Tous les ans, le marché de Noël de Strasbourg accueille près de 2 millions de touristes. Cette année, son inauguration le 22 novembre dernier a été suivie de la réactivation de l’arrêté municipal contre la mendicité mis en place en avril 2019. Plusieurs associations et collectifs dénoncent l’anachronisme de cette « chasse aux pauvres » durant une période qui devrait pourtant symboliser la solidarité, l’entraide et la simplicité. Il semblerait aujourd’hui, qu’en plus de constituer une catastrophe écologique indéniable, les fêtes de fin d’année soient devenues synonyme de perte généralisée d’empathie au profit d’une consommation effrénée. Ah, que la magie de Noël a bon dos…

Deux reporters français, Délicia Yahi et Thibault Vetter, ont mené l’enquête en cette période de fêtes, photographiant des évènements témoins de ce rejet marqué des sans-abri en faveur du tourisme de masse mais aussi des dérives sécuritaires centrées sur la commercialisation croissante de Noël.

« Cachez cette misère que je ne saurais voir »

L’arrêté anti-mendicité, signé le 25 avril par Roland Ries, le maire de Strasbourg, s’applique sur trois secteurs du centre-ville (place du Marché-Neuf, place du Temple-Neuf et rue des Grandes-Arcades) qui sont particulièrement fréquentés lors de la saison estivale et durant les fêtes de fin d’année. Il interdit : « l’occupation prolongée des voies publiques par des personnes seules ou en groupe, que cette occupation soit accompagnée ou non de sollicitations à l’égard des passants, lorsqu’elle est de nature à entraver la libre circulation des personnes, à porter atteinte à la tranquillité publique, notamment lorsqu’elle s’accompagne de nuisances sonores, ou à la salubrité publique ». Entendez : seuls les « bons citoyens » en mesure de consommer seront tolérés. Donc acte.

« Réveillez-vous, les touristes arrivent. » De nombreux sans-abris ont témoigné être régulièrement réveillés par cette phrase. Pendant le marché de Noël, vers 7h, tous les matins, des agents de la police municipale de Strasbourg s’arrêtent à chaque emplacement connu du centre-ville où des sans-abris dorment pour les réveiller.

La signature de cet arrêté au printemps 2019 avait déjà suscité de vives réactions et critiques de la part de citoyens, collectifs, associations (notamment Strasbourg Action Solidarité SAS), syndicats et élus, dénonçant l’aberration que constituent ces restrictions et demandant leur annulation. Roland Ries parlait alors d’une « période de test » pour déterminer « l’efficacité ou la non-efficacité d’une mesure de ce genre ». Pourtant, l’arrêté a été reconduit sans avoir fait l’objet d’une évaluation quelconque et la ferme volonté de maintenir le confort des commerces dans une approche élitiste a rapidement transformé la convivialité de Noël en exclusion systémique des plus démunis.

Sur le terrain, il s’agit de faire fuir les sans-abris sans ménagement. « Réveillez-vous, les touristes arrivent » De nombreux sans-abris ont témoigné être régulièrement réveillés par cette phrase. Pendant le marché de Noël, vers 7h, tous les matins, des agents de la police municipale de Strasbourg s’arrêtent à chaque emplacement connu du centre-ville où des sans-abris dorment pour les réveiller. Ceux-ci se regroupent alors loin des regards, notamment sous le Pont du Théâtre.

Pont du Théâtre, à côté de la place de la République. Comme un goût de contraste.

À l’heure où les SDF morts dans la rue se comptent par centaines (au moins 445 en 2019), battant quelques records dont un pays riche comme la France se passerait bien, les personnes en situation de grande précarité sont d’autant plus stigmatisées en pleines fêtes, cachées des yeux des consommateurs pour que ceux-ci puissent alimenter la société de consommation sans sourciller. Les causes systémiques des inégalités et de la misère ne sont pas juste niées, leurs effets visibles sont supprimés, éloignés, éliminés. Rien ne doit perturber ce magnifique spectacle. Quel paradoxe insupportable alors même que Noël est présenté comme une période de solidarité envers les personnes isolées ou souffrantes.

Une personne qui mendie, rue des Orfèvres.

Né suite à la mise en place l’arrêté anti-mendicité, le collectif En Marge (parmi tant d’autres) s’est à nouveau dressé contre le texte, dénonçant l’inutilité démontrée de celui-ci et évoquant les prochaines élections municipales comme une occasion de mettre un terme à ces injustices. Comme l’a précisé l’association, la ville ne devrait pas être la propriété des Vitrines de Strasbourg ni celle des touristes, rappelant que « l’espace public appartient à toutes et à tous et qu’il n’a pas seulement une fonction marchande ».

Une personne qui mendie sur le pont Kuss.

Dérives sécuritaires à Strasbourg : « Protégeons la consommation ! »

Cette mise à l’écart du pauvre s’accompagne d’une vague sécuritaire. Un an après l’attentat de Strasbourg, un dispositif de sécurité coûteux (un million d’euros) a été mis en place lors de l’édition 2019 du marché de Noël de la ville : davantage de forces de l’ordre, renforcement des fouilles et restrictions d’accès. Plusieurs collectifs (ACAP, Aimons nous tou.te.s, les Bouchères, Pink Bloc, Solidaires étudiante-s et Reprendre la ville) ont dénoncé les abus liés à ces mesures dans un communiqué publié le 20 novembre 2019, visant à appuyer une pétition lancée par les associations Petite France et des habitants du quartier gare.

Depuis 2015, lors du marché de Noël de Strasbourg, les vestes, les sacs et les valises de chaque personne qui rentre dans le centre-ville de Strasbourg sont vérifiés. Un budget de plus d’un million d’euros était alloué à la sécurité du marché de Noël 2019.

Cette volonté ssécuritaire basée sur la peur du terroriste va justifier astucieusement l’arrêté anti-mendicité, mais également des fouilles abusives et plus globalement des « mesures discriminatoires et arbitraires » estiment les associations. Les collectifs ont qualifié ce dispositif de « totalement absurde » en précisant « qu’il suffit de circuler en dehors des horaires de contrôles pour infiltrer tout type d’objet ou de personne dans l’hypercentre » en sachant que le dispositif de filtrage et de contrôle s’arrête à 20h. L’approche serait strictement symbolique et politique, n’offrant aucune protection efficace pour les citoyens, mais rendant le coercition bien réelle pour les citoyens en dehors des normes.

Le centre-ville de Strasbourg est une île, dont l’accés se fait par des ponts. Du 22 novembre au 24 décembre, des dispositifs de sécurité y ont été installés pendant les horaires d’ouverture du marché de Noël, soit de 11h à 20h lundi, mardi, mercredi, jeudi et dimanche, de 11h à 21h le vendredi, et de 11h à 22h le samedi. À ces moments, sur les 19 ponts d’accès au centre Ville, 3 étaient totalement bloqués et des fouilles systématiques étaient organisées sur les 16 autres.

Ce n’est pas tout. Ces associations dénoncent également un musellement des militants « au profit du tourisme et de la consommation de masse », les manifestations étant interdites et réprimée durant les heures d’ouverture du marché de Noël.

Des manifestants contre la réforme des retraites ont essayé de dénoncer « l’hypocrisie du marché de Noël » le 5 décembre, mais ils ont été repoussés par des gendarmes mobiles après être arrivés à une centaine de mètres du centre-ville. Pendant toute la période du marché de Noël, aucune forme de manifestation n’est autorisée dans l’enceinte du centre-ville, pas même une pancarte.
Des militants d’Extinction Rebellion ont tenté de dénoncer la consommation de masse lors du Black Friday en bloquant symboliquement deux portes d’une boutique Apple (l’accès au magasin était possible par d’autres portes). Ils ont rapidement été évacués hors du centre-ville par les forces de l’ordre.

Un Noël sous le joug du capitalisme : une catastrophe écologique et sociale

Alors que « l’esprit de Noël » devrait tendre à préserver la solidarité et même à encourager celle-ci dans la société, notre modèle économique a fait de ces festivités une occasion de plus pour engraisser les industriels en tentant de camoufler au possible la misère dans laquelle vit une fraction bien trop grande de la population. Production irresponsable avec un coût écologique colossal, exploitation des enfants issus de pays défavorisés pour gâter ceux des plus riches, avalanches de jouets en plastique dont les bribes finiront sans doute dans nos océans, torture massive d’êtres vivants dans un but de plaisir gustatif (« Oui mais c’est si bon le foie gras… »), déforestation avec pour seul et unique objectif de voir briller des guirlandes sur un sapin gavé aux pesticides pendant quelques semaines… Et le tout justifié par l’idée absconse que, pendant les fêtes, tout est permis ! (comme finalement le reste de l’année).

De nombreux stands du marché de Noël de Strasbourg proposent des articles de fabrication chinoise. La magie low-cost.

Difficile pourtant de se défaire de cette « tradition » qui s’apparente plutôt de nos jours à la fête du matérialisme. L’idée de fêter en famille en toute sobriété avec des cadeaux locaux fait son chemin mais reste minoritaire. Dissonance cognitive quand tu nous tiens… Entre pression sociale mais aussi celle des industriels qui prennent les parents en otage par le biais de leurs enfants, adopter une consommation exagérée durant les fêtes de Noël est devenu une norme, voire une clause obligatoire du bonheur.

Dans notre société au bord de l’effondrement, Noël ne fait pas exception à la commercialisation de l’esprit de fête. Les enfants eux-mêmes ne sont pas épargnés et par le biais de mensonges joliment déguisés, et apprennent déjà à obéir aux injonctions de la société du spectacle (Debord), perpétuant indéfiniment les préceptes qu’on leur inculque. Et si l’on décidait de redonner ses lettres de noblesse à Noël ? Voire même, en finir avec Noël comme nous le connaissons ?

J.M.

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