Romane Dubois a passé un an comme volontaire dans le camp de réfugiés syriens de Katiskas, au nord de la Grèce. Fin 2016, avec son ami et photographe Miguel M. Serrano, ils décident de donner la parole aux personnes présentes dans le camp, avec un double objectif : il s’agissait en premier lieu de leur offrir un espace d’expression libre de leurs sentiments, colères, joies… Un espace de sécurité. Une manière aussi d’apprendre à les connaître, au delà de leur statut de réfugiés. En parallèle, il leur importe de donner le maximum de visibilité à ces témoignages pour sensibiliser le plus grand nombre de personnes possible, humaniser ces « réfugiés » dans l’espoir de contribuer à améliorer leur situation et faire réagir des autorités qui doivent prendre leurs responsabilités. Leur documentaire, Oser, réalisé avec peu de moyens est disponible librement sur youtube.

Des témoignages qui ne laisseront personne indifférent

Des visages, silencieux, se succèdent à l’écran : hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, souriants ou impassibles, nous fixent d’un regard perçant. Tous et toutes sont des réfugiés syriens. Un statut que l’on s’imagine rarement revendiquer jusqu’au jour où la guerre vous pousse sur les chemins de l’exil, abandonnant toute votre vie derrière vous, jusqu’à votre dignité, pour espérer obtenir l’asile dans un pays.

Devenir réfugié, en plus d’avoir tout perdu, tant les biens matériels que des proches, cela signifie aussi bien souvent subir la méfiance, voire le rejet d’une partie de la population du pays d’accueil. Ce mot devient une nouvelle identité. Les réfugiés sont depuis longtemps des boucs-émissaires tout désignés. Et encore, quand pays d’accueil il y a, car les réfugiés syriens ont vu les portes de maints pays se fermer devant eux avant que certains ne leur ouvrent les leurs. Il leur a aussi fallu subir aussi les camps de réfugiés où si l’on peut faire de belles rencontres, le quotidien est une lutte de tous les instants pour survivre, la promiscuité omniprésente, tout comme le manque de nourriture, de soin, des conditions sanitaires désastreuses, la violence, la peur.

Crédit photo : Miguel M. Serrano

Devant la caméra, les réfugiés se livrent avec une pudeur et une retenue palpables sur la manière dont ils ont vécu – et vivent encore – l’arrachement à leur pays. La façon dont les sentiments, l’humanité, peuvent se transformer dans des situations extrêmes dont la guerre incarne sans aucun doute le paroxysme, elle qui n’amène que destruction et misère. La honte, l’humiliation, la tristesse omniprésente pour ceux qui sont restés en Syrie, l’angoisse devant les informations qui parlent, des années plus tard, d’une guerre se prolongeant. Tous sont passés par des évènements traumatisants qui leur laisseront des marques à vie quand ils n’ont pas désirés eux-mêmes de mourir à un moment donné. Comme ce réfugié qui a vu son meilleur ami mourir sous les bombes, son corps disloqué sous ses yeux.

Les épreuves qu’ont vécues ces réfugiés, on ne peut les ressentir à notre tour, elles leur appartiennent. Malgré toute l’empathie dont on peut être capable, il faut se résigner à ne pouvoir jamais qu’effleurer les douleurs que ces personnes ont ressenties, la difficulté du parcours qu’elles ont dû suivre. Mais on peut partager, relayer ce terrible vécu et se mobiliser pour que de semblables expériences appartiennent un jour au passé.

Oser a déjà été proposé par différents organismes dans des événements culturels et militants en Espagne et en Argentine : à la biennale de Buenos Aires en 2019, pour une installation artistique autour du thème des frontières, « La artificialidad del limite », qui s’est tenue au centre culturel Conde Duque à Madrid. Il a été également utilisé à des fins pédagogiques dans ces mêmes pays. La diffusion s’est faite grâce à l’association Mundo en Movimiento, co-créée par un des réalisateurs du documentaire. Mundo en Movimiento s’occupe des différents aspects de la migration, impulsant un mouvement de citoyenneté global à travers différents projets concrets et digitaux en Espagne.

Crédit photo : Miguel M. Serrano

Rencontre avec Romane & Miguel, les porteurs de parole

Comment est née l’idée de réaliser Oser ? Y-a-t-il eu un déclic particulier lorsque vous étiez volontaire dans ce camp en Grèce ? D’ailleurs, qu’est-ce qui vous a poussés à devenir volontaire, vous et votre ami Miguel Serrano ?

Nous sommes venus au camp de réfugiés dans l’optique de tendre la main à ces personnes qui arrivaient sur le territoire européen. Pour ma part, je ressentais le besoin d’aller à leur rencontre, de leur montrer que moi, en tant qu’européenne, je les accueillais à bras ouverts. Je ne supportais pas -et toujours pas- la manière dont les institutions européennes traitaient ces personnes. Cette inhumanité m’a poussée à leur montrer un autre visage de l’Europe. Quand vous me posez cette question, me vient en tête une scène imaginaire mais représentative, qui serait moi avec une pancarte de bienvenue à l’entrée du camp de réfugiés, allant à la rencontre de mes nouveaux co-citoyens. Je n’avais pas plus d’ambitions !

Mes motivations étaient similaires. Je crois que les événements comme ce grand exode, conséquence de la guerre en Syrie et des autres conflits au Moyen Orient, en appellent à la responsabilité de tous. Les guerres font partie d’un système international et les intérêts politiques et économiques ne se réduisent pas aux parties qui sont directement impliquées dans ces conflits. La guerre et ses morts nous appartiennent à tous, on ne peut plus se cacher derrière l’ignorance, et nous avons encore moins d’excuses avec une mondialisation aussi ouverte que celle que nous avons aujourd’hui. Je suppose que cette expérience nous profondément changé, tous ceux qui avons mis un pied dans ce camp de réfugiés. Depuis cette expérience, nous restons tous engagés d’une manière ou d’une autre au service de ce qu’on appelle la défense des droits fondamentaux des être humains. Quand tu es témoin et acteur de certaines situations, il y a des concepts qui prennent toute leur valeur.

Crédit photo : Miguel M. Serrano

Au fil des mois passés à leurs côtés, ces personnes sont devenues des amis. Nous comprenions leurs sentiments d’injustice, d’invisibilité, d’insécurité… La liste est longue. Mais nous avons aussi ressenti leur besoin d’expression. D’un autre côté, nous ressentions une frontière imaginaire entre notre environnement habituel (l’Europe privilégiée) et la réalité que nous avions sous les yeux. Un décalage d’autant plus criant quand ce terme de « réfugié » s’utilisait pour définir une réalité si complexe. En même temps, ces relations d’amitié naissantes nous démontraient que nous partagions tous des émotions humaines universelles. Il y avait donc une contradiction énorme entre cette réalité et la distance que générait ce terme de « réfugié ».

Puis nous avons visionné, un soir, le documentaire Human, de Yann Arthus Bertrand. Cette oeuvre nous a beaucoup inspirés, tant pour la qualité de ses témoignages que la simplicité de son format. Cette simplicité nous était imposée, car nous n’avions aucun moyen économique. Oser ne prétendait pas être artistiquement unique, sa valeur résidait dans la force de ses témoignages, des personnes qui apparaissent, de la relation que nous avons créée avec eux.

C’est ainsi qu’est née l’idée d’Oser. Pour offrir un espace d’expression libre. Et transmettre le message aux citoyens du monde, pour qu’ils découvrent ces personnes, qu’ils les voient, qu’ils les humanisent. Qu’ils voient leurs sourires et leurs larmes, leur beauté et leurs souffrances.

Au sujet du titre justement, pourquoi avoir choisi « Oser » ? Est-ce une référence à la difficulté pour les réfugiés de témoigner ?

Le titre Oser à été choisi pour différentes raisons. Oser parler de ses sentiments, de son vécu, ne pas le cacher ou en avoir honte. Oser affirmer son statut d’être humain. L’union Européenne les traite d’une manière qui réduit à néant leur dignité, et face caméra elles peuvent oser être.

Dans quelles conditions avez-vous recueilli la parole des réfugiés ? J’ai relevé le manque de matériel et l’absence de financement, avez-vous dû faire face à des réactions hostiles, des imprévus ?  

Nous avions pour projet de faire les interviews au sein même du camp, seulement les autorités (l’armée grecque) nous ont interdit cela. Quelconque image ou enregistrement sortant du camp était contrôlé s’il ne venait pas d’organisations autorisées (ONU, HCR, IOM). Nous avons donc monté le studio d’enregistrement … dans notre chambre ! Cela a bien sûr compliqué le tournage, car même si les allées et venues hors du camp pour les personnes réfugiées n’étaient pas systématiquement contrôlées, il fallait plus d’organisation et de temps.

Mais la difficulté principale était de créer un espace adapté, pour que les personnes qui témoignent face caméra se sentent dans un espace neutre où elles pourraient parler de leurs émotions et sentiments les plus intimes. En ce sens les relations établies avec ces personnes ainsi que le travail en amont furent des éléments essentiels. Pour ce qui est des moyens économiques, nous n’avions aucune ressource. La production du documentaire a eu un coût total d’environ vingt euros, utilisés pour créer un fond noir. La lumière a été arrangée de manière très artisanale, avec des tripodes de chantier, des ampoules et du scotch. Nous défendons l’investissement et les moyens financiers au service des projets audiovisuels et photographiques et ne voulons en aucun cas faire l’apologie du  » zéro coût  » mais à l’époque nous n’avions pas le choix.

Crédit photo : Miguel M. Serrano

J’ai noté l’absence des noms des personnes réfugiées dans le documentaire. S’agit-il d’une volonté délibérée ou simplement de respecter l’anonymat des témoins ?

Oser est un projet en mouvement, qui passe par différentes phases. Durant notre séjour dans le camp nous nous sommes rendus compte que n’importe quel élément qui faisait allusion à l’identité de ces personnes pouvait se transformer en vulnérabilité, voire danger pour eux, que nous pouvions difficilement prévoir. Nous avons donc considéré que c’était un acte fort pour les personnes qui apparaissent dans le documentaire de se montrer à visage découvert, et que leurs noms n’étaient donc pas nécessaires. Depuis, la situation de ces personnes s’est améliorée et nous avons inclus leurs noms dans les titres de certaines vidéos. Mais si nous avions décidé de ne pas faire apparaître les noms dans un premier temps, c’est que cela ne nous paraissait en aucun cas indispensable.

Êtes-vous toujours en lien avec les personnes que vous avez rencontrées ? Savez-vous ce qu’elles sont devenues ? Vous dites qu’Oser est un projet en cours, quelle pourra en être la suite ?

Nous sommes toujours en lien avec les personnes interviewées. Comme les amitiés à distance, c’est parfois difficile de garder le lien. Pour les personnes interviewées, elles ont toutes été relocalisées dans différents pays européens, dont la France. Certaines familles ont accueilli un nouveau membre, et certains ont plus de mal à « redémarrer » que d’autres, mais globalement, ils sont en sécurité et ont pris un nouveau départ dans leurs vies respectives.
Oser est un projet en cours, car depuis que nous sommes rentrés, entre la France et l’Espagne, nous avons rencontré de nouvelles personnes réfugiées, qui ont de nouvelles histoires à raconter et nous voulons continuer de leur offrir cette possibilité. Pour nous, le processus est aussi important que le résultat.

Actuellement, Oser fait partie de Mundo en Movimiento, une association dont nous sommes co-fondateurs, qui travaille pour l’émergence d’une citoyenneté globale. (https://www.mundoenmovimiento.org/). Avec cette association, nous développons différents projets en Espagne et à travers le monde, et Oser est un des projets transversaux de l’association. Par exemple, pendant un projet dans les camps au Sahara, nous en avons profité pour recueillir de nouveaux témoignages, de personnes qui ont passé plus de 44 années dans ces camps, et qui apparaîtront dans les prochaines éditions d’Oser.

Prévoyez-vous la diffusion d’Oser via d’autres médias, associations et événements ?

Comme nous le disions, Oser est actuellement un projet qui se développe au sein de l’association Mundo en Movimiento, qui nous a permis de le diffuser dans des espaces particulièrement visibles et visités, comme au sein du cycle « La artificiaidad del limite », une installation artistique autour du thème des frontières, qui s’est tenue dans le centre culturel Conde Duque à Madrid. En 2019 Oser a également été exposé à la biennale de Buenos Aires.

Notre objectif est de diffuser plus largement le documentaire, malheureusement le coronavirus nous a stoppés dans notre élan, il faut dire que les médias en ce moment ne sont pas vraiment intéressés par ce genre de projets. Mais nous sommes ouverts à toute proposition et serions heureux qu’il puisse être projeté dans de nouveaux lieux. Nous avons aussi l’envie d’utiliser ce documentaire à des fins pédagogiques, au travers d’ateliers, permettant d’ouvrir le débat et d’informer sur la situation actuelle.

Crédit photo : Miguel M. Serrano

Un message en particulier pour nos lecteurs ?

C’est un message simple, à la limite de la naïveté : oser est valable pour nous tous. Il faut oser aller vers l’autre, car c’est une aventure remplie de belles surprises et incroyablement riche.

Il y a une association en France qui résume totalement cet état d’esprit pour moi, c’est SINGA. C’est un concept simple mais essentiel, mettre en relation les personnes qui arrivent dans le pays, et les locaux. SINGA c’est l’excuse d’un match de foot ou d’une partie de cartes pour apprendre à se connaître, c’est accessible et ça fait un bien fou !

Nous invitons également toute personne qui désire collaborer d’une manière ou d’une autre avec Oser de se mettre en contact avec nous. Nous sommes à présents des personnes qui impulsent ce projet, et nous serions ravis de compter de nouveaux soutiens et collaborateurs, générant de nouvelles idées. Pour nous contacter, vous pouvez écrire à cet email, en français, anglais ou espagnol :  info@mundoenmovimiento.org

Merci d’avoir répondu à nos questions !

S. Barret


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