À l’heure où la question énergétique monte dans le débat public, tant d’un point de vue économique qu’écologique, repenser notre mobilité s’avère de plus en plus urgent. Construite autour d’un modèle productiviste et individualiste, notre façon de nous déplacer engendre en effet de nombreux problèmes de société qui ne pourront pas être ignorés éternellement.
Basée sur une dépendance à la voiture, et de facto au pétrole, la mobilité, telle qu’elle est imaginée dans nos civilisations, occasionne une saturation et une pollution dans les centres urbains. Le facteur économique provoque aussi des inégalités dans la capacité de circulation, en particulier dans les zones rurales.
Autant de questions difficilement conciliables avec une organisation saine et surtout un écosystème compatible avec la survie de notre espèce.
Des racines anciennes
Si la mobilité était bien entendu plus réduite avant l’ère industrielle, ce bouleversement dans l’Histoire a profondément changé nos sociétés. La part prise par le déplacement personnel aujourd’hui était, cependant, loin d’être la norme à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Ainsi, à cette époque, les centres urbains étaient encore largement structurés par les métros et les tramways. À échelle plus importante, le réseau ferroviaire se développait aussi à grande vitesse.

Mais, dans l’entre-deux-guerres, l’avènement de la voiture individuelle va mettre un grand coup d’arrêt à ce système collectif. La production industrielle de masse, notamment avec le fordisme, va tout faire pour ériger la voiture comme un bien nécessaire. Avant de revenir à la mode, le tramway a alors été méthodiquement démantelé sous l’impulsion des lobbies automobiles qui lui taille une sale réputation.
Une manne économique considérable
Aux États-Unis, des sociétés de constructions automobiles comme General Motors vont même, à cette époque, jusqu’à racheter des compagnies de tramways pour pouvoir mieux les démanteler. Pendant ce temps, à grand renfort de publicité, la voiture individuelle est installée dans l’imaginaire collectif comme un idéal de liberté.
Il faut dire que le transport personnel rapporte aux industriels et aux grandes entreprises évidemment beaucoup plus que celui en commun. En 2024, on estimait ainsi que plus de 1,8 milliard de véhicules motorisés circulaient dans le monde, dont 1,4 milliard de voitures. Un marché à près de 5 milliards de dollars par an qui pourrait atteindre les 8,5 milliards d’ici moins de dix ans.
Un imaginaire forgé par la pub
Et pour continuer à faire fonctionner ce domaine hautement climaticide, les industriels ne lésinent pas sur la publicité. Rien qu’en France, en 2019, cette industrie avait investi pas moins de 2,5 milliards d’euros dans sa promotion. De quoi occuper 8h45 par jour de réclames télévisuelles, toutes chaînes confondues.
Un matraquage qui illustre bien comment le secteur a réussi à modeler la société autour d’une unique façon de se déplacer.
Après avoir longtemps exploité des stéréotypes sexistes, dépeignant la voiture comme un symbole de virilité et un objet de séduction, les clips promotionnels jouent plutôt aujourd’hui sur la glorification de l’individualisme.
Gloire à l’individualisme
Avoir votre véhicule vous permettrait ainsi de « tracer votre propre chemin » et de vous démarquer des autres. Dans cette réflexion, on retrouve des racines anciennes présentant la voiture comme un emblème de réussite sociale.
En effet, dès ses débuts, l’industrie automobile utilise une idée simple : si vous pouvez vous payer une voiture, vous affichez votre prospérité financière, à l’opposé de la classe prolétaire contrainte d’emprunter les transports en commun. Un cliché capitaliste présupposant l’individualisme comme l’incarnation du succès à l’inverse du collectivisme.

Ce préjugé bien commode aura l’avantage de créer des consommateurs de masse, mais aussi de contribuer à briser une potentielle union populaire. La voiture s’avère ainsi être l’un des produits symbolisant le mieux la concurrence entre citoyens et la course à la possession exclusive.
La voiture plus pratique
Et si les firmes automobiles ont, jadis, remporté leur combat contre le transport collectif, l’ensemble du territoire s’en est vu transformé et notre façon de percevoir la mobilité avec elle. Le « tout-voiture » ne s’est pas imposé simplement parce qu’il était nécessaire, mais également parce qu’il était possible.
De fait, l’ère industrielle a massivement déplacé l’activité professionnelle vers de grands centres urbains tout en concentrant les habitations abordables à l’extérieur. Là où les travailleurs exerçaient, naguère, leur métier tout près de leur domicile, il faut aujourd’hui à un salarié parcourir en moyenne 13 km pour atteindre son entreprise. Dans les années 60, cette distance n’était que de 3 km.
Et évidemment, près des trois quarts de ces trajets s’effectuent en voiture. L’un des principaux arguments de celle-ci reste la vitesse. Un déplacement en voiture est en effet en moyenne trois fois plus rapide que s’il avait été réalisé en transport en commun.
Même constat pour le transport routier
Cette structuration de la société a également forgé petit à petit le monde de l’entreprise et l’acheminement de marchandises. On voit ainsi des milliers de camions sillonner les routes chaque jour au détriment des voies ferroviaires. Si le déclin du réseau peut en partie expliquer cette situation, il n’est pas le seul responsable.
En effet, le transport routier coûte tout simplement moins cher face à des lignes de moins en moins fiables et qui desservent de moins en moins de destinations. Or, avec l’essor des livraisons de biens au détriment de matières premières, les poids lourds doivent se rendre à de plus en plus d’endroits différents.
Les zones rurales sinistrées
Si les centres urbains subissent la pollution et la saturation, les régions rurales rencontrent des problèmes tout aussi importants. Dans les zones peu peuplées, les déplacements quotidiens sont devenus quasiment nécessaires.

Dans beaucoup de petits villages, il n’existe aucun commerce, aucune école, ni aucun complexe de soins. Et bien souvent, hormis pour les agriculteurs, il est presque impossible de travailler localement. En l’absence de transport en commun, la voiture reste donc indispensable.
Ces voyages contraints et fréquemment bien plus longs engendrent une dépendance et un coût important. D’autant plus lorsqu’une crise énergétique frappe le pays. Des inégalités qui sont aussi valables d’un point de vue social : les ménages les plus riches peuvent ainsi se permettre des déplacements devenus inabordables pour les plus pauvres.
Une bombe climatique
En plus des conséquences sociales, l’organisation de notre mobilité actuelle n’a rien de compatible avec la vie sur terre. En France, le transport est en effet le principal pourvoyeur de gaz à effet de serre avec plus d’un tiers des émissions. Dans le monde, le secteur représente 14 % à lui seul.
La qualité de l’air, en particulier à cause de la pollution aux particules fines, fait aussi partie des enjeux majeurs de ce secteur, au même titre que la destruction des sols par la bétonisation ou encore la menace de la biodiversité.
Une situation à laquelle on ne pourra cependant pas remédier par la technologie, notamment avec des voitures électriques, mais bien par la modification de nos modes de vie. Dans le cas contraire, d’autres dangers, comme l’extractivisme, pèseraient toujours sur nos sociétés.
Des territoires à réaménager
Pour autant, cette situation n’a rien d’une fatalité et tient surtout à une volonté politique forte. Remailler tout le territoire avec du fret, mais également avec des transports en commun établis dans une logique de service public et non de profit, pourrait donner un grand bol d’air à toute la population.
D’autant plus si l’État choisissait d’en instaurer la gratuité, comme l’ont déjà fait plusieurs municipalités.

Et surtout, en plus de faciliter les déplacements, il devient, en outre, indispensable de les rendre moins nécessaires. D’abord en développant massivement le télétravail, mais aussi en privilégiant le logement des salariés près de leurs entreprises.
Enfin, réduire le temps de travail, par exemple en passant à la semaine de quatre jours, permettrait également de diminuer les allers-retours.
Repenser également nos loisirs et notre consommation
Pour autant, cette réorganisation territoriale ne devrait pas se cantonner au monde du travail, mais également aux loisirs et à la consommation.
Le modèle de périurbanisation avec des zones commerciales géantes en périphérie des villes semble, par exemple, appartenir à un autre temps.

Se contenter de surfaces plus petites et de magasins de proximité pourrait permettre le développement d’une mobilité plus douce et de revitaliser les centres-villes. De quoi en finir avec les quartiers résidentiels et les « villes dortoirs ».
Retour vers la sobriété
Plus loin encore, un retour à la sobriété semble indispensable, d’autant plus pour les plus aisés qui se permettent de travers la moitié du continent en avion pour un week-end de trois jours.
Dans la situation environnementale actuelle, il apparaît évident que les transports aériens doivent, en effet, se limiter à des trajets très longs et surtout exceptionnels. Dans ce cadre, il est également primordial d’en finir avec le culte de la vitesse et du « tout, tout de suite ».
Au bout du compte, c’est bien le modèle capitaliste mondialisé qui mériterait d’être intégralement remis en cause. En privilégiant les circuits courts et les déplacements raisonnés, nos sociétés bifurqueraient vers une mobilité cohérente et compatible avec la biodiversité.
Pour se mouvoir moins, mieux et autrement.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Une rue bondée en Indonésie de Iqro Rinaldi sur Unsplash















