De façon globale, la culture intensive des deux drogues illégales les plus consommées dans le monde repose généralement sur des méthodes de production nocives pour l’environnement et participe à une part non négligeable des émissions globales de CO2. En effet, la production illégale de cocaïne est responsable d’une part importante de la déforestation en Amérique du Sud. Selon, l’agence anti-drogue des États-Unis, plus de 2,4 millions d’hectares des forêts tropicales sud-américaines ont été rasées ces deux dernières décennies au profit de la culture illégale de coca, menaçant près de 6000 espèces animales de la région[1]. Quant à la culture de cannabis – dont le mode de production en intérieur est le plus répandue en raison des multiples récoltes possibles par année – elle repose sur des méthodes grandement énergivores et néfastes pour l’environnement, telles que l’utilisation d’un éclairage 100% artificiel, du chauffage, des systèmes de ventilations, des déshumidificateurs et une énorme quantité d’eau pour maintenir les plantes en vie tout au long de la chaîne de production[2]. À l’heure, donc, où les impacts environnementaux du trafic de drogue sont de plus en plus documentés par des scientifiques et agences antistupéfiants, une récente étude conduite par des chercheurs de l’Université des sciences de la vie de Prague révèle qu’une petite quantité de méthamphétamine rejetée dans les rivières suffit à modifier le comportement des truites, pouvant menacer la pérennité à long terme de l’espèce. 

La consommation de drogues illicites a des conséquences négatives sur les sociétés humaines à travers le monde, qu’elles soient de nature économique et sécuritaire, ou encore et principalement liées à la santé. À cet égard, la méthamphétamine, dont la surdose peut être létale, n’y fait pas exception. Bien connue des pratiquants de « chemsex » ou dans le milieu de la prostitution, la méthamphétamine, autrement appelée « Tina », « Meth » ou « Crystal », connait depuis plusieurs années une forte expansion sur les marchés clandestins des drogues en Europe Centrale et de l’Est [1].

Méthamphetamine – Pixabay

Mais dans le cadre de recherches sur l’impact de la méthamphétamine sur l’environnement, des chercheurs tchèques ont analysé les conséquences de la consommation de drogues illicites sur la contamination des écosystèmes aquatiques. La présence de résidus de méthamphétamines dans les eaux usées a un impact notable sur la santé des poissons présents dans les régions avoisinantes. Les résultats de l’étude publiée dans le Journal of Experimental Biology[2] sont sans appels. La méthamphétamine provoque une dépendance et une altération du comportement des truites sauvages, susceptibles de menacer la survie à long terme de leur population.

Une préférence pour les eaux contaminées

Lors du processus de consommation de la méthamphétamine, ses propriétés actives restent inchangées et se retrouvent donc dans les eaux usées une fois excrétées par les utilisateurs. Malheureusement, n’étant pas conçues à cet effet-là, les stations d’épuration ne permettent pas la filtration effective de ces substances nocives. Dès lors, après avoir constaté la présence de méthamphétamine dans les rivières et eaux côtières, dont la concentration pouvait atteindre jusqu’à un microgramme par litre aux abords des grandes villes, l’équipe de chercheurs a collecté plusieurs dizaines d’individus de truites sauvages en provenance d’eaux contaminées, ainsi qu’issus d’une pisciculture locale aux eaux saines.

Les truites issues des eaux contaminées ont été placées dans un bassin contenant une concentration de drogue similaire à celle observée dans la rivière pendant deux mois. Les truites issues des eaux saines ont été placées dans un bassin d’eau pure pendant une durée similaire. Ensuite, pendant dix jours les deux populations différentes ont été placées dans un bassin de sevrage auquel était intégré un courant d’eau non contaminée et un courant d’eau contenant de la méthamphétamine. Les chercheurs ont ensuite comparé les réponses des poissons exposés à la méthamphétamine avec celles des poissons qui n’avaient jamais été en contact avec cette drogue grâce à des données enregistrées via des mini capteurs et caméras, fixés dans les différents bassins[3].

Truite sauvage – Pixabay

Cette étude a permis d’observer que la moitié des truites avait une préférence marquée pour l’eau contenant de la méthamphétamine, et que parmi ce groupe, 95% des poissons étaient issus des bassins contenant de l’eau contaminée.

Des effets inquiétants

Outre la préférence pour les eaux contaminées, les chercheurs ont constaté une perte de mobilité au cours des premiers jours de sevrage, pouvant être interprétée comme des signes d’anxiété ou de stress, similaires aux signes typiques du sevrage chez l’homme. Cette altération du comportement des truites pendant la période de sevrage s’explique par la présence de résidus de drogue dans les tissus cérébraux des poissons, responsables de la modification du métabolisme cérébral. Selon Pavel Horky, membre de l’équipe de chercheurs, « les poissons sont sensibles aux effets indésirables de nombreuses drogues neurologiques, de l’alcool à la cocaïne, et peuvent développer une toxicomanie liée à la voie de récompense de dopamine de la même manière que les humains »[4].

Plus inquiétant, dans son interview accordé à CNN, Horky prévient que « de tels effets pourraient modifier le fonctionnement d’écosystèmes entiers, car les conséquences négatives affectent tant les individus que les populations de truites dans leur ensemble »[5]. En effet, migrateurs de nature, la dépendance à la méthamphétamine pourrait entraîner une modification de leur habitat naturel, et causer des risques au niveau de l’alimentation, de la reproduction et de la survie des individus. Par exemple, les truites peuvent être moins enclines à échapper aux prédateurs ou à chercher un partenaire.

Bien qu’ils se veulent rassurants pour la santé humaine en précisant que la substance illicite ne s’accumule pas dans la chair du poisson, et ne risque donc pas d’être indirectement ingérée par l’homme, le rejet de la méthamphétamine dans les écosystèmes d’eau douce provoque une dépendance chez les truites, néfaste pour la survie de l’espèce.

W.D.

 

[1] Infor Drogues, Méthamphétamine, disponible sur https://infordrogues.be/informations/produits/methamphetamine/

[2] Horky, P., et al., Methamphetamine pollution elicits addiction in wild fish, Journal of Experimental Biology, 6 juillet 2021, Vol. 224, disponible sur https://journals.biologists.com/jeb/article-abstract/224/13/jeb242145/270755/Methamphetamine-pollution-elicits-addiction-in?redirectedFrom=fulltext

[3] Parker, M., Ford, A., « Pourquoi les poissons deviennent dépendants des drogues » in BBC news, 25 juillet 2021, disponible sur https://www.bbc.com/afrique/monde-57955169

[4] Guy, J., « Methamphetamine in waterways may be turning trout into addicts” in CNN, 6 juillet 2021, disponible sur https://edition.cnn.com/2021/07/06/europe/trout-drug-addiction-scli-intl-scn/index.html

[5] Ibid.

[1] X., « La production de cocaïne nuit à l’environnement » in Brut, 2 février 2019, disponible sur https://www.brut.media/fr/international/la-production-de-cocaine-nuit-a-l-environnement-0ac1555b-a426-4ef0-9d45-6b12aed0bee2

[2] Aurora, M., « la culture du cannabis, un danger pour l’environnement ? » in Euronews, 1 Janvier 2020, disponible sur https://fr.euronews.com/2020/09/30/la-culture-du-cannabis-un-danger-pour-l-environnement

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