« Notre poumon brûle » : voilà une phrase qui a récemment fait le tour des médias et des réseaux sociaux. Alors que des incendies ravagent les forêts de part et d’autre du monde, les projets de reboisement se multiplient à travers les pays. Rappelons aujourd’hui qu’en dépit de l’importance incontestable des forêts à l’échelle planétaire et ce, sur bien des niveaux, le principal pourvoyeur d’oxygène est le phytoplancton, cet ensemble d’organismes végétaux qui prédomine dans les écosystèmes océaniques. Mis à mal par le changement climatique et la pollution (plus globalement, les activités humaines) il est essentiel à la survie de nombreuses espèces, y compris la nôtre. Hausse des températures, acidification, désoxygénation… Les océans sont malmenés, tous les jours avec une aggravation notable. Une revalorisation profonde des écosystèmes marins représente aujourd’hui un des enjeux majeurs dans la résolution de la crise planétaire et de notre survie future.

Les océans, ces vastes étendues qui recouvrent 71 % de la surface de la Terre, recèlent une biodiversité époustouflante (dont la majeure partie nous reste à ce jour inconnue) avec des écosystèmes complexes interconnectés et interdépendants, interagissant également avec la vie terrestre. Cet équilibre est conditionné par l’existence du phytoplancton – plancton végétal constitué de micro-algues et de cyanobactéries (bactéries photosynthétiques). Invisibles à l’œil nu de par leur taille microscopique, ces organismes vivent en suspension dans les eaux de surface et dérivent au gré des courants.

En plus de constituer le tout premier maillon de la chaîne alimentaire océanique et donc de nourrir directement ou indirectement les animaux marins dans leur totalité, ainsi que ceux dont l’existence dépend de la vie aquatique (oiseaux marins, ours polaires..), c’est également un acteur majeur de la photosynthèse. En effet, le phytoplancton dispose d’un pigment – la chlorophylle – qui lui permet d’intercepter la lumière du Soleil et de s’en servir comme énergie pour produire du glucose. Ce processus nécessite également de l’hydrogène présent dans l’eau (H2O) et du carbone, issu du CO2 atmosphérique. Par ce mécanisme, le phytoplancton rejette ensuite du dioxygène (O2), molécule qui ne lui est pas utile. De grandes quantités cet oxygène moléculaire demeurent dans l’eau (capture du CO2) et permettent la viabilité des espèces aquatiques, tandis qu’un surplus est relâché dans l’atmosphère.

Du phytoplankton vu au microscope électronique – Wikipédia C.C.

Selon les estimations des scientifiques, entre 50 % et 85 % du dioxygène atmosphérique est produit grâce à l’activité photosynthétique du phytoplancton selon les saisons. Le reste provient des plantes vertes terrestres. Ce pourcentage demeure approximatif, son calcul étant fastidieux en raison des difficultés d’évaluation du nombre exact de ces organismes qui varie selon les saisons. Dans tous les cas, on peut affirmer avec certitude qu’au moins la moitié de l’air que nous respirons est prodigué par le phytoplancton. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces micro-organismes d’apparence passive qui représentent seulement 1 % de la biomasse des organismes photosynthétiques, semblent bien être ceux dont le rôle nous est le plus vital. La photosynthèse du phytoplancton a d’ailleurs été un facteur déclencheur de la production de dioxygène atmosphérique dès le début du Précambrien, il y a plusieurs milliards d’années. C’est cette activité qui aurait permis la diversification évolutive du biote tel qu’on le connaît aujourd’hui. Les périodes de baisse de productivité ou de disparition du phytoplancton auraient également gravement affecté la vie sur Terre.

Il faut également ajouter qu’une partie du phytoplancton (et plus globalement, du plancton), se décompose et s’accumule sous forme de sédiments dans les profondeurs de l’eau, stockant ainsi le carbone absorbé de l’atmosphère. Par divers processus géochimiques, cette matière organique se transforme en huile (pétrole) qui, extrait et brûlé par l’Homme, rejette le carbone dans l’atmosphère sous forme de CO2. Rappelons ici que l’activité humaine la plus en cause dans le changement climatique est l’utilisation des combustibles fossiles. Étonnant paradoxe !

Un équilibre océanique perturbé

La photosynthèse du phytoplancton n’est pas la seule actrice de l’absorption du dioxyde de carbone. Les gaz atmosphériques, incluant le CO2, sont en effet naturellement dissous dans l’eau de mer, plus particulièrement dans les étendues à basse température. Ils sont ensuite emportés par les courants avec pour destination les eaux profondes. Le rapport spécial du GIEC sur les océans et la cryosphère indique que ces mécanismes océanographiques ont permis d’absorber 20 à 30 % des émissions anthropiques totales de CO2 depuis 1980. D’autre part, les océans jouent un rôle de stockeur et de redistributeur de chaleur par le biais des courants marins. De ce fait, ils ont une influence majeure sur le climat planétaire. Ils absorbent par ailleurs plus de 90 % de l’excès de chaleur lié aux activités humaines, limitant ainsi les effets du réchauffement climatique au niveau terrestre.

Les échanges constants entre l’atmosphère et les océans ne sont pas sans conséquences sur la viabilité et l’influence planétaire de ces derniers. Les scientifiques du GIEC pointent du doigt un réchauffement bien trop rapide des eaux océaniques (qui a doublé depuis 1993), engendrant notamment une diminution conséquente de la biodiversité marine avec, par exemple, la disparition progressive des récifs coralliens. Dans le cas d’un réchauffement global de 2°C (le meilleur scénario), la fréquence des vagues de chaleur océaniques risque d’être multipliée par 20 (par 50 pour le scénario le plus pessimiste), mettant en danger l’équilibre des écosystèmes mais également les populations côtières. De même, la fonte des glaces liée à l’augmentation des températures globales entraîne une élévation du niveau de la mer et un afflux d’eau douce dans les océans qui cause à son tour l’affaiblissement des courants océaniques de l’Atlantique Nord. Il s’agit du système AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation : circulation méridienne de retournement de l’Atlantique) – comprenant le Gulf Stream qui joue un rôle majeur dans la régulation des températures de l’Europe de l’Ouest – selon deux études parues dans la revue Nature en avril 2018[1],[2]. Cet affaiblissement peut avoir de lourdes conséquences et ce, sur de nombreux niveaux : températures, distribution des espèces, stockage du CO2 atmosphérique… De même que l’accélération du cycle hydrologique (parcours de l’eau entre les réservoirs d’eau liquide, solide ou sous forme de vapeur) causée par le réchauffement nous plonge dans la menace d’une augmentation de la fréquence et de l’intensité des évènements climatiques extrêmes tels que les cyclones, les sécheresses et les précipitations.

D’autre part, l’excès de CO2 dissous dans l’eau de mer entraîne une acidification de celle-ci, mais également une diminution des éléments nutritifs nécessaires à la survie des végétaux et des animaux océaniques. L’acidité des océans a augmenté de 26 % depuis l’ère préindustrielle et c’est un phénomène qui s’accélère jour à jour, rendant les conditions de vie plus rudes pour le phytoplancton mais aussi pour d’autres animaux aquatiques, impactant gravement les écosystèmes marins dont dépendent également les sociétés humaines (plus particulièrement celles des pays les plus pauvres). La diminution de la biodiversité marine réduit la résilience des écosystèmes, fragilisant ceux-ci face aux effets du changement climatique et mettant à mal leur capacité à en juguler les effets. Autre cercle vicieux cauchemardesque : l’augmentation de la température des eaux de surface diminue peu à peu l’aptitude des mers à absorber le dioxyde de carbone, laissant ainsi augmenter la concentration de ce dernier dans l’atmosphère et engendrant de graves conséquences climatiques à l’échelle mondiale.

Le Golf du Mexique vu de l’espace

Comment l’Homme asphyxie les océans

La quantité de dioxygène pouvant être produite par le phytoplancton est étroitement liée à la température de l’eau. Selon une étude publiée en 2015 dans la revue scientifique « Bulletin of Mathematical Biology », l’un des scénarios les plus catastrophiques implique que le réchauffement climatique pourrait avoir pour conséquence une déplétion de l’oxygène atmosphérique à une échelle globale, entraînant, il va sans dire, la disparition de la quasi-totalité de la vie sur Terre. D’autre part, des travaux parus dans la revue Nature en mai 2019 indiquent que la productivité du phytoplancton a baissé d’environ 10 % (± 7 %) depuis l’ère préindustrielle dans l’Atlantique Nord. Ce déclin est très probablement lié à l’augmentation constante de la température des eaux de surface durant cette même période, c’est-à-dire, depuis que l’humanité a commencé à agiter le système climatique avec ses émissions de gaz à effet de serre. Comme indiqué dans le paragraphe précédent, ce réchauffement a entraîné l’affaiblissement de l’AMOC, système de circulation notamment responsable du mouvement des nutriments nécessaires à la survie du phytoplancton. Cela signifie également une baisse globale des réserves de nourriture pour le réseau trophique océanique.

Entre changement climatique et pollution, les océans suffoquent graduellement. Le nombre de « zones mortes » ne cesse de croître en raison d’une utilisation démesurée d’engrais chimiques dont un surplus colossal est rejeté dans la mer – de même que les eaux usées – et fait proliférer des algues qui puisent tout l’oxygène de certaines régions aquatiques. Selon une étude publiée en 2018 dans la revue Science : « Les phénomènes d’extinction majeurs de l’histoire de la Terre ont été associés à des climats chauds et à des océans déficients en oxygène. ». D’après ces travaux scientifiques, ce sont les eaux côtières qui sont le plus affectées.

Le nombre de zones hypoxiques (à faible teneur en oxygène) a considérablement augmenté depuis 1950, touchant aujourd’hui plus de 500 sites. De même, la proportion de zones entièrement privées d’oxygène (anoxiques) a plus que quadruplé durant cette période. En cinq décennies, la concentration en oxygène des océans a baissé de 2 %, ce qui représente 77 milliards de tonnes de ce gaz. Nous faisons face à une situation très alarmante car ce déclin pourrait avoir des conséquences extrêmement graves sur la biodiversité des océans, la productivité de ceux-ci, ainsi que les cycles biogéochimiques. En effet, même de faibles altérations des teneurs en oxygène peuvent entraîner le rejet de substances chimiques redoutables par les océans. On retrouve parmi elles le sulfure d’hydrogène dont les vapeurs sont hautement toxiques, ainsi que le protoxyde d’azote (N2O), un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2. Les zones hypoxiques contribuent en grande partie aux émissions totales de N2O océanique dans l’atmosphère. Rien de très réjouissant. Et pourtant, nous devons agir.

Sortir de l’immobilisme !

Il faut bien le dire, les conclusions du dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) font froid dans le dos. Ces réactions en chaîne causées par l’empreinte préjudiciable de l’Homme sur son environnement ont de quoi créer un sentiment d’inexorabilité du destin scellé de notre espèce. Et pourtant, il n’est pas trop tard, il existe encore des solutions pour enrayer le problème et réparer, au moins en partie, les dégâts causés.

Il est aujourd’hui évident que des mesures  visant la protection des océans doivent être mises en place urgemment et ce, à l’échelle internationale. Ceci inclut la création de zones marines protégées tout comme la remise en cause de l’utilisation d’engrais chimiques et autres polluants mais aussi la mise à terme de la surpêche. Les baleines doivent être particulièrement préservées car elles sont essentielles à la survie du phytoplancton. En effet, les excréments de ces cétacés sont riches en fer et en azote – ils font partie de l’alimentation du plancton végétal. D’autre part, en se nourrissant de ce dernier, les baleines accumulent des quantités colossales de carbone dans leur corps au cours de leur vie piégeant ainsi une grande partie du CO2 atmosphérique. C’est ce dont témoigne une étude réalisée par des économistes du FMI (Fonds monétaire international), en collaboration avec la GWC (Great Whale Conservacy). C’est peut-être paradoxal, mais sauver une baleine est aujourd’hui beaucoup plus efficace pour le climat que de planter un arbre. La reforestation aveugle a même des conséquences néfastes selon les cas, comme l’ont exposé récemment des experts.

Les baleines seraient largement plus efficaces que les arbres pour absorber le CO2 selon une récente étude.

Il faut toutefois noter que seule une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre représente une solution viable à la résolution de la crise globale. Que faire en tant qu’individu ? Pour commencer, il est important de ne pas tomber dans le piège des promesses fallacieuses d’un capitalisme « vert » et de ne pas succomber aux campagnes de greenwashing qui tentent par tous les moyens de nous maintenir dans nos rôles de consommateurs. Des mobilisations citoyennes prennent peu à peu une ampleur sans précédent et ce, dans le but de briser ce système malade qui détruit à vitesse exponentielle la vie sur notre planète et nous mène tout droit vers le mur. La désobéissance civile, avec pour objectif la décroissance, est une étape clé dans la construction d’un monde plus juste, dans le respect de la vie sous toutes ses formes. Objectons la croissance et son capitalisme industriel débridé. Ça urge !

J.M.

Un brin de poésie pour se donner du courage dans ce long chemin semé d’embûches :

« La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n’est que mouvement et amour ; c’est l’infini vivant… » … « La mer est le vaste réservoir de la nature. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité. La mer n’appartient pas aux despotes. » (Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers)

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