Dans la continuité d’une tribune sur les angles morts des espaces d’entraide, Mr Mondialisation donne la parole à une autre lectrice, Josette*. Si le contexte est différent, la question de fond demeure : que se passe-t-il lorsque les espaces créés pour défendre des personnes concernées finissent aussi par reproduire certaines formes de domination ? Dans cette tribune, Josette s’intéresse aux luttes contre les violences gynécologiques et obstétricales en Belgique et interroge la place des patientes dans ces mobilisations.

Cette tribune ne remet pas en cause la nécessité de lutter contre les violences gynécologiques et obstétricales. Elle invite en revanche à interroger le fonctionnement de certains espaces militants : qui y est légitime pour parler ? Quels savoirs sont reconnus ? Et comment des rapports de pouvoir peuvent-ils se reconstituer au sein même de mouvements qui ambitionnent de les combattre ? À travers son expérience et des travaux de recherche en sciences sociales, Josette, l’autrice de cette tribune questionne les mécanismes qui peuvent conduire à invisibiliser les premières concernées.

Une diversité de façade 

L’injonction à la sororité, qui entend faire de l’ensemble des femmes un groupe homogène caractérisé par sa bienveillance interne, masque les rapports de domination au sein des luttes féministes et empêche l’expression de la diversité des revendications tant dans la forme que dans le fond.

La sociologue Nouria Ouali a ainsi mis en valeur les rapports de domination entre  féministes majoritaires et féministes minoritaires (s’inscrivant, non pas dans une différence numérique, mais dans une disproportion de droits). Son travail porte sur les discriminations que subissent les militantes issues de l’immigration dans les espaces féministes. L’expression de ces discriminations sont similaires dans la lutte contre les violences obstétricales entre les militantes : attitudes maternalistes, freins à l’accès aux postes stratégiques, notamment de décision ou de représentation, omniprésence de professionnelles du féminisme déconnectées des réalités des groupes « minoritaires », ostracisation et dénigrement des minoritaires qui parviendraient à obtenir un poste stratégique, confiscation ou contrôle de la parole.

Dans cette culture de la sororité, la colère n’est par ailleurs acceptable que si elle émane de la catégorie dominante. Elle est par contre synonyme d’ostracisation voire  d’exclusion quand elle est exprimée par d’autres, comme le souligne la sociologue Lucile Quéré, au terme d’une vaste enquête dans des collectifs féministes français, suisses et belges. La remise en question est ainsi difficile.

En périnatalité, des conflits d’intérêt et une hiérarchie des naissances 

Portée par des collectifs féministes, la question des droits en périnatalité est envisagée en Belgique sous l’angle des inégalités de genre en priorité, avant celui des rapports de  pouvoir entre patient·es et professionnel·les de santé. Dès lors, patientes et soignantes partagent la gouvernance associative au titre de féministes, au risque d’aboutir à des conflits d’intérêts et d’orienter le discours.

Ainsi, l’associatif autour des droits périnataux rassemble essentiellement des  professionnelles de la naissance physiologique et des professionnelles du féminisme, qui occupent des postes-clés dans d’autres associations professionnelles ou féministes. Difficile donc d’avoir une garantie d’impartialité et d’indépendance par rapport à ces autres collectifs associatifs.

Ensuite, la mise en avant de l’accouchement physiologique dans les activités trahit une  échelle de valeur qui finit par faire du mal aux femmes. La confusion est entretenue entre naissance respectée et naissance physiologique, empêchant les femmes de se voir comme respectées dans un accouchement médicalisé, culpabilisant celles qui en  font le choix, mettant en échec celles qui en font l’expérience involontaire. La notion d’empowerment, largement diffusée dans les luttes féministes, est d’ailleurs essentiellement associée à la naissance physiologique. Comment dès lors entendre les femmes qui, malgré un accouchement physiologique, ont vécu une expérience négative ?

Patientes silenciées, une exception dans le cadre de la représentation des patient·es 

Mais qui sont-elles finalement les patientes expertes dans la lutte contre les VGO si ce ne sont les femmes qui en ont fait l’expérience elles-mêmes ? Imaginerait-on inviter une personne valide à parler de ce qu’est le handicap, ses répercussions, les aménagements à apporter ?

À mettre en avant la « naissance respectée », on a opéré un glissement vers des expertes qui seraient celles qui ont bien vécu la naissance de leur enfant et qui s’investiraient afin de garantir des conditions de naissance identiques aux leurs pour toutes les femmes. Quitte à imposer un maternalisme rejouant le paternalisme qu’elles prétendent combattre.

Si leur contribution est bienvenue, comme l’est la collaboration avec les professionnel·les de santé, elle ne devrait pas pour autant être synonyme de minorisation des patientes  expertes, ni de monopole du pouvoir et de contrôle de la parole.

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Injustice épistémique 

On est au cœur de la notion d’injustice épistémique. Celle-ci désigne la remise en question de la capacité d’un individu à produire du savoir par l’expérience.

À partir d’intentions louables, des collectifs féministes en sont venus à confisquer à des patientes-expertes, la lutte pour l’amélioration des conditions périnatales, autant aux niveaux politiques et médiatiques qu’auprès des professionnel·les de santé et structures de soins.

Dans un associatif investi par des soignant·es et des féministes majoritaires (au sens  énoncé plus haut), favorisées d’un point de vue socio-culturel et baignées dans la culture de la physiologie, la violence épistémique bat son plein.

On entend ainsi en son sein certaines réticences à impliquer des patientes concernées directement par les violences obstétricales car celles-ci monopoliseraient le discours interne avec leurs propres vécus ou viendrait se guérir de leur traumatisme en militant…

Là encore, on retrouve entre les militantes, dans la lutte pour les droits périnataux, les rapports de domination mis en valeur par la sociologue Nouria Ouali :

  • représentation et gestion de projet par des personnes qui n’ont pas l’expérience  des violences obstétricales, voire par des professionnelles de santé, – monopolisation des espaces médiatique, politique et formatif autour des  violences gynécologiques et obstétricales,
  • recrutement des profils « intéressants », choisis pour leur réseau et leur adhésion  au discours dominant,
  • filtrage des témoignages présentés à la presse, aux professionnels en formation,  aux institutions publiques, etc.,
  • contrôle de la parole de patientes « alibi »,
  • confusion entretenue sur la notion d’association de patientes.

Association de « patientes », un aveuglement belge 

Alors qu’en France, il existe un cadre législatif particulier pour la représentation des  usager·es, exigeant notamment l’indépendance de l’association à l’égard des professionnels de santé, le flou belge autour de la notion peut autoriser la confiscation  de la parole et des moyens aux usager·es, en tout cas en périnatalité.

En effet, la périnatalité a ceci de particulier qu’il n’est pas question de maladie mais de  grossesse. Là où les associations de patient·es peuvent se définir de manière beaucoup plus claire autour d’une maladie, une association bâtie en réponse aux violences  obstétricales peut profiter de la notion plus globale de périnatalité pour manquer à son devoir moral de représentativité. Le savoir expérientiel n’y est alors pas privilégié.

Or, le savoir expérientiel comprend une capacité d’analyse à la fois plus large et plus fine du phénomène des VGO. Il en va de la responsabilité des professionnel·les de santé, des médias, des politiques, de vérifier la représentativité de leurs interlocuteur·ices s’ils ne veulent pas contribuer à la mise en place d’une périnatalité à plusieurs vitesses : autonomisation et choix pour une minorité privilégiée, infantilisation pour les autres.

Josette


Photo de couverture de Eduardo Barrios sur Unsplash

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