ascenseur social est bloqué, les emplois sont mal payés et se précarisent de plus en plus (ainsi l’explosion du statut d’auto-entrepreneur qui évite aux patrons de payer cotisations sociales et congés). Notre société est redevenue quasiment aussi inégalitaire qu’elle l’était sous l’Ancien Régime mais ceux qui détiennent le capital ne semblent guère s’en soucier.

Dès lors, comment peut-on (ré)agir ? Quels outils peuvent être développés ? Ici, « Le Capital au XXIème siècle » propose quelques pistes : la lutte contre les paradis fiscaux via des sanctions contre les États complaisants. Est aussi préconisé le changement de la méthode de calcul des impôts des entreprises, en particulier les multinationales : celles-ci seraient imposées dans un pays selon le profit qu’elles y réalisent. Se baser sur la localisation de leur clientèle plutôt que sur celle de leurs profits puisqu’elles les manipulent pour les envoyer à l’abri. Pour Piketty, le contrôle de la concentration du capital et du droit de propriété s’avèrent essentiels : plus une personne détiendra de capital, plus elle devra en rendre à la collectivité. Aussi, devront être imposés les rendements des placements financiers qui ne contribuent pas à des projets concrets, à l’économie réelle.

Ces mesures sont d’autant plus importantes que le monde se trouve proche de la situation dans laquelle il était avant la Seconde Guerre Mondiale : la concentration des richesses, les frustrations populaires, l’écart grandissant des inégalités font monter les tensions dans les classes moyennes en train de s’appauvrir et comme dans les années 30 on assiste à des récupérations idéologiques xénophobes par certains courants politiques. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’Histoire pourrait être amenée à se répéter à moins d’une remise en question du modèle capitaliste/productiviste. Des solutions s’offrent à nous, mais arriverons-nous à les concrétiser ou resteront-elles des utopies irréalisées ? Une chose est sûre, devant l’urgence de la situation, la réponse ne devra pas tarder à venir…

La Bande-annonce du film à découvrir le 22 juin 2020 au cinéma.

S. Barret


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