« On ne naît pas gardien(ne) de la Nature, on le devient » – Marine Calmet, juriste militante

Après trois années de mobilisation en Guyane française contre le projet de mine industrielle Montagne d’or et les forages offshore de Total, Marine Calmet témoigne des carences de notre société et de nos lois pour protéger la nature. C’est à l’occasion de la sortie de son livre que Mr Mondialisation a souhaité échanger avec cette juriste engagée. Interview.

« Ce livre est ainsi le récit d’un parcours initiatique, dont le but est de proposer de nouvelles réponses à celles et ceux qui, lassés des pétitions, des pancartes et des écogestes, souhaitent investir le rôle de gardien, pour défendre les droits de la nature et lutter contre l’impunité des industries coupables d’écocide. Pour illustrer l’émergence de ces nouveaux concepts et tenter de démontrer leur nécessité, j’ai choisi de retracer l’histoire de trois années de mobilisation contre les industries extractives en Guyane française, le projet de mine Montagne d’or et les forages offshore de TOTAL » , explique Marine Calmet.

Après trois années de mobilisation en Guyane française contre le projet de mine industrielle Montagne d’or et les forages offshore de Total, elle témoigne des carences de notre société et de nos lois pour protéger la nature. Face aux appétits des industriels et à la duplicité de l’État, contre le pillage de la terre et des peuples colonisés, sa réponse est celle d’une désobéissance créatrice et constructive. Elle enjoint à sortir de l’Anthropocène, à écouter et apprendre des Premières Nations, à créer de nouvelles normes juridiques respectueuses des processus biologiques de notre planète et, surtout, à replacer la communauté humaine au sein de la communauté du Vivant. C’est à l’occasion de la sortie de son livre que Mr Mondialisation a souhaité échanger avec cette juriste engagée. Interview.

Portrait de Marine Calmet

Mr Mondialisation : Bonjour Marine. Vous expliquez dès le début de votre ouvrage que le but est « de proposer de nouvelles réponses à celles et ceux qui, lassés des pétitions, des pancartes et des écogestes, souhaitent investir le rôle de gardien ». Qu’est-ce qui a motivé ce changement dans votre manière de militer ?

Marine : Il y a autant de manières de militer que de militantes et de militants. Pour ma part, après plusieurs années d’engagement écologiste, j’avais le sentiment que mon horizon d’action était encombré d’injonctions court-termistes : signer cette pétition, aller à cette manif, soutenir cette campagne contre Monsanto, TOTAL et autres grands pollueurs … Participer m’apportait une petite satisfaction sur le moment sans parvenir à compenser ma frustration face à l’immobilisme des institutions, l’impunité des multinationales et la menace du compte à rebours climatique. Attention, il ne s’agit pas de dénigrer ces actions qui sont essentielles, mais de rechercher une manière de les inscrire dans une démarche globale et profonde, un engagement sur le long terme. C’est ce cheminement pour devenir gardienne ou gardien de la nature que j’ai voulu explorer pour entrevoir des solutions systémiques sur le long terme qui puissent répondre aux enjeux de notre siècle.

Mr Mondialisation : A travers cet ouvrage, vous racontez trois années de mobilisation contre les industries extractives en Guyane Française, le projet de mine Montagne d’or et les forages offshore de TOTAL. Quels constats et apprentissages avez-vous fait de ces trois années de mobilisation ? 

Marine : La Guyane est une terre d’antagonismes. Sa forêt est majestueuse, grouillante de vie, elle héberge des centaines d’espèces animales et végétales. Ses fleuves sont les veines d’un gigantesque écosystème amazonien dont dépendent les humains et les non-humains. Et pourtant aujourd’hui ces veines sont empoisonnées par le mercure déversé par des milliers de chercheurs d’or illégaux présents sur le territoire et la forêt est menacée par de nombreux permis miniers délivrés avec l’accord de l’Etat français. J’ai observé les comportements de ces industries assoiffées d’or et la résilience de ces peuples qui refusent que leurs terres sacrées soient sacrifiées au profit de projets économiques néocoloniaux. L’image qu’ils renvoient de notre civilisation met en lumière le chemin qu’il nous reste à accomplir pour restaurer notre lien à la terre.

Crédits photo : Gendarmerie de Guyane

Mr Mondialisation : Votre objectif, avec ce récit initiatique, est « d’illustrer l’émergence des concepts de droits de la nature et d’écocide afin de montrer leur nécessité ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Marine : Plutôt que développer de grandes théories, je voulais à travers ces histoires de luttes montrer concrètement les mécanismes déviant dans notre société en racontant cet affrontement entre deux cultures radicalement opposées : d’un côté ceux qui considèrent comme appartenir à la terre et ceux qui considèrent que la terre leur appartient. Selon moi, cette rupture est le fruit d’une incapacité à s’identifier à la nature, à comprendre que nos destins sont intrinsèquement liés. Pour réinstaurer un équilibre entre humains et non humains et permettre aux gardiens de remporter des victoires, j’ai voulu illustrer l’importance de reconnaître des droits à la nature dans nos lois et de poursuivre les responsables d’écocide.

Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi l’expression de « gardiens de la nature » ? 

Marine : J’aime particulièrement le mot gardien car il renvoie au mouvement des droits de la nature et aux mécanismes de guardianship (« tutelle » en anglais) mis en place pour reconnaître la personnalité juridique des écosystèmes et leur attribuer des tuteurs chargés de défendre leurs droits. C’est le cas notamment des gardiens du fleuve Atrato en Colombie. Ces nouveaux modèles me donnent beaucoup d’espoir car ils laissent envisager un statut de protecteur (et non de propriétaire) de la nature pour transcender le rôle de citoyen ou de citoyenne. Liberté, égalité fraternité ? Oui, mais comme le dit Jeanne Burgart-Goutal dans son ouvrage Être écoféministe, pas de liberté sans respect des limites planétaires, pas d’égalité sans commun désirable, pas de fraternité sans inclure les non-humains.

Camp d’orpailleurs dans la forêt / Crédits photo : Parc Amazonien de Guyane

Mr Mondialisation : Que diriez-vous à celles et ceux qui souhaitent devenir gardiens et gardiennes de la Nature à leur tour ? Concrètement, que peuvent-ils faire ?

Marine : Dans mon livre je ne donne pas une solution clef en main, mais une méthode à travers un récit initiatique qui j’espère pourra convaincre d’autres personnes à entamer leur propre cheminement pour devenir gardien ou gardienne de la Nature. Concrètement, il s’agit de plusieurs étapes que je décris au travers d’anecdotes : apprendre à écouter et à comprendre la Nature, réussir à se « décoloniser » des a priori, être ouvert et prêt à déconstruire ce que nous tenons pour acquis, reconstruire un récit commun en nous inspirant d’autres cultures qui ont su conserver leur lien avec le vivant, passer son rite d’initiation, savoir résister ensemble et construire une communauté basée sur la solidarité entre humains et non-humains, et d’autres étapes qui jalonnent cet apprentissage.

Mr Mondialisation : Grandie de cet apprentissage, vous êtes devenue une véritable gardienne de la Nature depuis Paris. Comment continuez-vous votre lutte aujourd’hui, à des kilomètres de la Guyane Française ?  

Marine : Je ne sais pas si je suis devenue une véritable gardienne, mais j’espère en tout cas être sur la bonne voie. Être gardien et gardienne de la nature c’est faire preuve de désobéissance créatrice hors des institutions et administrations sclérosées dont les actions sont dévoyées, et déployer de nouveaux modèles de gouvernance dans le respect des équilibres naturels et des limites planétaires. Cela signifie protéger les droits de la Nature, même lorsque cela implique d’être en désaccord avec les lois existantes, pensées par les humains pour les humains rappelons-le. Je continue à m’investir pour la Guyane, même si c’est ici en Métropole (en attendant que la pandémie soit derrière nous et que je puisse repartir), notamment aux côtés des membres de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) pour obtenir de nouvelles lois, l’abandon définitif des mines industrielles en Amazonie française ou encore l’inscription dans notre droit du crime d’écocide. Les déceptions de la CCC nous le montre, le chemin est encore long ! Mais c’est aussi pour cela que je me suis lancée dans la construction d’une école pour les droits de la Nature, Wild Legal. C’est par le biais de l’éducation, de la sensibilisation et des actions concrètes de terrain que nous ferons évoluer les choses sur le long terme. 

Mr Mondialisation : Malgré tout ce que vous avez pu voir et vivre, « l’appétit indécent de ces industriels qui se comportent en pillards et la duplicité de l’État » notamment , vous affirmez rester optimiste. Pourquoi, et comment ? 

Marine : Je reste optimiste, l’option de baisser les bras n’existe pas. D’autant plus qu’un changement est déjà perceptible, des initiatives pour les droits de la nature fleurissent partout dans le monde et notamment en France ces derniers mois, nous avons d’ailleurs lancé un réseau pour nous soutenir. C’est une nouvelle révolution copernicienne qui questionne enfin notre place au sein de la communauté du vivant, non plus comme « maîtres et possesseurs » de la nature comme le défendait Descartes, mais comme gardiens ou gardiennes. 

Mr Mondialisation : Un dernier mot pour nos lecteurs et lectrices ? 

Marine : Grâce à ce livre, j’ai voulu rendre hommage à toutes les personnes qui sur le terrain se battent pour protéger la Nature et plus particulièrement en Amazonie, les membres du collectif Or de question et des organisations autochtones de Guyane, dont l’histoire mérite d’être racontée car leur engagement est sans faille. Je voulais aussi partager les coulisses de la Convention citoyenne pour le climat car pour moi cette aventure démocratique d’un autre genre illustre parfaitement une chose : on ne naît pas gardien ou gardienne de la Nature, on le devient. Et si grâce à la lecture de ce récit initiatique vous avez envie de rejoindre le mouvement, je serai heureuse de vous accueillir dans l’équipe de l’association Wild Legal. 

– Propos recueillis par Camille Bouko-levy

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