A la veille de la journée internationale des droits de l’homme, le Sénat américain a publié son rapport, très attendu, concernant les techniques de tortures pratiquées par la CIA suite aux attaques du 11 Septembre 2001. Fruit de quatre ans d’enquête, le rapport est accablant pour l’agence de renseignement. Explications.

Un rapport très attendu

Le Sénat américain aura donc attendu le 9 Décembre, veille de la journée internationale des droits de l’homme (sic), pour publier son rapport sur les techniques de tortures pratiquées par la tristement célèbre agence de renseignement américaine. Très attendu par la société civile, par les familles de victimes des attentats du 11 Septembre, par les opposants à la guerre, par les lanceurs  d’alerte et par les ONG  militant pour les droits de l’homme et les libertés individuelles, le rapport explique en détails les excès et erreurs de la « lutte contre le terrorisme » lancée en grande pompe par George W. Bush et ses ministres et conseillers néo-conservateurs (surnommés « faucons ») au lendemain du 11 Septembre.

Si les cas de torture suite au 11 Septembre 2001 ont déjà été mis en lumière par des lanceurs d’alertes et quelques ONG, ce rapport de 525 pages, qui est un résumé de l’enquête comportant 6700 pages, apporte détails, méthodes, informations et plus généralement, légitimité aux opposants à la guerre et à la torture, qui pendant longtemps n’étaient pas écoutés ou pris au sérieux. Parmi les méthodes utilisées : simulation de noyade, coups, simulacres d’exécution, menaces et sévices sexuels, enfermement dans des boîtes de taille réduite, privation de sommeil, nudité, réhydratation et alimentation par voie rectale.

Tortures, mensonges…et inutilité

Le but de cette enquête, menée entre 2009 et 2013, était de déterminer si le « programme de détention et d’interrogatoire » avait été utile pour obtenir des renseignements. Ce programme d’interrogatoires a été mené dans des prisons secrètes mises en place par la CIA dans les pays alliés des États-Unis. Au total, selon le rapport de l’organisation Open Society Justice Initiative, 54 pays (dont 25 pays européens) ont collaboré avec la CIA  (enlèvements, transports des détenus, interrogatoires…) et au moins 6 pays ont hébergé les centres d’interrogatoires : l’Ukraine, la Thaïlande, l’Afghanistan, la Roumanie, la Pologne et la Lituanie. Le programme a duré de 2002 à 2008, avant que Barack Obama n’en ordonne la fermeture. La plupart des suspects passés par ces centres ont été transférés à Guantanamo en 2006.

Concrètement, le rapport parlementaire a démontré que ce programme d’interrogatoires n’a pas permis d’obtenir les renseignements espérés. Il montre aussi que les méthodes utilisées furent beaucoup plus brutales qu’annoncées par la CIA et ses partisans (administration Bush) et enfin que la CIA n’a eu de cesse de mentir aux médias, à la Justice et au Congrès afin de légitimer ses méthodes. Comme l’expliquait Mediapart en Mai 2014, la CIA a bataillé pour empêcher la sortie du rapport. Malgré cette enquête, aucune poursuite n’est encore engagée coté américain contre les responsables de ce programme.

Guantanamo : un prisonnier est ramené d’interrogatoire sur une civière. Crédit photo : Reuters

En revanche, plusieurs procédures judiciaires ont été engagées dans les pays qui ont collaboré avec la CIA. Ainsi, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné le 24 juillet dernier la Pologne pour « complicité » dans la mise en place du programme de prisons secrètes. Les victimes ayant obtenu une indemnisation, telles que Abou Zoubeida, sont toujours enfermées à Guantánamo…En Juillet 2006, suite au rapport du conseiller aux États suisse Dick Marty sur les « allégations de détention secrète dans des États membres du Conseil de l’Europe », la Justice italienne avait arrêté 22 agents de la CIA et l’un des responsables de l’espionnage.

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Est-ce la « Der des Ders » ?

Ce rapport du sénat est à replacer dans un contexte plus global. Ces centres de tortures externalisés ne représente qu’une petite partie des conséquences dramatiques provoquées par la « guerre contre le terrorisme » lancée par l’administration Bush / Cheney et suivie par la majorité des pays occidentaux : guerres en Irak et en Afghanistan et leurs centaines de milliers de victimes civiles, pillage des ressources minières et pétrolières au profit des firmes américaines, augmentations des budgets militaires et d’armements (au profit, encore une fois, des firmes américaines), multiples atteintes aux libertés individuelles, civiques et numériques et législations de plus en plus liberticides dans les pays occidentaux, explosion de la pauvreté, de l’insécurité et du terrorisme dans les pays envahis par les États-Unis et l’Otan (le drame se situe bien là : en prétextant lutter contre le terrorisme, les États-Unis n’ont fait que l’alimenter), augmentation de la défiance des populations arabes vis à vis des États-Unis…la liste est longue.

operation condor
Manifestation de commémoration «La dictature : plus jamais», organisée à Sao Paulo le 31 mars 2014 à l’occasion du 50e anniversaire du coup d’Etat – Source : rfi.fr

L’histoire nous prouve encore une fois que les hommes sont frappés d’amnésie quand ça les arrange. Elle nous prouve aussi que les pires atrocités peuvent se répéter, encore et encore, en un temps record. La tristement célèbre « opération Condor », durant laquelle la CIA avait dirigé et formé les tortionnaires des dictatures latines, n’a pris fin que dans les années 1980…Pendant cette période de la guerre froide (années 70-80), les États-Unis ont financé ou mise en place des dictatures militaires ultralibérales (Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie et Brésil) afin de lutter contre les révolutions communistes et socialistes sud-américaines, avec là aussi l’installation de camps de torture. Les bénéficiaires furent, entre autres, les multinationales occidentales, qui profitèrent des privatisations forcées et de l’ouverture des marchés. Le grand perdant fut le peuple, évidemment. A chaque période son ennemi, pourrait-on dire.

A qui le tour ? Peut-on espérer que ce soit la « dernière fois » ? Nous avons notre petite idée. A vous de juger…


Sources : mediapart.fr / liberation / Amnesty International

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