Les aspirations à un monde nouveau n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui. Alors qu’internet s’est transformé en vecteur puissant pour répandre l’utopie, l’outil se révèle à double tranchant, facteur d’échanges, mais aussi de contrôle. Nous en avons discuté avec Sandrine Roudaut, auteure de L’Utopie, mode d’emploi (La mer salée,  2014, réédition 2018 ) et Les Suspendu(e)s (La mer Salée 2016) . 

Mr Mondialisation : L’utopie est au cœur de votre travail. Peut-on encore vraiment se permettre de rêver aujourd’hui ?

Sandrine Roudaut : Peut-on se permettre de ne pas rêver surtout ? Nous en sommes là par manque d’utopie et par trop-plein de cynisme et de matérialisme. Le contraire de l’utopie n’est pas le réalisme, c’est le conservatisme. Être utopiste, c’est justement être clairvoyant : lucide sur ce qui est insoutenable et visionnaire sur ce qui doit être inventé. Être utopiste c’est prendre son avenir en main. C’est décider d’exercer son pouvoir personnel. Si on avait eu plus de vrais utopistes du web du type d’Aaron Swartz on n’en serait pas là. L’origine du web, cette utopie réalisée, c’est faire circuler le savoir et mettre les gens en liens. Sans utopistes pas de creative commons, pas de wikipedia, pas de Mr Mondialisation.

Wonderland (Abandoned Theme Park), Beijing ChinaMr Mondialisation : Quelle serait votre utopie pour le 21è siècle ?

Sandrine Roudaut : Que l’on ait chacun un mode de résistance, comme on a tous une passion ou un métier. « Moi c’est plastick attack », « moi je suis lanceuse d’alerte », « moi je fais atelier de réparation », « moi je suis juriste pour des ONG en sous-marin ». Je rêve aussi que les codes sociaux soient inversés. Que ce qui est digne d’être valorisé et dignement rétribué, ce soit « les gens » qui assurent notre autonomie alimentaire, les métiers de solidarité, les désobéissants et non pas le haut de l’échelle sociale actuelle. Un jour, être banquier qui investit dans des projets destructeurs sera un métier honteux. Un jour, le respect ira aux activistes qui collent des autocollants sur les banques pour mettre en lumière les paradis fiscaux qui sont ni plus ni moins que du vol en col blanc (vol de nos hôpitaux, nos écoles…).

Mr Mondialisation : Internet a pris une part grandissante pour diffuser les idées que vous décrivez. Le numérique est-il une chance pour les mouvements sociaux contemporains ?

Sandrine Roudaut : Cela nous a redonné un pouvoir fondamental, le droit de Savoir. Avant, ce que faisaient certaines entreprises (pollution, exploitation, lobbying…) se passait en toute discrétion. Avec internet le risque de réputation est vraiment né. Quel que soit l’argent en communication, la réalité des actions prend le dessus. L’autre intérêt, c’est que nous avons pris conscience de notre « multitude ». Avant, on pouvait se sentir isolé. Internet a montré que quoique dispersés, nous avons les mêmes causes à travers le monde, qu’elles sont légitimes. Pour optimiser nos actions, internet nous a mis en en lien, renforçant ainsi deux sentiments essentiels pour faire humanité: la confiance et l’empathie.

Mr Mondialisation : À l’opposé, on pourrait craindre que le numérique prenne le contrôle de nos existences…

Sandrine Roudaut : Notre cerveau est « plastique », il s’est transformé avec nos pratiques numériques. Les neurosciences observent des effets néfastes sur le sommeil, la concentration, le stress, notre mémoire, notre attention. L’attention étant une ressource limitée, nos cerveaux font des choix. Ils ont pris goût au zapping, au facile. Entre lire un article sur les effets écologiques du numérique et regarder une vidéo rigolote, il y a compétition. Devinez qui gagne ? Nos cerveaux délaissent les sujets complexes. Et il y a l’addiction. D’anciens cadres de Facebook et Google ont révélé que leur métier, c’est de créer des fonctionnalités addictives. Nous sommes devenus dépendants, psychologiquement, mais aussi matériellement. Que se passera-t-il en cas de coupure de réseau ? Tout est connecté ! Plus d’ouverture d’immeuble, de carte bancaire, 3 jours d’autonomie pour les hôpitaux. Nous nous enfermons dans de jolies prisons digitales. Que devient Mr Mondialisation sans Facebook ? Y a-t-il une clandestinité possible pour les Résistants d’aujourd’hui ?

Mr Mondialisation : Selon vous le numérique serait une nouvelle « servitude volontaire » ?

Sandrine Roudaut : Chaque outil numérique crée un comportement social. Le resto, pour beaucoup, c’est « Tripadvisor » qui décide ! Le confort numérique a mis nos vies sous pilotage automatique. Nos choix sont prémachés, fortement suggérés. Nous ne choisissons plus en conscience. Nous réfléchissons moins. Nous perdons l’habitude de prendre des risques. En nous assistant, on fait de nous des assistés. Le monde numérique nous « décharge » , il nous décharge de faire des choix, et de la responsabilité de nos choix. Nous nous habituons à ce que d’autres pensent et décident pour nous ! En théorie la liberté reste possible, mais chaque « assistanat » (intellectuel) nous fait perdre de la pratique et de la confiance en notre jugement. C’est très dangereux. Car vu nos enjeux (crises écologiques, humanitaires, extrémismes) et les directions que prennent nos autorités, notre avenir dépend justement de notre sagesse, de cette capacité personnelle à faire des choix, pas toujours évidents, parfois à l’encontre de la majorité, il dépend de notre capacité à expérimenter, prendre des risques en dépit des pronostics et des normes.

UtopiesMr Mondialisation : Quelles seraient alors les conditions, si elles existent, pour que le numérique puisse être un facteur d’émancipation ?

Sandrine Roudaut : Nous devons nous affranchir. Nous avons besoin de petits génies qui nous forment, pour devenir des geeks conscients : quel logiciel libre, comment ne pas stocker inutilement nos données, comment construire une réelle alternative à Facebook, comment se protéger du vol de données. Devenir frugale : internet c’est une pollution terrible. Il n’y a rien de « virtuel » dans les impacts du numérique, une heure de vidéo sur un smartphone c’est un an de réfrigérateur allumé ! Résister à nos addictions, pour cela il y a une très bonne contre-addiction, la nature : la forêt, la mer, observer un oiseau nous ramènent à l’essentiel. Le numérique est un monde hors sol, nous ne sommes pas faits pour vivre hors-sol.

Gérer nos comportements, les réseaux sociaux ont tendance à « extrémiser » nos positions. Reprendre la main sur la tyrannie de l’instantané : on se sent contraint de réagir, à tout, et vite. Ainsi la vie virtuelle gère notre temps, notre parole, nos priorités. Quand on attend 24 heures avant de « réagir », on se rend compte que répondre à ce troll aurait été une erreur, que cela participe à ce qu’il veut : faire diversion, pour dévier du sujet posé. Pendant ce temps vous ne faites pas ce qui était pourtant essentiel à vos yeux. Il faut remettre le numérique à sa juste place : c’est un outil, un outil qui ne doit pas nous déconcentrer de l’important… un outil qui doit laisser toute sa place à la vie.

Comme disait Kennedy, « Les problèmes du monde ne peuvent être résolus par des sceptiques ou des cyniques dont les horizons sont limités par les réalités évidentes. Nous avons besoin d’Hommes qui peuvent rêver de choses qui n’ont jamais existé. » Des choses qui n’ont jamais existé pour l’instant : c’est la définition de l’utopie.

Sandrine Roudaut, L’utopie, mode d’emploi, La mer salée, 2014.

Sandrine Roudaut, Les suspendu(e)s – Utopistes, insoumis, désobéissants, ils écrivent demain et s’accomplissent, La mer salée, 2016.

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