D’année en année, l’état de la justice française se dégrade. Délais interminables, personnel débordé, dossiers bâclés, erreurs judiciaires, c’est toute une institution qui se trouve au bord de la rupture. Et ce désastre ne résulte pas de défaillances individuelles, mais bien d’un système à bout de souffle.

Comme la santé, l’éducation ou l’écologie, la justice doit faire face à des décennies de décisions austéritaires où les budgets et les moyens sont constamment comprimés sur l’autel du néolibéralisme et des cadeaux aux plus fortunés. Et si une politique de rupture, n’advient pas prochainement à la tête de l’État, la situation continuera à se dégrader au détriment de la démocratie.

Un pilier de la République

Comment garantir une société apaisée sans une justice saine et efficace ? La question revient de plus en plus souvent sur la table, tant les scandales se multiplient à ce niveau. L’affaire Lyhanna n’a d’ailleurs pas manqué de susciter une indignation nationale.

Mais plus que des défaillances individuelles, le problème est bel et bien, ici, systémique. Que ce soit dans la prise en charge des plaintes, au niveau de l’enquête, dans l’examen des dossiers ou encore les décisions adoptées par la magistrature à cause de tribunaux saturés, le secteur entier de la justice plie sous le poids de l’austérité, des manques de moyens et des restrictions budgétaires.

Des chiffres accablants

Malgré le déni cynique d’Emmanuel Macron, qui affirmait ne vouloir « entendre aucun argument de moyens » dans le scandale Lyhanna, les statistiques ne mentent pas. Pour 100 000 habitants, la France ne compte que 3,2 procureurs. Seule l’Irlande fait pire dans toute l’Union européenne (2,7). C’est 7,5 fois moins que la Lettonie, en tête de ce classement.

La justice française manque bel et bien de moyens humains➡️ L'analyse dans notre graphorama : https://www.altereco.media/J0i

Alternatives Economiques (@alternatives-economiques.fr) 2026-06-12T15:48:40.000Z

Pire, au sein du personnel judiciaire hors procureur, comme les greffiers, la France est tout bonnement dernière de la classe avec uniquement 0,6 professionnel pour 100 000 habitants, 76 (!) fois moins que la Bulgarie. Avec seulement 11,15 juges pour la même proportion, elle est presque quatre fois moins pourvue que la Croatie.

La police judiciaire également touchée

Et dans la police judiciaire (PJ), chargée de recueillir les plaintes et d’enquêter, le désastre est à peu près similaire. À tel point que l’État ne parvient même plus à recruter les ressources humaines souhaitées pourtant dans un cadre de restriction. De l’aveu du ministère de l’Intérieur lui-même, il manquait 5 000 officiers supplémentaires en 2025.

Certes, des réformes comme celles de Nicolas Sarkozy, pour qui « l’insécurité n’est pas une question d’effectif », où plus récemment celle d’Emmanuel Macron, ont sans aucun doute déplumé la profession. Mais c’est également aujourd’hui l’absence d’attractivité qui pose problème.

Cure austéritaire

Le secteur de la PJ n’intéresse plus les jeunes générations à cause de rémunérations insuffisantes, de rythmes de travail effrénés, de lourdeurs administratives, de logiciels dépassés et d’un métier peu gratifiant. Un constat qui n’est pas sans rappeler celui de l’éducation nationale.

Or, ce genre de bilan ne tombe pas du ciel. Il n’est pas le signe d’un déficit de motivation, à l’inverse de ce que certains libéraux peuvent laisser croire, mais d’un manque de moyens financiers. Comment, par exemple, revaloriser une profession, améliorer les conditions d’exercice ou former les gens correctement sans une enveloppe conséquente ?

À titre illustratif, la France dépense seulement 77 € par habitant pour sa justice. Loin des 136 ou des 245 de la Suisse. Et Gérald Darmanin a récemment demandé des économies, à l’inverse de plusieurs augmentations précédentes. Malgré tout, les 10,7 milliards de budget annuel ne pèsent pas lourd face aux 57 milliards de celui de l’armée, aux 100 milliards de fraudes fiscales, ou encore aux 211 milliards d’aides aux entreprises sans contrepartie.

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Des conséquences directes

Et au bout de la chaîne, toute cette politique, à l’avantage des grandes fortunes, n’est pas sans conséquences. Ainsi, 86 % des plaintes pour violences sexuelles et 94 % pour les viols sont classées sans suite. Le manque de formation au sein de la police incite, par exemple, fréquemment les fonctionnaires à ne pas croire la parole des enfants, alors qu’une étude atteste pourtant qu’il existe seulement 2 % de cas de mensonges chez les mineurs dans ce genre d’affaires.

Des données qui résonnent tristement face aux drames éprouvés par de nombreuses personnes. À tel point que ce climat détruit la confiance des individus dans le système. Plus de 90 % des victimes de violences sexistes ou sexuelles ne porteront d’ailleurs jamais plainte. Avec à la clef des vies brisées et des agresseurs bien souvent impunis.

Quant aux délais de justice, ils sont trois fois plus longs en France qu’en Allemagne. Ces procédures interminables suscitent évidemment un sentiment d’abandon, d’autant qu’elles peuvent être très coûteuses et énergivores.

Au sein du personnel de justice, le mal-être semble également persistant. Les professionnels dénoncent ainsi des conditions d’activité intenables, étant « dévorés par le travail ». Dès 2021, ceux-ci manifestaient d’ailleurs pour plus de moyens dans leurs métiers.

Le bal des démagogues

Pendant ce temps, une bonne partie du spectre politique se contente de flatter les bas instincts en mettant sur la table des « solutions » toujours plus répressives et sécuritaires, allant de la castration chimique aux comparaisons avec le terrorisme. Ces surenchères pénales ont pourtant démontré toute leur inefficacité depuis 30 ans. Plus rares sont ceux, en revanche, qui pointent véritablement le manque de moyens financiers.

Pire, même en restant dans une logique déshumanisante purement pécuniaire, l’État creuse son propre déficit à sans cesse vouloir faire des économies. Pour chaque vie brisée, pour chaque crime évitable commis, combien d’argent public doit alors être dépensé en frais de santé, matériel, etc. ?

Un besoin d’évolution

Rendre les métiers du secteur plus attractifs en offrant plus de moyens apparaît aujourd’hui comme une évidence. Pour autant, l’argent ne réglera cependant pas tous les problèmes. Des efforts considérables sont également indispensables au niveau de la prévention et de l’éducation au sein de la société et de la formation des professionnels.

De même, il ne s’agit pas de glisser vers une justice expéditive, mais bien d’apporter aux victimes un suivi important et suffisamment de personnel mobilisé pour prendre en charge les besoins dans des délais raisonnables.

Les organismes de justice doivent recouvrer l’essence même de leur utilité, celui d’un service public. Pour ce faire, il sera indispensable d’opter pour une véritable bifurcation idéologique qui rebâtira l’un des piliers de la démocratie.

Simon Verdière


Photo de couverture de Tingey Injury Law Firm sur Unsplash

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