Lancée en 2024, l’Opération Milliard veut réorienter les flux financiers vers les associations et entreprises qui répondent aux besoins essentiels tout en préservant le vivant. Mr Mondialisation a échangé avec Alice Rahmoun, autrice de l’association, sur ce projet ambitieux.
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Face aux crises écologiques et sociales, l’argent ne manque pas toujours : il est aussi question de savoir où il va.
Alors que les initiatives qui renforcent le lien social, réduisent les inégalités et préservent le vivant, peinent souvent à trouver des financements à la hauteur de leurs besoins, d’autres modèles économiques continuent d’attirer des capitaux considérables. Depuis 2024, l’Opération Milliard entend inverser cette logique en redirigeant les flux financiers vers les organisations qui construisent concrètement une société plus juste et respectueuse des limites planétaires.
« Son ambition : faire en sorte que ces structures puissent, elles aussi, accéder à des financements à l’échelle du milliard. »
Car pour ses membres, la transition écologique ne peut se faire sans justice sociale, ni sans remettre en question les critères qui déterminent aujourd’hui où va l’argent. De la responsabilité des banques et des pouvoirs publics au rôle de l’épargne citoyenne, en passant par une collecte solidaire organisée dans Minecraft, l’association défend une conviction : les alternatives existent déjà, mais elles ont besoin de moyens pour changer d’échelle.

Mr Mondialisation : Pour commencer, qu’est-ce que l’Opération Milliard et pourquoi avoir lancé cette association en 2024 ? Quel constat de départ vous a poussé à agir ?
Alice Rahmoun : « Notre société fait face à de nombreuses crises sociales, environnementales et démocratiques. Notre système économique est à bout de souffle, tout comme les écosystèmes auxquels nous appartenons.
Nous avons collectivement besoin d’une société et d’une économie capables de satisfaire dignement les besoins humains, tout en préservant le vivant et en respectant les limites planétaires. Pour y parvenir, nous devons faire advenir une transition juste.
« Face à ces crises, on entend souvent qu’il faut créer de nouveaux modèles et de nouveaux récits. Or, ces modèles économiques et ces récits existent déjà. »
Ils sont portés par des entreprises et des associations qui, partout en France et au quotidien, renforcent le lien social, réduisent les inégalités et répondent aux besoins humains dans la dignité, tout en respectant les limites planétaires. Pourtant, les modes de financement dominants, construits pour servir la rentabilité à court terme, ne reconnaissent pas suffisamment leur valeur et freinent leur développement. »
Mr Mondialisation : Vous parlez de « rediriger les flux financiers vers la transition juste ». De quels flux financiers parle-t-on concrètement, et surtout, d’où vient ce milliard que vous cherchez à mobiliser ?
Alice Rahmoun : « Nous parlons principalement des financements qui alimentent une économie extractiviste et capitaliste traditionnelle, dont l’objectif est avant tout de faire de l’argent avec l’argent.
La recherche de rendements élevés à court terme, tout comme l’attractivité de modèles de start-up dans la tech ou l’intelligence artificielle, permet à certaines activités d’accéder facilement aux financements, même lorsqu’elles ne remettent pas en question des modèles économiques aux impacts sociaux ou environnementaux importants.
Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi le chiffre d’un milliard d’euros ? Est-ce un objectif symbolique, réaliste, ou correspond-il à un besoin financier précis des structures de la transition ?
Alice Rahmoun : « Nous sommes partis du constat qu’il faudrait au minimum 60 milliards d’euros par an pour réaliser la transition environnementale, selon le rapport Pisani-Ferry.
Or, les entreprises et les associations de la transition juste parviennent à se financer à hauteur de quelques milliers, de dizaines de milliers, parfois de millions d’euros, mais rarement de milliards.
« À l’inverse, les grandes entreprises technologiques, par exemple, peuvent lever des sommes considérables. »
Pour réussir la transition, les organisations qui transforment nos façons de vivre, de travailler, de consommer, de produire et de créer du lien doivent pouvoir accéder à des financements à l’échelle du milliard. »
« Les milliards existent, mais la transition n’en récolte que les miettes. »
Mr Mondialisation : Vous estimez que beaucoup d’argent existe déjà, mais qu’il est mal orienté. Quels sont, selon vous, les principaux mécanismes qui font aujourd’hui partir l’argent vers des activités incompatibles avec une transition écologique et sociale ?
Alice Rahmoun : « Le premier, c’est la recherche de rendements élevés du capital. Même lorsqu’un particulier souhaite placer son argent, le réflexe est souvent de rechercher les rendements les plus importants. On vise parfois des rendements à deux chiffres, alors que les organisations commerciales de la transition juste, par exemple, redistribuent les bénéfices à leurs salarié·es, les réinvestissent et ne rémunèrent pas le capital à de tels niveaux.
Le deuxième mécanisme, c’est la méconnaissance de ces modèles. L’économie sociale et solidaire et la transition juste restent peu connues. Ces modèles, qui ne sont pas toujours enseignés dans les écoles de commerce ni suffisamment conseillés aux personnes qui créent leur entreprise, sont pourtant de véritables modèles entrepreneuriaux qui fonctionnent.
Il est même possible d’entreprendre dans le monde associatif. Entreprendre ne signifie pas nécessairement détenir du capital et diriger une entreprise : c’est aussi mettre en œuvre une idée au sein d’une organisation.
Mr Mondialisation : Concrètement, comment comptez-vous convaincre les citoyennes et les citoyens de déplacer leur argent ? Est-ce principalement une question d’épargne, de dons, d’investissement, de consommation… ?
Alice Rahmoun : « C’est une question qui concerne l’ensemble des flux financiers ! Les investisseurs privés comme institutionnels devraient faire évoluer leurs stratégies d’investissement.
Les associations dont les modèles mêlent des enjeux sociaux et environnementaux rencontrent également des difficultés pour obtenir des dons. Les financeurs ont souvent l’habitude de soutenir des projets qui entrent dans des catégories précises : uniquement le social, uniquement le climat, ou encore des actions destinées à des bénéficiaires directs. Les initiatives qui croisent plusieurs enjeux peinent alors à trouver leur place.
Et, bien évidemment, il y a l’épargne ! Des milliards d’euros d’épargne ne sont aujourd’hui pas orientés vers la transition, parfois sans que les personnes qui la détiennent le sachent ou sachent qu’elles peuvent choisir des produits plus vertueux. Pourtant, ces produits existent. »
Mr Mondialisation : Comment choisissez-vous les organisations qui bénéficient des fonds ? Quels critères permettent de déterminer qu’une association, une coopérative ou une entreprise appartient réellement à la « transition juste » ?
Alice Rahmoun : « Nous avons défini une liste de critères à partir de plusieurs éléments. D’abord, l’activité de l’association ou de l’entreprise doit répondre à un besoin essentiel : se nourrir, se déplacer, se loger, créer du lien, se former ou apprendre, par exemple – tout en garantissant la dignité des personnes, le respect du vivant et celui des limites planétaires.
Ensuite, sa gouvernance doit être participative et démocratique. Enfin, lorsqu’il s’agit d’une organisation commerciale, sa lucrativité doit être limitée. Le partage de la valeur avec les salarié·es ou les bénéficiaires doit également être mis en place.»
Mr Mondialisation : Comment évitez-vous le risque de « greenwashing » ou de récupération du vocabulaire de la transition par des acteurs qui ne changent pas réellement leurs pratiques ?
Alice Rahmoun : « Nous essayons de mettre en avant des organisations qui respectent ces critères, tout en nous efforçant de les appliquer à nous-mêmes. Il arrive toutefois que certains contextes nous obligent à déroger à des pratiques que nous souhaiterions voir évoluer.
C’est notamment le cas du financement NoPlanetB, que nous avons cofinancé avec l’ONG ACTED. Les fonds provenant de l’Union européenne, un appel à projets devait être organisé.
Pour le prochain financement via le Fonds de dotation, nous financerons l’Opération Milliard et les lieux représentés dans le jeu, qui avaient déjà candidaté à NoPlanetB. Cela leur évitera de déposer un nouveau dossier, une démarche longue et fastidieuse. C’est aussi un changement de pratique que nous voulons défendre.
Mr Mondialisation : Votre démarche repose beaucoup sur la réorientation de l’argent. Mais jusqu’où peut-on transformer le système sans s’attaquer directement aux structures qui produisent les inégalités et la crise écologique ? La finance est-elle le levier principal ou seulement l’un des leviers ?
Alice Rahmoun : « L’argent est un levier majeur : c’est le nerf de la paix. Sans argent, il n’y a pas de projet, pas de salaire, pas d’équipe.
Aujourd’hui, les structures économiques qui produisent des inégalités et aggravent la crise écologique n’ont pas toujours à rendre des comptes sur leurs impacts, et pourtant, elles sont financées. À l’inverse, celles qui limitent leurs impacts et redistribuent la valeur manquent de financements.
Il existe aussi d’autres leviers, culturels, éducatifs ou liés à la gouvernance. Mais eux aussi peuvent être activés à grande échelle lorsqu’on leur donne les moyens financiers nécessaires ! »
Mr Mondialisation : Vous défendez l’idée d’une finance au service de l’intérêt général. Est-ce que votre objectif est de réformer le système financier existant ou, à terme, d’en sortir pour construire d’autres modèles économiques ?
Alice Rahmoun : « Notre objectif est de construire d’autres modèles économiques. Ou plutôt, de les valoriser, car beaucoup existent déjà ! Certaines des organisations que nous mettons en avant et que nous souhaitons voir financées sont présentes depuis plusieurs dizaines d’années. Nous voulons que leurs modèles deviennent majoritaires dans l’économie de demain. »
Mr Mondialisation : Quel rôle les pouvoirs publics devraient-ils jouer dans cette redistribution des richesses ? Une initiative citoyenne comme la vôtre peut-elle réellement compenser les insuffisances de l’État et des collectivités ?
Alice Rahmoun : « Non, notre initiative ne peut pas compenser, par exemple, la baisse des subventions publiques. L’objectif n’est pas de faire reposer le financement des associations uniquement sur le secteur privé.
Concernant le financement des entreprises de la transition, nous souhaitons également que l’État puisse créer un fonds de garantie destiné aux fonds d’investissement qui soutiennent ces organisations. Cela permettrait de sécuriser ces financements et de leur donner davantage d’ampleur. »
Mr Mondialisation : Vous avez créé un Fonds de dotation pour la transition juste. Comment fonctionne-t-il concrètement, et qui décide de la destination de l’argent récolté ?
Alice Rahmoun : « L’argent collecté par le Fonds de dotation pour la transition juste lors de l’événement caritatif Cité Solidaire, organisé sur Minecraft, financera l’Opération Milliard et les lieux représentés dans le jeu, en fonction des sommes récoltées.

Ces lieux sont des démonstrateurs de la transition juste sur leurs territoires. Ils ont été sélectionnés dans le cadre de l’appel à projets NoPlanetB, porté avec ACTED, mais n’avaient pas pu bénéficier du premier financement.
Les critères retenus portent sur la transition juste : gouvernance partagée, réponse aux besoins essentiels, dignité humaine, respect du vivant et des limites planétaires. L’implication de ces lieux dans leur territoire a également été étudiée.
Ces critères ont été définis par les membres de l’Opération Milliard, en lien avec son conseil scientifique, composé de chercheur·euses et d’économistes spécialistes de la transition juste. »
Mr Mondialisation : Pourquoi avoir choisi Minecraft et le streaming comme moyens de sensibilisation et de collecte ? Qu’est-ce que ces univers peuvent apporter à un combat social et écologique ?
Alice Rahmoun : « Nous voulions montrer que la transition juste est partout ! Elle peut se vivre aussi bien en ligne, dans un jeu vidéo, que dans la vraie vie, au sein des lieux qui la font avancer et de l’Opération Milliard.
Nous voulions aussi montrer que les notions de ressources, d’entraide et de coopération peuvent trouver leur place dans un jeu qui semble opposer quatre équipes pendant trois jours.
Minecraft repose notamment sur l’utilisation des ressources, leur limitation et la construction. Pour nous, le monde qui suivra la transition juste reste à bâtir. Cette symbolique nous semblait donc particulièrement cohérente avec notre démarche. »
Mr Mondialisation : Avec La Cité solidaire, vous représentez dans Minecraft 14 lieux de la transition qui existent réellement. Pourquoi était-il important pour vous de mettre en avant ces initiatives locales plutôt que de rester sur un discours général sur l’écologie ?
Alice Rahmoun : « On entend souvent qu’il faut inventer de nouveaux modèles ou de nouveaux récits, comme s’il fallait tout créer de zéro. Pourtant, ces 14 lieux existent déjà, parmi des centaines, voire des milliers d’autres. Ils fonctionnent et démontrent que la transition est en cours. Elle a simplement besoin d’être soutenue et financée ! »
Mr Mondialisation : Vous demandez aux citoyens de reprendre en main l’orientation de leur argent. Mais est-ce que cela ne revient pas, finalement, à faire peser sur les individus une responsabilité qui devrait d’abord incomber aux banques, aux entreprises et aux pouvoirs publics ?
Alice Rahmoun : « Le changement que nous cherchons est systémique. D’un côté, nous appelons les citoyennes et les citoyens à se rassembler pour peser collectivement sur les banques, les entreprises et les pouvoirs publics, afin de faire évoluer les choses. Chacune et chacun doit agir à la hauteur de ses responsabilités.
« Les pouvoirs publics dépendent notamment des élu·es que nous choisissons. Notre système économique est également lié à ce que nous achetons et aux endroits où nous travaillons. »
De notre côté, à l’Opération Milliard, nous menons des actions de plaidoyer auprès des financeurs, des banques et des pouvoirs publics pour les inciter à repenser la répartition de leur argent au profit de la transition juste.
Il est essentiel de montrer que d’autres modèles existent et qu’ils permettent de construire une vie plus digne et plus juste pour toutes et tous. »
– Mauricette Baelen
Photo de couverture : l’équipe de l’Opération Milliard










