Des militants font irruption dans un théâtre, interrompent une émission devant un public familial et accusent Akim Omiri d’antisémitisme – une scène qui pourrait sembler surréaliste si elle n’était pas symptomatique d’une époque où les critiques d’un gouvernement génocidaire sont systématiquement renvoyées à une seule et même accusation. Celle qui dispense de débattre, parce que son but n’est pas de démontrer, mais d’intimider.

Le lundi 25 mai, l’enregistrement de La Riposte, l’émission animée par Akim Omiri sur Radio Nova, a été interrompu par d’un groupe de militants du collectif sioniste Nous Vivrons venus l’accuser d’antisémitisme. Plusieurs individus sont entrés de force dans le théâtre, ont filmé le public sans son consentement, malgré les protestations des spectateurs, et provoqué l’arrêt temporaire du tournage. Dans la salle se trouvaient des familles, des enfants, des spectateurs venus assister à une émission humoristique, pas à une opération d’intimidation politique.

Face à cette intrusion, Akim Omiri aurait pu refuser le dialogue et exiger l’évacuation des personnes venues interrompre l’émission. Il a choisi de faire l’inverse : donner la parole à la représentante du groupe, l’inviter à exposer publiquement ses reproches et lui répondre point par point, calmement, devant les caméras, en rendant l’intégralité de l’échange public pour que chacun puisse se faire sa propre opinion. Dans les jours qui ont suivi, il a publié une vidéo sur sa chaîne YouTube, revenant en détail sur chacune des accusations formulées contre lui.

Une accusation grave… sans preuves

Une accusation aussi grave, plus particulièrement lorsqu’elle vient dans un contexte d’irruption forcée dans un évènement privé, devrait a minima reposer sur des faits précis, des citations exactes. Une vraie démonstration, des arguments tangibles, et non des impressions, des sous-entendus ou des montages partiels.

À plusieurs reprises, Akim Omiri demande à ses accusateurs de citer des propos antisémites qu’il aurait tenus. À plusieurs reprises, les exemples avancés sont manifestement flous, approximatifs, tronqués, ou sortis de leur contexte.

Le simple fait d’évoquer la présence médiatique d’Arthur quand il faisait la promotion de son livre est présenté comme une référence au cliché antisémite du contrôle juif des médias. Une blague sur Ruth Elkrief est interprétée comme une attaque contre les juifs.

Le fait de citer Patrick Bruel parmi d’autres personnalités publiques est présenté comme la preuve d’une focalisation sur les juifs. Un sketch satirique mettant en scène un personnage volontairement complotiste est présenté comme l’expression des convictions de ses auteurs. À chaque fois, le contexte disparaît. À chaque fois, l’interprétation remplace la démonstration.

Si les accusations étaient aussi solides que leurs auteurs l’affirment, pourquoi ne pas avoir saisi la justice ? L’antisémitisme est un délit. Les tribunaux existent précisément pour traiter ce type d’affaires. Encore faut-il pouvoir présenter des faits précis.

Visiblement, il est plus simple de faire irruption dans un théâtre, d’interrompre une émission, d’effrayer des spectateurs – parmi lesquels, des enfants – et de lancer des accusations vagues devant un public venu assister à un spectacle. On peut difficilement imaginer meilleure illustration de la différence entre dénoncer et intimider.

Étouffer les voix qui critiquent Israël : une stratégie bien huilée

Akim Omiri est l’une des rares personnalités médiatiques à assumer publiquement une critique frontale de la politique génocidaire menée par le gouvernement israélien et ce, malgré le risque que cela représente. Parce que depuis des années, celles et ceux qui osent dénoncer le massacre de dizaines de milliers de civils – dont des milliers d’enfants – sont constamment discrédités, poursuivis, accusés d’antisémitisme. Comme si critiquer les actions d’un gouvernement revenait automatiquement à attaquer un peuple ou une religion.

Pourtant, dès les débuts de l’émission La Riposte, Akim Omiri a rappelé qu’il condamnait l’antisémitisme et refusait l’amalgame entre les personnes juives et l’État d’Israël. Ce principe devrait pourtant faire consensus. Les juifs du monde entier ne sont pas responsables des crimes du gouvernement israélien.

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Or une grande partie du débat public fonctionne aujourd’hui sur cette confusion permanente. Une confusion profondément dangereuse parce qu’elle contribue à entretenir l’idée que les juifs formeraient un bloc homogène partageant les mêmes opinions politiques, ce qui est une essentialisation raciste. C’est exactement le contraire de la réalité. De nombreuses personnes juives sont fermement opposées à la politique génocidaire de Netanyahu.

Si la lutte contre l’antisémitisme est évidemment une nécessité, elle ne peut être crédible que si elle combat les discours, les actes et les idéologies qui visent réellement les juifs en tant que juifs. Lorsqu’elle est mobilisée pour discréditer des opinions politiques, faire taire des critiques légitimes ou entretenir des amalgames, elle est détournée de sa raison d’être pour nourrir la haine même qu’elle combat.

Car lorsque tout devient antisémite, plus rien ne l’est vraiment. Les véritables discours de haine se retrouvent noyés dans un flot d’accusations lancées contre quiconque ose exprimer une opinion politique dissidente.

Akim Omiri : « l’arabe qui dérange »

Akim Omiri est humoriste, pas politicien. Pourtant, l’énergie déployée pour le discréditer est phénoménale. Il fait constamment l’objet de campagnes de dénonciation, de polémiques médiatiques et d’accusations récurrentes sur les réseaux sociaux. Harcèlement et menaces font partie de son quotidien.

Quelques semaines avant l’interruption de La Riposte, des militants s’étaient déjà rassemblés devant le théâtre où était enregistrée l’émission pour dénoncer Akim Omiri et son équipe. L’intrusion récente n’est au final qu’une étape supplémentaire dans une campagne d’intimidation qui vise autant l’émission que son animateur, et qui se déplace aujourd’hui de l’espace public, vers l’intérieur même du lieu privé où se tient l’émission.

Une des explications de cette campagne d’intimidation tient au succès croissant de La Riposte : l’émission rencontre un public de plus en plus large grâce à sa critique frontale des puissants, des médias dominants et des responsables politiques. Cette audience nouvelle dérange nécessairement ceux qui préfèrent voir certains sujets rester hors du débat.

Akim Omiri est l’un des rares humoristes à avoir construit une audience importante tout en refusant de se plier au rôle que le paysage médiatique continue d’assigner à ceux qui n’ont pas le profil d’un homme blanc issu des milieux favorisés. En intervenant sur les questions de pouvoir, de politique étrangère, de médias et de démocratie, il occupe un espace qui dérange l’ordre établi.

Dans une société où le racisme est structurel et la liberté d’expression à géométrie variable, toutes les paroles ne bénéficient pas de la même légitimité. Certaines voix peuvent tout dire, d’autres doivent se justifier en permanence, non pas à cause de ce qu’elles disent réellement, mais en raison de qui elles sont et de qui elles osent critiquer.

Quand l’humour refuse de se coucher

Depuis toujours, les grandes figures de la satire ont dirigé leurs attaques vers les puissants : Coluche ou les Guignols n’ont pas marqué leur époque en choisissant les cibles les plus faciles, mais en tournant en dérision ceux qui détenaient le pouvoir politique, économique ou médiatique.

L’humour ne devient politiquement pertinent que lorsqu’il dérange ceux qui sont déjà en position de force, lorsqu’il révèle des contradictions, des privilèges ou des abus, pas lorsqu’il recycle les mêmes clichés sur celles et ceux qui servent déjà d’éternels boucs émissaires dans le débat public. Car l’humour oppressif ne demande aucune imagination. C’est le refuge des lâches sans idées.

Et pendant qu’on traque chez Akim Omiri des sous-entendus supposés à travers des interprétations bancales, des personnalités médiatiques et politiques tiennent régulièrement des propos explicitement violents à l’égard des minorités opprimées sans susciter une fraction de l’indignation déployée ici. Un décalage qui en dit long la manière dont certaines paroles sont surveillées, disséquées et suspectées davantage que d’autres.

En instrumentalisant la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire toute critique d’un État ou de ses représentants, on ne protège plus des personnes contre la haine – on protège un pouvoir contre la contestation. La lutte contre l’antisémitisme ne peut avoir de sens que si elle s’inscrit dans une lutte cohérente contre toutes les formes de racisme – sinon elle perd de sa force et de sa légitimité, et finit par ressembler davantage à un instrument de tri politique qu’à une défense sincère des personnes visées par la haine.

Elena Meilune


Photo de couverture : Akim Omiri / partagée avec toutes autorisations

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