« Notre époque est à la fois tragique et sublime… », écrit Sandrine Roudaut. Tragique, car nous voyons, sous nos yeux, les violences ordinaires se multiplier tandis que les crises sociales et environnementales s’aggravent. Sublime, parce que, face à un monde qui se délite et perd de sens, les consciences se réveillent, donnant aux citoyens et citoyennes l’occasion de le refaçonner en s’appuyant sur des valeurs nouvelles et en redessinant les structures sociales : tout reste à penser ! Dans Les Supendu(e)s (Editions La Mer Salée) Sandrine Roudaut rend hommage à celles et ceux qui, avant l’heure et contre les forces en place, s’engagent pour construire ce monde meilleur, que ce soit par la résistance ou l’action. Interview.

Mr Mondialisation : Bonjour Mme Roudaut. Expliquez-nous pourquoi vous êtes-vous intéressée aux « utopistes, insoumis, désobéissants » ? 

Sandrine Roudaut : Parce qu’ils sont notre salut. Les utopistes sont les seuls à pouvoir changer le monde. Historiquement et psychologiquement. Aucun progrès de l’humanité, aucun barrage à l’insupportable ne sont venus de gouvernements en place, jamais spontanément. C’est le fait de citoyens en minorité, qui défendent de nouvelles valeurs, des idées impensables dans l’époque. Le vote des femmes a été une utopie, un combat terrible, avant d’être un droit et c’était le même combat pour tout ce qui nous paraît légitime aujourd’hui. Je voulais replonger dans l’Histoire pour montrer la valeur de ces héros ordinaires, pour nous redonner confiance en nous, les citoyens. Et aussi pour qu’on arrête de s’excuser d’être engagé.

Je voulais changer les regards sur la désobéissance. Il n’y a probablement pas de hasard si je vis à Nantes. Avec Notre Dame des Landes, le regard porté sur les désobéissants y est violent, irrationnel. J’ai entendu beaucoup d’insultes et j’ai beaucoup appris. Cela m’a forcé à savoir pourquoi je m’exposais et comment je devais le faire. Comment sensibiliser au-delà des convaincus, sans m’épuiser.

Je crois que l’enjeu de notre époque c’est la résignation, notre plus grand risque c’est la soumission à l’autorité. Alors j’ai voulu comprendre cette vulnérabilité : pourquoi dans notre écrasante majorité, nous nous soumettons si aveuglément à des ordres fussent ils absurdes, inhumains. Je me suis plongée dans les expériences scientifiques (dont celles de Milgram) et l’époque de la collaboration. C’est passionnant.

Mr Mondialisation : En dehors des cercles militants, les personnes qui s’engagent sont poursuivies par des nombreux clichés qui les disqualifient. Ils seraient radicaux, dépendraient du système qu’ils critiquent et seraient égoïstes. Les préjugés sont légion. Comment expliquer cette image très négative et la violence verbale à leur égard ? 

Sandrine Roudaut : C’est ce qu’on appelle l’attaque du messager. Les engagés éveillent des sentiments insupportables. Ils défendent un autre monde, mais ce qu’on voit surtout, c’est qu’ils contestent notre monde. Un indigné montre qu’il y a des choses intolérables et que pourtant vous les tolérez. Quelqu’un qui prône un mode de vie alternatif sous-entend que vous collaborez à un modèle néfaste. En dénonçant les dégâts de notre système, en parlant de lobbies influençant les politiques, ils ébranlent nos croyances, ce cadre qui nous structure, nous soude. De la même manière qu’hier les Résistants étaient perçus comme des traîtres à la nation, aujourd’hui, les Suspendu(e)s, passent pour des traîtres à la cause, à la cause de la croissance. Et en plus, ils viennent nous rappeler que la nature a tout pouvoir et que nous ne contrôlons rien. Tout cela provoque la peur, la culpabilité, le sentiment d’impuissance. Tant qu’on n’est pas dans une dynamique d’acceptation et de changement, c’est insupportable, on ne peut pas se permettre de douter. Comment peut-on continuer à vivre en se disant que son mode de vie nuit à celui de ses enfants… on ne peut pas, c’est insoutenable. Soit vous affrontez et vous changez, soit vous le niez, vous faites diversion, vous « tuez » le messager.

Ce qui suscite aussi ce regard très dur, c’est le militant aigri et intransigeant. Il y en a. D’abord, reconnaissons qu’il peut avoir des raisons de l’être vu la violence du système qu’il combat, les années de lutte et le mépris qu’il essuie. Mais c’est terrible parce que le militantisme sacrificiel et grincheux, cela n’a jamais donné envie de changer le monde. Il ne résume pas les engagés, mais c’est forcément sur celui-là que les critiques braquent le projecteur.

Mr Mondialisation : Est-ce que les gouvernements participent à entretenir cette vision étroite du militantisme ? 

Sandrine Roudaut : Les autorités n’ont pas intérêt à encourager l’engagement citoyen, c’est une force de progrès concurrente, à une époque où le politique a perdu sa légitimité à penser l’avenir. Et encore moins à tolérer la désobéissance civile, c’est la remise en cause de leur autorité. Alors l’objectif est de dévaloriser les mouvements pour diviser la population, montrer que cette désobéissance est antidémocratique car c’est le fait d’une minorité. Et ils ont raison en un sens. Ce n’est pas facile à justifier qu’une minorité se permette de vouloir changer notre monde. Pourtant c’est ainsi, ce sont des minorités (animées par une cause humaniste) qui au final font avancer la démocratie. Et puis, les désobéissants, c’est une aubaine pour les gouvernements. Diviser pour mieux régner. Le rapport à l’autorité oppose profondément les gens. La population n’aime ni le désordre, ni le conflit. L’obéissance rassure, la désobéissance terrorise. C’est assimilé à de la violence, bien avant qu’il y en ait.

Les gouvernements et grands médias accentuent le trait en focalisant sur les casseurs. Dans une interview de 2016 un CRS était exaspéré : « Si on voulait qu’une manifestation dégénère on ne s’y prendrait pas autrement. Une manifestation qui se passe mal les médias parlent de la casse, une manifestation qui se passe bien, on parle de la cause ». Et la population regarde ce qu’ils dérangent et non ce qu’ils défendent.

Crédit image : Sandrine Roudaut

Mr Mondialisation : Enfin, les différentes lignes de fracture qui se dessinent au sein des mouvances militantes peuvent-elles également expliquer ce discrédit ?

Sandrine Roudaut : Oui, ça c’est terrible. On est tous un « radical » pour quelqu’un et un « vendu » pour l’autre. Ne nous battons pas entre nous ! Essayons de rester concentrés sur ce qu’on défend. Nous avons un enjeu de réconciliation des différentes formes d’engagement. Faisons preuve de bienveillance. Et cela va de pair avec l’indulgence envers soi même. Il y a comme une tyrannie de la pureté. Mais personne n’est parfait, on fait tous un peu, comme on peut. Je crois que l’utopie se réalise en ordre dispersé, chacun en prend un bout. Et tout le monde est important, inspirant pour telle ou telle posture. Tardif ? Peu importe, soit le bienvenu. Précurseur, fatigué ? Repose-toi. À nous tous avec nos tempéraments, nos histoires, nos tempos différents, on avance.

Dans les Suspendu(e)s je parle d’une population identifiée sous la Seconde Guerre mondiale, les Refusants. Par exemple c’est le policier qui tourne la tête quand un prisonnier s’enfuit. Il s’ajoute à la population des Résistants. Le résistant dénonce un système, il se bat pour construire un autre idéal et il cherche à convaincre. Le Refusant ne dénonce aucune idéologie, il ne cherche pas à convaincre et ne pense pas que son « refus » changera quoi que ce soit, mais il s’arrange pour ne pas obéir parce qu’instinctivement, humainement pour lui c’est insoutenable. Il prend moins de risque que le Résistant mais son refus est aussi essentiel car une tyrannie a besoin de bras et d’obéissants. Beaucoup de gens se sont reconnus dans ce portrait, l’image de l’engagé peut être impressionnante pour certains, c’est essentiel d’accueillir tout le monde dans cette histoire. À chacun sa sensibilité.

Mr Mondialisation : Dans votre livre, vous défendez la thèse selon laquelle les « insoumis, utopistes et désobéissants » n’ont pas seulement une attitude négative de refus – notamment des grands projets inutiles – mais qu’ils se projettent également de manière positive dans un autre monde ?

Sandrine Roudaut : À chaque fois que je parle d’engagement on me répond violence, austérité. Or c’est tout l’inverse derrière un « non » , il y a un grand « oui » : oui pour plus d’humanisme, de bon sens, de respect, oui pour une vie qui a un sens et qui montre à nos enfants qu’on est maître de son destin. Je suis radicalement pour la vie. C’est pourquoi je suis contre tout ce qui porte atteinte à ce que la vie a de précieux. Je crois que nous sommes sur terre pour s’accomplir en exerçant notre liberté et en incarnant nos valeurs. Radicalité vient de racine ! À aucun moment le dictionnaire ne parle de violence. La radicalité c’est défendre l’essentiel. L’essentiel n’est pas négociable. Mais à cette radicalité il faut adjoindre la douceur, tout comme nous sommes suspendu(e)s entre indignation et émerveillement. C’est toujours avec les deux, entre refus et propositions qu’on ne se perd pas.

Ne pas se perdre, c’était l’autre quête que j’avais avec ce livre : est-ce que s’engager, désobéir cela rend heureux ? Est-ce qu’on ne s’épuise pas ? Est-ce qu’on ne vit pas mieux en se résignant et en rentrant dans le rang ? La vérité c’est que l’on ne peut pas taire ses prétentions sur la vie, on peut changer de relations, mais on ne peut pas renier qui on est au fond, ni sa conception du monde.

Mr Mondialisation : selon vous, quelles seraient les conditions pour que leur combat puisse être perçu comme légitime aux yeux des masses ? 

Sandrine Roudaut : D’abord, réapprendre l’histoire. Chaque progrès de l’humanité a été apporté par des citoyens, pas des héros extraordinaires mais des êtres imparfaits, dispersés, sans feuille de route. L’Histoire a tendance à lisser tout ça, à en faire des sauveurs et à oublier qu’ils étaient détestés. Les Suffragettes, d’autres femmes leur crachaient dessus.

Deuxième chose : montrer les utopistes et les désobéissants. Ne les laissons pas s’épuiser, douter, ils sont le rempart à la violence. J’ai lu qu’en Belgique des policiers envisageaient une « action à la Gandhi » parce qu’ils trouvent inhumains leurs ordres sur les Réfugiés. On propage les violences policières à Calais, mais ces prétendants (de la force publique) à la désobéissance on n’en parle pas. Or ils peuvent inspirer ceux de Calais. Le monde sera ce que nous montrons : se résigner ou résister.

Troisième chose : inspirer. C’est nous, les Suspendu(e)s, qui donnons envie, ou pas. Montrons combien s’engager est un choix positif. L’activisme permet de déposer ses peurs, il donne du sens à nos vies. On prend confiance en soi, en nous tous, c’est jouissif, souvent joyeux, pour peu qu’on soit indulgent, patient, concentré. Et si parfois on peut avoir besoin de retourner en zone de confort, c’est humain. L’altruisme ne doit pas être opposé à l’égoïsme, être engagé peut et doit faire du bien.

Enfin réhabiliter l’Utopie. Ce n’est pas une façon de fuir la réalité ! C’est une arme pour changer la réalité. Un utopiste croit en une humanité qui mérite mieux. Exiger la justice, le respect, la dignité, c’est légitime donc non négociable. En cela l’utopie s’oppose aux « transition », « croissance verte », « label responsable» tels que les gouvernements et les grandes entreprises les envisagent. Ce sont des leurres, cela ne marche pas et c’est insuffisant. On ne fait que mettre à jour un système fondamentalement obsolète, on fait comme avant en moins pire. Ce qui est déjà terrible en terme de frein au changement. C’est douloureux de changer, de raboter son fonctionnement confortable, alors que c’est galvanisant d’être bâtisseur d’un autre monde. Dans le premier cas on a l’œil sur le rétroviseur on regarde ce qu’on va perdre, on se justifie, on négocie des objectifs. Allez -20% de CO2. On n’a fait que s’imposer des contraintes. C’est frustrant. On n’a pas changé de logiciel.

Dans le cas de l’utopie, on est entièrement tendu vers une ambition, celle de l’irréalisé, le champ des possibles s’ouvre à vous. Quand on part d’une page blanche, on vise l’essentiel et l’essentiel c’est toujours évident et radical. Les premiers citoyens à s’élever contre l’esclavage ont réclamé son abolition. Il y a fort à parier que si c’était venu des gouvernements en place ils auraient tout au plus envisagé un esclavage soft, pour faire le parallèle avec aujourd’hui : une « transition esclavagiste » ou un « esclavagisme responsable ». Et donc on aurait réduit de 20% les coups de fouet ? Ça nous paraît totalement dingue ! Personne ne se serait battu pour des miettes de dignité. On se bat pour un autre monde pour quelque chose qui nous dépasse et nous grandit. L’être humain a besoin de désir pour surmonter sa peur. Nos petits objectifs de « croissance verte» et de COP c’est la même chose, on ne fait que réduire les coups de fouet. L’insoutenable reste. Allez on négocie sur le diesel, on s’autorise combien de cancers, quel pourcentage d’enfant asthmatique, quelles espèces animales et végétales on sacrifie, une sur deux ? Non seulement on ne négocie pas avec son humanité, non seulement ça ne met personne en mouvement mais en plus ça ne permet pas d’innover. C’est l’abolition radicale de l’esclavage qui a déclenché l’invention de la machine à vapeur pour remplacer les bras humains. L’utopie libère notre inspiration. Libérons l’utopie !

Pour aller plus loin : Roudaut, Sandrine, Les Supendu(e)s, Editions La Mer Salée, ISBN Livre papier 979-10-92636-12-3 – 288 pages


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