« Ma’ Africa », c’est le surnom que Marie Rajablat s’est vue attribué à bord de l’Aquarius, le bateau de sauvetage de l’ONG SOS Méditerranée. Cette infirmière et bénévole s’est engagée pour six semaine à bord du bateau, pendant l’hiver 2017. Depuis, elle entend porter haut et fort la voix des rescapés et nous offre un livre recueil de témoignages de ces personnes secourues en mer ainsi que ceux des sauveteurs. Avec « Les naufragés de l’enfer. Témoignages recueillis sur l’Aquarius », Marie Rajablat et SOS Méditerranée offrent à voir la réalité des sauvetages en mer et de cette tragédie loin des clichés et des stéréotypes. Rencontre.

Photo: Laurin Schmid/SOS MEDITERRANEE

L’histoire d’un engagement

Pour Marie, s’engager à bord de l’Aquarius ne faisait pas l’ombre d’un doute. Face à ce « scandale monstrueux » qu’est le sort réservé aux migrants, elle a souhaité intervenir en offrant son temps de vie à la cause. Les raisons de son engagement sont pour elle les mêmes que celles qui l’ont poussé à participer aux maraudes de nuit dans les rues de Toulouse, à s’occuper de personnes souffrant de maladies mentales, à travailler dans les Territoires Occupés Palestiniens ou encore au Liban avec Médecins du Monde. Pour elle, il s’agit là de « s’engager auprès des sans terre et des sans droits. C’est à la fois un engagement très personnel mais aussi résolument collectif. », nous confie-t-elle. D’ailleurs, dit-elle, lorsque les rescapés lui confient leurs témoignages, c’est autant à Ma’ qu’ils s’adressent qu’à la citoyenne et à la raconteuse de SOS Méditerranée. Une expérience humaine hors du commun.

« À bord, j’ai tenu à suivre au plus près le quotidien des sauveteurs puisque je faisais partie de cette équipe là. J’ai donc vécu à leur rythme le jour comme la nuit. Je voulais pouvoir raconter la toile de fond des sauvetages, c’est à dire la vie de ces femmes et ces hommes, qui décident d’interrompre leur vie quotidienne pour se porter au secours d’autres vies dans des circonstances exceptionnelles. Je pressentais que raconter la vie quotidienne à bord permettrait aussi aux lecteurs à se préparer aux sauvetages et à toutes les horreurs que nous allions entendre. Donc, une façon de prendre des petits chemins de traverse pour souffler un peu… »

SOS MEDITERRANEE / Photo: Laurin Schmid

Il est vrai que nous avons été submergés par ces nouvelles toujours plus terribles de morts en Méditerranée, laissant dans le cœur de chacun un sentiment terrible d’impuissance ou de colère. Si les premiers jours à bord n’ont pas laissé à Marie de ressenti particulier, elle raconte avoir été totalement bouleversée et sidérée au moment du premier sauvetage. « C’est une vision qui transforme totalement ce que nous sommes. Nous ne redevenons plus pareil. Quelque chose en nous a définitivement bougé pour ne plus jamais pouvoir se remettre en place. Une part de nous reste définitivement en mer je crois, sur ces lieux de naufrage. », nous dit-elle.

Dès son retour sur la terre ferme, Marie s’est lancée dans la rédaction du livre afin de l’imprégner de toutes les émotions vécues à bord. Depuis, elle continue de porter la voix des rescapés, avec d’autres bénévoles, et tente de donner au livre la plus grande exposition possible pour que le message de ces migrants rencontrés à bord soit relayés à l’infinie. Un travail d’autant plus vital que, à contre courant de ce combat pour la vie, les stéréotypes et messages de haine anti-migrants pullulent sur les réseaux sociaux malgré l’horreur de la réalité du terrain.

Photo: Laurin Schmid / SOS MEDITERRANEE

Une bouteille à la mer

L’objectif de ce livre est de mettre des visages sur des faits bien réels, à peine imaginables. Des témoignages recueillis qui donnent un aperçu de l’horreur vécue ailleurs, loin de notre vision lointaine, froide, et tronquée par la force des choses. Des récits qui expliquent comment des hommes et des femmes peuvent se risquer à perdre leurs vies en mer, consciemment, et bien souvent, meurent dans le froid, les hurlements et surtout l’indifférence. Un livre qui raconte également le quotidien des témoins de l’Aquarius, de ceux qui ont fait le choix de voir cette vérité en face et de la laisser les changer petit à petit. La réalité de deux mondes qui se retrouvent en un même lieu avec humanité. Et il semble que ce soit ce mot là, « humanité », qui soit la raison même de ce livre.

« L’objectif de ce livre c’est de mettre des visages sur ceux que l’on étiquette ou « migrants économiques » ou « réfugiés politiques » et qui disparaissent, au sens propre comme au figuré, dans des discours où le curseur se déplace entre misérables, profiteurs ou délinquants voire terroristes. Je ne voulais pas parler à leur place. Aussi, ces enfants, ces femmes et ces hommes, faits d’esprit, d’émotions, de chairs et d’os prennent-ils la parole. Ils sont acteurs et témoignent que le pire, pour eux, n’est pas de risquer de se noyer en pleine mer, que l’enfer est bien ailleurs. Je tiens à laisser trace de ces personnes, de leur détermination, de leur trajectoire si c’est possible comme je l’ai fait pour tant d’autres. »

Photo: Laurin Schmid / SOS MEDITERRANEE

L’objectif, c’est aussi de délivrer un message aux lecteurs. Un double message, plutôt, qui sonne comme un appel au rassemblement, à l’entraide et à l’action. Pour Marie, il s’agit avant tout de comprendre que si des personnes se risquent à partir dans de telles circonstances, c’est que quelque chose de véritablement terrible les pousse à fuir. Elle en appelle ensuite aux citoyens « lambda » qui se sentent impuissants, de prendre la mesure de leur véritable pouvoir. Elle conclue l’interview en nous disant que « ce n’est pas parce que les États ne prennent pas leurs responsabilités que nous, citoyens, nous n’avons pas à prendre les nôtres. Tous ensemble nous sommes plus forts. Pour preuve, depuis mars 2016, des citoyens européens nous donnent chaque jour les 11 000 € dont nous avons besoin pour faire tourner le bateau, nourrir et soigner les personnes à bord. Si nous sommes capable de ça, nous sommes capables de bien plus… ».

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Un livre témoin dont le message mérite d’être porté haut et fort. Mais aussi un exemple d’engagement qui rappelle que les souffrances humaines causées par la folie du monde politique nécessitent une réponse collective, un engagement de tous, et qu’il n’est plus possible de croire que les solutions se trouveront sans nous.

Photo: Laurin Schmid/SOS MEDITERRANEE

Propos recueillis par l’équipe de Mr Mondialisation / SOS Méditerranée / Aquarius Journal de Bord /

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