Créer une librairie entièrement consacrée à l’antiracisme, c’est, pour Nawal, une nécessité. Face à l’intensification des discours racistes et à une histoire coloniale que la France peine encore à regarder en face, elle a voulu rassembler, dans une librairie en ligne, des ouvrages qui permettent de comprendre les mécanismes du racisme et de découvrir des voix souvent invisibilisées. Avec ManYaya, elle défend l’idée que les livres peuvent contribuer à mettre en lumière rapports de domination structurés par la suprématie blanche et à ouvrir des pistes d’émancipation pour les personnes appartenant à la majorité globale.

Ingénieure pendant plus de quinze ans, Nawal a choisi de changer de voie pour créer, au printemps 2026, ManYaya, une librairie en ligne entièrement consacrée à l’antiracisme.

Son ambition : rendre accessibles des ouvrages qui permettent de mieux comprendre les mécanismes du racisme, de mettre en lumière des voix trop souvent invisibilisées et d’alimenter une réflexion ouverte à toutes et tous. Elle répond à nos questions sur son projet, le contexte politique actuel et la place de la littérature dans la lutte contre les discriminations.

Entretien

Mr Mondialisation : Dites-nous en plus sur vous et ce projet de librairie…

Nawal : « Je suis Nawal et j’ai ouvert la librairie ManYaya au printemps 2026. C’est une libraire dédiée à l’antiracisme et en ligne entièrement. J’aime bien la présenter comme une librairie généraliste, c’est-à-dire qu’il y a toutes sortes de livres : romans, bandes dessinée, littérature jeunesse, essais, et même un rayon vie pratique – avec un angle antiraciste.

De mon côté, j’ai travaillé en tant qu’ingénieure pendant plus de 15 ans, et puis j’ai profité d’une période de transition pour me réorienter complètement et choisir de me lancer dans un projet qui me tient à cœur. »

Mr Mondialisation : Pourquoi est-ce aujourd’hui plus que nécessaire de créer une librairie antiraciste en France ?

Nawal :  « Il me semblait important de créer un espace où les lectures proposées ont systématiquement un angle antiraciste. Et il y a beaucoup de façons d’y parvenir : par la représentation, la mise en avant de personnages historiques oubliés, l’apprentissage des origines du racisme moderne, des ouvrages didactiques, etc. Or cet angle de vue n’est pas facilement accessible dans le monde du livre, c’est pourquoi il me paraissait primordial de créer ManYaya. »

Avec toutes autorisations – ManYaya

Mr Mondialisation : Diriez-vous que le racisme est aujourd’hui banalisé dans le débat public ? Avez-vous le sentiment que la parole raciste s’est intensifiée ces dernières années ?

Nawal : « La parole raciste existe depuis bien longtemps dans l’espace et le débat public, elle en fait partie. En revanche, elle est aujourd’hui plus courante, car employée – entre autres – par un plus large spectre du champ politique. »

« François Bayrou qui, quelques semaines après sa nomination comme premier ministre, parle de « sentiment de submersion » migratoire en est une illustration : une personnalité politique qui se revendique du centre reprend un discours s’inspirant clairement de la théorie d’extrême droite du grand remplacement. »

Mr Mondialisation : Dans un contexte où l’extrême droite progresse électoralement, votre projet est-il aussi une forme d’engagement politique ?

Nawal : « Oui, d’une certaine manière. Face à une extrême droite de plus en plus présente, il est important de créer des espaces qui proposent une opposition claire à ces idées, comme ManYaya. »

Mr Mondialisation : Certains estiment que parler de racisme divise la société. Que leur répondez-vous ?

Nawal : « Que la société est déjà très divisée sur ce sujet, et que ça ne date pas d’hier !

« D’une façon générale, on n’améliore pas une situation en évitant soigneusement d’en parler. Le fait de nommer le racisme et d’en parler ne le rend pas plus présent. »

Mais pour comprendre ça, il faut déjà accepter que la France a du mal à voir son racisme en face… »

Mr Mondialisation : Pourquoi le mot « antiraciste » suscite-t-il encore autant de méfiance selon vous ?

Nawal : « Le mot antiraciste fait presque peur parfois ! Pourtant il n’existe pas d’autre terme pour parler de la lutte contre le racisme. Il créé autant de tensions car les discussions sur les questions raciales sont encore très difficiles en France.

C’est certainement lié à notre histoire, et surtout à la façon dont on a essayé de la réécrire a posteriori : aujourd’hui le discours dominant prétend que la colonisation n’a pas eu que des mauvais côtés, minimise la participation de la France dans le commerce triangulaire et se souvient peu du climat antisémite qui régnait avant la seconde guerre mondiale… En n’affrontant pas notre passé honnêtement on ne le guérit pas. »

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Mr Mondialisation : Pensez-vous que la France regarde suffisamment son histoire coloniale en face ?

Nawal : « Non, évidemment. Il suffit, pour s’en rendre compte, de se souvenir de la polémique qui avait suivi la déclaration d’Emmanuel Macron, qui, en pleine campagne présidentielle en février 2017, avait qualifié la colonisation française de crime contre l’humanité. Il a d’ailleurs rapidement tempéré ses propos. »

Mr Mondialisation : Avez-vous déjà été la cible de critiques ou d’attaques en raison de la ligne éditoriale de ManYaya ?

Nawal : « Nous sommes encore jeunes, ManYaya a ouvert au printemps 2026, et pour l’instant, nous avons échappé aux attaques. Pas aux critiques bien sûr, mais ça fait partie du jeu.

Le fait que nous soyons uniquement en ligne nous préserve peut-être aussi un peu pour l’instant. Mais nous avons bien en tête que ça peut arriver, et pour en avoir parlé avec plusieurs librairies engagées, peu y échappent ! Un des exemples les plus manifestes de ces derniers mois est celui de l’excellente librairie parisienne Violette and Co. »

Mr Mondialisation : À qui s’adresse votre librairie : aux personnes concernées ou à celles qui refusent encore de voir le problème ? Comment faire lire des ouvrages sur le racisme à un public qui ne se sent pas concerné ?

Nawal : « ManYaya a en premier lieu été pensée comme un lieu de ressource pour les personnes subissant du racisme, mais elle s’adresse à toute personne qui a envie de nourrir une réflexion à ce sujet.

Pour les personnes qui ne voient pas le problème, je pense qu’il leur faut un déclic pour s’y intéresser, et dans mon expérience il vient souvent d’un proche ou d’une rencontre. Alors si vous en avez le courage, et que la personne en face vous est chère, essayez ! »

Mr Mondialisation : En quoi la littérature peut-elle faire évoluer les mentalités face aux discriminations ?

Nawal : « Pour qu’une discrimination reste efficace et perdure, un des moyens utilisés est la déshumanisation. La communauté déshumanisée – quelle qu’elle soit – est ainsi perçue comme un ensemble uniforme et homogène.

Lire des fictions avec des personnages divers, complexes, avec leurs subtilités, leur humour, leurs qualités et leurs défauts permet d’inverser ce processus. En ça, je pense que ça peut-être un moyen efficace. »

Avec toutes autorisations – ManYaya

Mr Mondialisation : Les maisons d’édition françaises prennent-elles suffisamment leur part dans la lutte contre les discriminations ?

Nawal : « Je ne peux pas parler de l’ensemble de maisons d’éditions (il y en a des centaines !). Mais il y en a plusieurs qui ont à cœur de mettre en avant des sujets, autrices et auteurs pour une meilleure compréhension des systèmes de dominations et de discriminations, et elles le font très bien.

Et nous tentons de les représenter dignement chez ManYaya ! Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs en très grande difficulté en ce moment même car leur distributeur Makassar est lui-même en risque de faillite, allez lire leur message sur sauvonslesindes »

Mr Mondialisation : Avez-vous le sentiment que certaines voix restent invisibilisées dans l’édition française ?

Nawal : « Oui, et c’est à l’image de la société et du milieu culturel français : certaines voix sont très présentes et nous avons accès à toute la subtilité de leur vécu, et d’autres sont totalement invisibilisées, ou alors réduites à certains clichés.

Cette invisibilisation a beaucoup à voir avec ce qui est considéré par certains éditeurs comme portant un message universel et ce qui est vu comme niche, et qui, ne peut prétendument pas parler à tout le monde. »

[ndlr : lire notre interview de la maison d’éditions végane Evalou !]

Mr Mondialisation : Existe-t-il encore des angles morts dans la représentation des personnes racisées en littérature ?

Nawal : « Il persistera toujours des angles morts dans les fictions écrites par des personnes non concernées. C’est assez normal, car ce n’est évidemment pas uniquement une question raciale, mais de culture, de vécu, de milieu social, etc. C’est le cas pour tout le monde : on transmet moins bien ce qu’on ne connaît pas ou peu. »

Mr Mondialisation : Quels sont les mécanismes du racisme qui sont, selon vous, les plus mal compris par le grand public ?

Nawal : « Je dirais : l’omniprésence du racisme dans notre société. Il n’est pas le fruit de bons ou de mauvais comportements individuels, mais d’un système qui a hiérarchisé depuis des siècles les personnes en fonction de leurs origines et leur couleur de peau.

Ce rapport de domination est encore très présent dans la société française et se manifeste de façon très concrète : discrimination à l’embauche, dans l’accès à un logement, etc. »

« Nous avons toutes et tous à déconstruire des réflexes racistes intériorisés : cette déconstruction a forcément un coût, elle n’est pas facile, ni confortable. Mais c’est une démarche qui en vaut largement la peine. »

Mr Mondialisation : Le racisme est souvent présenté comme une succession d’actes individuels. N’oublie-t-on pas sa dimension systémique ?

Nawal : « Oui, ce sont deux façons très différentes de théoriser le racisme. Dans l’antiracisme qu’on appelle moral, le racisme est une affaire individuelle : on décide d’être raciste ou de ne pas l’être, et on accorde son comportement en fonction.

L’antiracisme politique part du principe qu’il n’est pas question que des relations interpersonnelles mais plutôt d’un système qui discrimine les personnes non blanches, système directement issu du passé colonial et esclavagiste de la France. Le problème ne se résume pas à des actes, c’est un fonctionnement de société qui perdure. »

Mr Mondialisation : Les réseaux sociaux favorisent-ils la diffusion des discours racistes ou permettent-ils au contraire de mieux les dénoncer ?

Nawal : : « Les deux ! Ce sont à la fois des lieux pour mieux comprendre, dénoncer, diffuser les combats antiracistes : les personnes porteuses de ce discours y trouvent un espace et c’est une bonne chose. Mais à l’opposé, les discours racistes y sont également très présents, décomplexés, et organisés en raids. »

Mr Mondialisation : Avez-vous l’impression que les jeunes générations abordent ces questions différemment de leurs aînés ?

Nawal :  « Oui, chaque génération à sa façon d’aborder ce sujet. C’est très lié à l’histoire de l’immigration post-coloniale. Les nouvelles générations ne sont plus comme les premières générations qui avaient comme projet initial de rentrer au pays après quelques années. Les vécus et les perspectives ne sont plus les mêmes, la question du racisme n’est donc pas appréhendée de la même façon. »

Mr Mondialisation : Quel livre conseilleriez-vous à une personne persuadée que « le racisme n’est plus un problème en France » ?

Nawal : « Une super bande dessinée d’introduction est Le petit manuel antiraciste pour les enfants (mais pas que) de Rachid Sguini (Rakidd). Il y a aussi le livre très didactique de Rokhaya Diallo et Grace Ly issu du podcast du même nom Kiffe ta race. »

Mr Mondialisation : Si ManYaya pouvait faire évoluer une seule chose dans le débat public français, laquelle serait-ce ?

Nawal : « J’aimerais que ManYaya participe à dépassionner les débats sur le racisme. »

Mauricette Baelen


Photo de couverture : Nawal de ManYaya

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