Depuis plusieurs décennies, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les affrontements entre groupes armés, les rivalités entre États voisins, les tensions communautaires et les enjeux liés aux ressources naturelles s’entremêlent. La résurgence du M23, mouvement rebelle soutenu, selon plusieurs rapports, par le Rwanda, a une nouvelle fois placé cette partie de la RDC au centre des tensions régionales.
Derrière le face-à-face entre les autorités congolaises et le M23 se joue une équation beaucoup plus large. Le Rwanda, le Burundi et la RDC poursuivent chacun leurs propres objectifs sécuritaires et stratégiques. Dans ce contexte, le Burundi a progressivement renforcé son implication militaire dans l’est congolais, officiellement aux côtés des forces congolaises pour combattre les groupes rebelles. Une présence qui soulève toutefois de nombreuses interrogations sur ses motivations, ses alliances sur le terrain et les intérêts qu’elle pourrait servir.
Pour comprendre cette implication burundaise, il faut donc dépasser la seule logique militaire et replacer la présence de ses troupes en RDC dans le contexte plus large des rivalités géopolitiques, des réseaux armés et des enjeux économiques qui structurent la région des Grands Lacs.
Retour historique sur la création du M23
En 2012, un nouveau mouvement rebelle apparaît dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) : le M23. Pour comprendre sa création, il faut remonter quelques années plus tôt, au Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un groupe armé dirigé par Laurent Nkunda.
À partir de 2006, le CNDP combat les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), l’armée nationale congolaise, principalement dans l’est du pays, pour défendre les populations tutsies congolaises et leurs intérêts.
En 2009, après plusieurs années de combats, le CNDP et le gouvernement congolais concluent un accord de paix. Celui-ci prévoit notamment que les combattants du CNDP soient intégrés aux FARDC, l’armée congolaise, tandis que le mouvement doit abandonner la lutte armée et se transformer en parti politique.
Mais cette intégration ne met pas fin aux tensions. En 2012, certains anciens combattants du CNDP, désormais membres des FARDC, se mutinent. Ils accusent le gouvernement congolais de ne pas avoir respecté les engagements pris dans l’accord de 2009 et quittent l’armée. Ils forment alors un nouveau mouvement rebelle : le M23, dont le nom fait directement référence à l’accord de paix signé le 23 mars 2009.

Après avoir été défait militairement en 2013, le M23 reste largement inactif pendant plusieurs années. En 2021, le mouvement reprend les armes et lance de nouvelles offensives contre les FARDC. Les combats s’intensifient progressivement, provoquant d’importants déplacements de populations et une nouvelle dégradation de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC.
Face à cette reprise des violences, les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) décident en 2022 de déployer une force militaire régionale dans l’est de la RDC : l’EACRF (East African Community Regional Force). Son objectif est notamment de contribuer au rétablissement de la sécurité et de faire face aux différents groupes armés présents dans la région, dont le M23.
Mais la mission suscite rapidement des critiques de la part des autorités congolaises, qui lui reprochent notamment de ne pas engager suffisamment le combat contre le M23. Lorsque son mandat arrive à son terme en décembre 2023, la RDC refuse donc de le renouveler.

Des soldats burundais en tenue militaire des FARDC
Alors que le retrait de l’EACRF devait s’achever en décembre 2023, des troupes burundaises seraient restées clandestinement dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Selon plusieurs organisations de la société civile et médias indépendants, dont la Radio Inzamba, certains militaires burundais auraient continué leurs opérations en portant des uniformes des FARDC, l’armée congolaise. Ils auraient également bénéficié du soutien des Imbonerakure, la ligue des jeunes du parti au pouvoir au Burundi, qualifiée par l’ONU comme une milice responsable de plusieurs exactions au Burundi.
Une source militaire burundaise, qui a participé à ces opérations et que nous avons interrogée dans le cadre de cette enquête, affirme que sa hiérarchie lui avait ordonné de porter l’uniforme congolais. « Puisqu’il n’y avait pas de cadre officiellement légal entre le Burundi et la RDC, les autorités ne voulaient pas que nous soyons démasqués », explique cette source, aujourd’hui déployée en Somalie.
Le témoignage de cette source militaire intervient dans un contexte où la coopération entre le Burundi et la RDC était déjà engagée. Le 6 mars 2023, plusieurs mois avant le retrait de l’EACRF, les deux pays ont signé à Bujumbura un accord de coopération bilatérale en matière de défense. À cette occasion, le ministre burundais de la Défense nationale et des Anciens combattants, Alain Tribert Mutabazi, a reconnu que les deux pays coopéraient déjà dans le domaine militaire de manière informelle.
Certains militaires burundais intervenant en RDC auraient-ils bien été amenés à dissimuler leur appartenance à l’armée burundaise en portant les uniformes des FARDC ? Et, si tel était le cas, pour quelles raisons ?
Le Burundi au cœur du trafic de minerais de l’est de la RDC
L’implication du Burundi dans l’est de la RDC ne se limiterait pas au domaine militaire. Le pays est également cité dans les réseaux de contrebande de minerais, notamment d’or, en provenance du territoire congolais.
Selon une étude consacrée à la prédation minière dans l’est de la RDC, la contrebande d’or congolais à destination du Burundi se serait intensifiée. La proximité géographique entre les deux pays, notamment autour du lac Tanganyika, faciliterait ces transferts clandestins. Par ailleurs, dans son rapport publié en juin 2023, le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC affirme que :
« les contrebandiers, y compris ceux liés aux groupes armés qui contrôlent les sites de production d’or dans les territoires d’Uvira et de Fizi, détournent de plus en plus le transfert illicite de l’or vers le Burundi, qui s’avère être une autre plaque tournante de l’or commercialisé illégalement depuis la RDC »
Le rapport fait également état de l’implication présumée de militaires burundais, aux côtés de civils, d’acteurs économiques et d’intermédiaires burundais et congolais, dans ces réseaux de contrebande.
Ces accusations sont également relayées par des acteurs de la société civile burundaise. Pacifique Nininahazwe, président du Forum pour la conscience et le développement (FOCODE), affirme ainsi que le chef d’état-major de l’armée burundaise, le général Prime Niyongabo, disposerait d’une unité de militaires déployée en RDC et impliquée dans l’exploitation de minerais. Cette affirmation n’a toutefois pas pu être établie de manière indépendante.
D’autres éléments apparaissent au Burundi même. Une enquête publiée en avril 2026 par le média indépendant SOS Médias Burundi s’intéresse à un site de traitement de minerais situé sur la colline de Mutambara, dans la commune de Rumonge, au sud-ouest du pays. Selon cette enquête, le fonctionnement du site serait entouré d’un important dispositif de sécurité et sa gestion serait liée à des responsables militaires de haut rang.

Le média rapporte notamment qu’un travailleur tanzanien employé sur le site aurait été arrêté après la disparition d’une pièce d’une machine. Citant une source policière, SOS Médias Burundi affirme que l’ordre d’arrestation serait venu directement du chef d’état-major, le général Prime Niyongabo, qui l’aurait soupçonné d’être impliqué dans cette disparition. Ces éléments soulèvent ainsi des interrogations sur les liens éventuels entre les enjeux sécuritaires, les réseaux économiques et l’exploitation des ressources minières dans la région.
Des liens entre l’armée burundaise et les groupes armés alliés aux FARDC ?
Le rôle du Burundi soulève également des interrogations sur ses relations avec certains groupes armés combattant aux côtés des FARDC. Dans son rapport publié en juin 2024, le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC documente également une coopération entre les forces burundaises et plusieurs groupes armés opérant aux côtés des FARDC contre le M23, notamment avec les Wazalendo – groupes armés congolais – et les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) composées de Hutus rwandais.
Ces liens sont au cœur d’allégations concernant la prise en charge de combattants blessés à Bujumbura, la capitale économique du Burundi, située sur les rives du lac Tanganyika. Alors que les combats se sont récemment intensifiés dans l’est de la RDC, le M23 aurait pris le contrôle de Point Zéro, une position stratégique reliant plusieurs axes. Des combattants alliés aux FARDC auraient alors été contraints de se replier vers d’autres localités.

Selon le FOCODE, certains combattants blessés lors de ces affrontements auraient ensuite été évacués vers Bujumbura pour y être soignés, notamment dans une antenne du Tanganyika Hospital située à Nyabugete. Parmi eux figureraient des Wazalendo et des personnes soupçonnées d’appartenir aux FDLR. Le FOCODE affirme également que certains de ces blessés auraient bénéficié de soins pris en charge au moyen de bons délivrés par l’armée burundaise. L’organisation cite notamment le cas de Willy Habarishize, alias Kanyisha, présenté comme un membre des Imbonerakure. Selon le FOCODE, il aurait joué un rôle dans l’acheminement de certains combattants blessés vers Bujumbura et se serait attribué le grade de général de brigade.
Une source militaire burundaise interrogée dans le cadre de cette enquête affirme que l’hôpital aurait été placé sous la surveillance de militaires burundais ces derniers jours. Elle dit également avoir constaté la présence de patients non burundais et avoir entendu certains d’entre eux parler lingala, swahili, français ou kinyarwanda. Sur la base de ces éléments, cette source estime en effet qu’il pourrait s’agir de combattants Wazalendo ou de membres des FDLR. Cette identification ne peut toutefois pas être établie à partir de leur langue ou de leur nationalité supposée.
La présence de ces patients au Tanganyika Hospital a, elle, été reconnue par la direction de l’établissement. Après les premières révélations du FOCODE, le directeur de l’hôpital, le Dr Jean Pascal Abayo, a rappelé que les informations concernant les patients étaient couvertes par le secret médical. Il a également insisté sur le principe de neutralité de l’établissement : « L’hôpital est une zone neutre, qui soigne tous ceux qui viennent, quelles que soient leur nationalité et leur appartenance politique. »
Ces différents éléments ne permettent pas, à eux seuls, d’établir l’existence d’un soutien officiel du Burundi aux FDLR ou à d’autres groupes armés. Ils posent néanmoins la question de la nature des relations qui se sont développées sur le terrain entre l’armée burundaise et les groupes combattant aux côtés des FARDC. Si la présence de combattants présumés FDLR à Bujumbura et leur éventuelle prise en charge par des structures liées à l’armée burundaise étaient confirmées, ces faits pourraient également alimenter les accusations régulièrement formulées par le Rwanda à l’encontre du Burundi. Le Rwanda reproche en effet au Burundi d’entretenir des liens avec les FDLR, tandis que le Burundi rejette ces accusations.

Rwanda, une autre ligne de fracture entre le Burundi et la RDC
Au-delà de leur coopération militaire, le Burundi et la RDC partagent leurs relations particulièrement tendues avec le Rwanda. Les deux pays accusent en effet le Rwanda de soutenir des mouvements armés qui menacent leur sécurité, même si les accusations formulées par chacun répondent à des contextes différents.
Du côté burundais, les autorités accusent le Rwanda d’héberger ou de soutenir des personnes recherchées par la justice burundaise ainsi que le groupe rebelle RED-Tabara, que le Burundi tient pour responsable de plusieurs attaques sur son territoire. Le Rwanda rejette ces accusations. En mai 2024, par exemple, le gouvernement burundais a de nouveau accusé le Rwanda d’avoir recruté, formé, équipé et déployé des membres de RED-Tabara. Le Rwanda et le groupe rebelle ont démenti ces accusations.
Côté RDC, les autorités accusent le Rwanda de soutenir militairement le M23, une accusation largement documentée par le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC. Dans son rapport de 2024, celui-ci décrit notamment la présence de la Force de défense rwandaise (RDF) aux côtés du M23 et relève le renforcement militaire conjoint des deux forces. Le Rwanda conteste ces accusations et affirme pour sa part agir pour répondre aux menaces pesant sur sa sécurité, notamment celle des FDLR.
Ces accusations croisées ont contribué à faire du Rwanda un adversaire commun aux yeux des autorités burundaises et congolaises. Mais leurs positions ne sont pas pour autant identiques : Le Burundi se concentre principalement sur la menace que représenterait RED-Tabara, tandis que la RDC accuse Kigali de soutenir le M23 et de jouer un rôle direct dans l’offensive menée dans l’est de la RDC.
Cette rivalité régionale alimente également les interrogations sur les objectifs poursuivis par le Rwanda dans l’est de la RDC. Dans une analyse publiée en février 2025, Le Monde évoquait le risque d’un « expansionnisme » rwandais et estimait que l’implication du Rwanda aux côtés du M23 avait renforcé son influence dans la région. Il s’agit toutefois d’une analyse éditoriale et non d’un constat établi par une enquête indépendante. Du côté congolais et burundais, cette lecture est également présente dans le discours politique.
La question est d’autant plus sensible que le conflit oppose désormais plusieurs acteurs régionaux dont les intérêts se croisent. D’un côté, le M23 bénéficie du soutien de la RDF selon les conclusions du Groupe d’experts de l’ONU ; de l’autre, les FARDC combattent avec l’appui des Wazalendo, des FDLR et de forces régionales, dont l’armée burundaise.
La question ethnique ajoute une autre dimension au conflit. Le M23 affirme notamment défendre les populations rwandophones de l’est de la RDC, parmi lesquelles les Banyamulenge, une communauté congolaise principalement tutsie du Sud-Kivu. Le Groupe d’experts de l’ONU a documenté le recrutement de jeunes Banyamulenge par le M23 et souligne que la résurgence du mouvement a contribué à raviver les tensions entre communautés.

Cette dimension nourrit également les accusations de la RDC qui estime que le Rwanda s’appuie sur le M23 et sur la question de la défense des populations tutsies pour renforcer son influence dans l’est de la RDC. Le Rwanda rejette cette lecture et affirme agir avant tout pour protéger sa sécurité face aux FDLR.
Le conflit dépasse ainsi largement l’affrontement entre les FARDC et le M23. Il mêle désormais rivalités entre États, groupes armés et tensions communautaires, faisant de l’est de la RDC un enjeu régional qui concerne directement la RDC, le Rwanda et le Burundi. Le Conseil de sécurité de l’ONU alertait d’ailleurs dès 2023 sur le risque d’une escalade entre le Rwanda et la RDC, alors que les deux pays s’accusaient mutuellement de soutenir des groupes armés.
La présence de l’armée burundaise en RDC : un équilibre géopolitique et géostratégique
Toutefois, l’intervention du Burundi en RDC va au-delà de la simple coopération militaire visant à protéger l’intégrité territoriale de la RDC. Selon la Banque africaine de développement, le Burundi exerce une influence géopolitique en s’appuyant sur sa position stratégique dans la région des Grands Lacs, sa participation active aux organisations régionales et sa diplomatie sécuritaire. Par ailleurs, selon une étude menée par Filip Reyntjens de l’Institute of Development Policy, la position géographique du Burundi lui confère un rôle important dans les équilibres politiques et sécuritaires de la région des Grands Lacs.
Il est évident que la guerre qui oppose le M23 et la RDC menace la sécurité du Burundi même si son intervention en RDC interroge. Elle s’inscrirait dans une stratégie géopolitique et géostratégique mais également viserait des intérêts économiques. Néanmoins, le rapprochement entre le Burundi et les groupes rebelles combattant au côté de la RDC constituent un jeu dangereux qui compromet davantage la stabilité régionale.
– Inès Mukandanga
Photo de couverture : Des observateurs militaires de la MONUSCO se mettent à l’abri dans des tranchées sur la colline de Munigi alors que les FARDC lancent une attaque contre les positions rebelles du M23 à Kanyaruchinya, près de Goma, le 15 juillet 2013 © MONUSCO/Sylvain Liechti. Flickr















