Face à l’explosion des inégalités, plusieurs économistes et philosophes proposent de nombreuses solutions. Si certains évoquent souvent la taxation et la redistribution des ressources, d’autres vont plus loin et invitent les États à créer un seuil maximal de richesse par personne. C’est le limitarisme.

En France, 53 milliardaires possèdent autant que 32 millions d’individus, soit près de la moitié de la population du pays. Dans le monde, les 12 individus les plus riches détiennent autant de patrimoine que 50 % de l’humanité, soit 4 milliards de personnes. Cette même proportion vit d’ailleurs avec moins de 6,85 dollars par jour. Des écarts qui posent plus que jamais la question de la limitation des richesses.

Limiter la fortune à 10 millions d’euros ?

À partir de combien peut-on dire qu’une fortune est trop grande ? C’est sur cette question que se base le limitarisme, concept inventé en 2024 par la philosophe belgo-néerlandaise, Ingrid Robeyns. Dans un monde aux ressources limitées, fixer des bornes à l’accumulation paraît en effet plus que nécessaire pour garantir une vie digne à tous.

Dans ce plaidoyer contre l’extrême richesse, l’autrice propose un seuil maximal de patrimoine situé à dix millions d’euros. Un horizon qu’elle n’estime pas atteignable à court terme, mais qui doit servir de direction vers laquelle tendre.

Une idée qui traverse les âges

Cette idée de limiter l’accumulation n’est pas nouvelle. En son temps, Platon préconisait déjà de restreindre la richesse des plus aisés au quadruple des plus pauvres. En France, plusieurs politiciens, comme Georges Marchais ou Jean-Luc Mélenchon ont de même proposé de plafonner les salaires.

Inutile de préciser qu’aujourd’hui, les écarts sont bien supérieurs à ce que suggérait le philosophe grec. D’après un rapport d’Oxfam, dans 100 grandes entreprises françaises, un PDG toucherait en moyenne 94 fois plus que ses employés. Et on ne parle ici que de la rémunération mensuelle ; les plus aisés peuvent également compter sur les revenus de leurs divers placements et les fruits de la spéculation boursière.

Ainsi, Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, a vu son patrimoine estimé grimper jusqu’à 1000 milliards d’euros en 2026. L’équivalent de 40 millions d’années de SMIC. Des chiffres vertigineux qui confirment la nécessité de la limitation des biens .

💸 La fortune d'Elon Musk a franchi ce vendredi pour la première fois la barre des 1.000 milliards de dollars, selon le site du magazine Forbes, à la faveur de l'introduction en Bourse de SpaceX.

Agence France-Presse (@afp.com) 2026-06-12T16:48:28.638Z

Une menace pour la démocratie ?

Un tel afflux de capital permet aux plus aisés d’imposer leurs opinions à l’ensemble de la population du globe. Cet argent leur offre un pouvoir comparable voire supérieur à celui des États. Elon Musk, justement, ne cache pas ses accointances avec l’extrême droite et a mis toute sa fortune au service de cet idéal aux États-Unis et dans le monde.

Une telle puissance financière permet de racheter des réseaux sociaux pour les transformer en machine à propagande. On l’a également constaté en France, où des milliardaires comme Vincent Bolloré ou Pierre-Edouard Stérin ont posé leurs griffes sur le débat public.

Une emprise globale

Et le pouvoir des riches ne se limite d’ailleurs pas aux médias, qu’ils possèdent à 90 % en France, mais il s’étend à tous les domaines. Que ce soit le milieu culturel avec la production de fictions, la musique ou encore l’art contemporain en général, en l’absence de régulation imposée, tout est soumis au bon vouloir des hauts patrimoines.

Ce pouvoir comprime bien sûr tout le débat public, et pose un réel problème démocratique. Malgré cela, les plus aisés sont décrits comme indispensables. Mr Mondialisation expliquait pourtant, dans un précédent article, que le riche investisseur pourvoyeur d’emplois relevait plus du mythe que de la réalité.

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La nécessité d’une vie digne pour tous

Le limitarisme répond également à une urgence sociale de plus en plus prégnante. En France, la pauvreté augmente de façon spectaculaire et touche aujourd’hui presque dix millions de personnes. Dans le même temps, les services publics s’effondrent les uns après les autres, à l’image du secteur de la santé, plongé dans une détresse sans précédent par les politiques libérales.

Dans le monde, le constat est encore plus grave, puisque 30 millions d’infortunés se trouvent toujours en sérieuse insécurité alimentaire. Près de 700 millions de démunis vivent avec moins de deux euros quotidiens. Enfin, 2,8 milliards d’individus ne disposent pas d’un logement décent.

Dans ces conditions, comment tolérer qu’une petite minorité capte une immense partie des richesses pour son seul bénéfice ? Limiter ces fortunes permettrait en effet de réinjecter ces richesses au service du bien commun et pour des conditions matérielles d’existence acceptables pour tous.

Une sobriété indispensable

L’esprit humain est également fait de telle manière qu’il a une forte tendance à vouloir accumuler toujours plus. Et si on ne lutte pas contre soi-même, il est facile de se faire corrompre par l’argent et d’adopter des comportements nocifs pour le bien commun.

Entre les mains d’une seule personne, autant de pouvoir peut donc représenter une menace. L’exemple environnemental est sans doute le plus parlant. Des études indiquent ainsi que les 10 % d’êtres humains les plus riches sont responsables des 2/3 du réchauffement climatique.

Une fortune considérable permet aussi de mener des projets démesurés, écocides et délétères pour l’ensemble de la planète. De ce fait, limiter ce patrimoine impose de facto plus de sobriété dans la consommation et ancre tout le monde dans la société réelle.

Dépasser le modèle capitaliste

Pour autant, cet horizon reste compliqué à atteindre dans une société capitaliste mondialisée. Si des limitations moins radicales peuvent sans doute être appliquées dès maintenant, comme celle d’un écart salarial maximal entre l’employé le moins payé et le dirigeant d’une compagnie, un changement planétaire deviendrait nécessaire pour aller plus loin.

Au-delà, c’est même le système capitaliste dans son intégralité qu’il faudrait abroger pour un fonctionnement plus collectif fondé sur la socialisation des moyens de production et la répartition des pouvoirs au sein d’entreprises en coopératives. De ce fait, le limitarisme pourrait constituer une véritable transition vers une transformation profonde du modèle économique dominant.

En ce sens, il pose les bases d’une réflexion sur l’idée qu’il n’existe aucune légitimité à l’accumulation sans fin. Car, dans une démocratie et une société saine, combien de temps pourra-t-on encore accepter de voir des individus détenir autant de ressources et de puissances que des États entiers ?

Simon Verdière


Photo de couverture de Chalo Garciasur Unsplash

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