Cent cinquante voix réunies au bord de la Drôme. Des chants de lutte, des polyphonies, des goguettes féministes, des bals : dans les chorales militantes, chanter est une manière de se retrouver, de transmettre et de faire collectif. Depuis plusieurs années, les chorales militantes essaiment sur l’Hexagone. Entre répertoires populaires, luttes féministes et queer, langues régionales et pratiques d’autogestion, elles construisent des espaces où la musique devient un outil politique autant qu’un lieu de rencontre. Mais ces communautés ne sont pas exemptes des rapports de domination qui traversent le reste de la société. Comment ces espaces peuvent faire soin sans reproduire les oppressions systémiques qu’ils cherchent à combattre ?

Die, 21 juin, pic de canicule dans la Drôme.

À l’occasion de l’anniversaire des 15 ans d’une chorale du coin, 150 choristes de toute la France se sont réunies pour chanter dans un camping autogéré, que borde la Drôme. Au programme, des transmissions de chants populaires, des blind test, des répertoires communs qui ne cessent de grossir, et pour échapper à la chaleur, des virées à la rivière. Des hardes de chanteur·ses entonnent joyeusement sans jamais se lasser « de l’eau jaillit le feu », un hymne bien connu de la lutte victorieuse contre les mégabassines, tandis que les kayakistes qui descendent la rivière les observent d’un air amusé.

Aux flots de l’eau qui coule et au roulement des galets répondent les voix de femmes et de personnes queer de tous âges. Il règne un climat d’adelphité et les groupes se font et se défont au fil des chants lancés : certain.es se délectent de chants occitans polyphoniques ; d’autres répondent par des goguettes satiriques sur le régime hétéro-patriarcal ; et tous·tes ensembles reprennent en cœur les hits des dernières rencontres estivales autogérées de chants.

Se trouver et se retrouver

Certaines viennent pour la première fois. Ces espaces peuvent sembler difficiles d’accès pour qui n’a pas l’oreille musicale, ne connaît pas par cœur les 500 chansons du carnet rouge emblématique édité par une chorale chambéroise, et n’a pas encore l’usage courant de l’occitan. D’autres sont des habituées de ces espaces, et retrouvent à intervalle régulier depuis plus de dix ans parfois des camarades devenu·es ami·es d’autres chorales, et ne quittent guère la piste de bœuf avant des heures avancées de la nuit.

Pour autant, les rencontres de chorale sont des endroits d’expérimentation, de partages et de transmissions musicales, où toute personne même nouvelle peut trouver sa voix. Au delà de la culture militante et des pratiques d’autogestion, ce sont aussi des communautés de liens forts qui se créent, la musique reliant les cœurs, les luttes et les voix. Ce sont des espaces dans lesquels on revient, car les liens affectifs transcendés par la musique reproduisent des expériences uniques, intimes, engendrant un sentiment fort d’appartenance.

L’histoire des chorales de lutte

Si les chorales de lutte ne sont pas récentes, elles ont connu un tournant queer et féministes dans les années 2010, notamment avec l’arrivée de personnes queer, globalement plus jeunes que les anciennes choristes. Quand les chorales ne sont pas en mixité choisie, la majorité des choristes restent des femmes et des personnes queer, ce qui n’exclue pas la présence d’hommes pour autant.

Les chants anarchistes d’antan relatant les luttes ouvrières du siècle dernier continuent à être chantés, mais un nouveau répertoire donnant la voix aux luttes queer et féministes a su trouver son pupitre. Les chanteuses contemporaines reconnues comme Clara Ysé, Suzanne, Mathilde, Pomme y ont trouvé un public qui s’empare de leurs chants de deuil, de maternité, de féminisme en les arrangeant, c’est à dire, en créant de nouvelles polyphonies. Les chorales, à la créativité débordante et à l’oreille délicate, inventent également des nouveaux arrangements aux chansons d’Anne Sylvestre et de Louise Bernard, qui gardent tout leur mordant.

En parallèle, des choristes militant·es inventent de toute pièce de nouveaux chants, pour parler avec leurs mots de leurs vécus spécifiques. Les auteur·ices de la chanson Cette colère, par exemple, écrivent :

« L’envie était d’avoir un chant pour parler de découragement, de dépression face à la violence du monde capitaliste et la montée du fascisme. Un chant pour exprimer la peine et la peur, mais aussi l’espoir de la force du collectif et de l’amitié pour rester en mouvement et dans l’action. »

Créer du commun, perdurer dans les luttes

Les chants anti-autoritaires, anti-fascistes, queer et féministes diffusent une culture commune de lutte, par les messages qu’ils font passer, et par leur expression vocale dans les lieux publics et de lutte. Tout un chacun aura eu cette expérience d’avoir chanté une fois L’Estaca (Le pieu en français) en manifestation, et les plus chanceux·ses accompagné·es d’une fanfare militante. Cette union des voix renforce un sentiment d’appartenance, de faire corps ensemble, et donne du courage et une envie de résister dans les moments houleux des manifestations. On peut ainsi se sentir protégé·e lorsqu’un tuba continue de résonner de façon tonitruante, repris en cœur par des dizaines de manifestant·es.

Les chorales de lutte s’engagent physiquement en prêtant leurs voix aux personnes opprimées, donnent des concerts de soutien pour aider financièrement, et organisent des manifestations festives lors de rencontres annuelles en appui à des luttes locales (comme c’était le cas sur l’A69 et en Maurienne avec le NoTAV les années précédentes). Passeuses d’histoire à se réapproprier, véhicule d’affects et d’émotions partagés, espaces d’apprentissage horizontaux, les chorales aident véritablement à faire tenir la lutte dans la durée.

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La chorale Les Jacqueline. Montreuil sous voix 2026.

Résistance culturelle et renouvellement des traditions

Les chants, témoins des luttes passées, en cours et à venir, ne cessent de s’actualiser, portant les revendications sociales et culturelles du moment. Pour contrer l’hégémonie de la langue française imposée au siècle dernier par coercition dans un déni des identités culturelles régionales et spécifiques, les chorales n’hésitent pas à excaver du passé des chants en breton, basque et occitan.

À l’instar des nombreux groupes récents qui font la joie des choristes adeptes de polyphonie (Barrut, la Mal coiffée, Les Mécanos etc.), chanter en langue occitane permet de faire vivre un héritage qui est loin d’avoir disparu et de redécouvrir les subtilités d’une langue changeante au grès des vallées et des montagnes. Un engouement autour des bals folks explose à nouveau, réinventant des manières de faire la fête et de se rencontrer. Les choristes ajoutent leur touche personnelle avec des bals à la voix, où chaque musique entraînante au rythme d’une mazurka (La vesina), valse (Su fratelli), d’un an dro (Penn Sardin) ou d’une bourrée à trois temps (Gallo negro, gallo rojo) permet de tournoyer sur la piste de danse dans une ivresse collective.

Émancipation queer

Dans le sillage états-unien, de plus en plus de chorales queers en mixité choisie voient le jour. À l’envie de partager des chants et des outils, s’ajoute celle de « célébrer [les] voix trans, hormonées et non hormonées, muées ou en cours de mue », souvent jugées « non conformes, graves, dissidentes », comme le rapporte l’équipe organisatrice de rencontres de voix queers. L’approche queer permet de plus de faire éclater la nomenclature figée des quatre pupitres soprano, alto, ténor et basse qui réserve traditionnellement les voix aiguës aux femmes et les voix graves aux hommes.

Ann-Lise témoigne ainsi pour La Déferlante : « Ton pupitre, c’est l’endroit où ta voix va sonner, sans se fatiguer ni se faire mal », aux antipodes des normes cishétéronormatives. Là où le langage parlé est plus genré, le chant permet de se ré-empouvoirer et de se réapproprier son corps et sa voix, réduisant ainsi la dysphorie de genre. Mariette témoigne également pour La Déferlante après un an sous testostérone :

« c’est hyper euphorisant d’entendre comment ma voix grave résonne, j’atteins des notes que je n’aurais jamais imaginé atteindre. »

Une difficile conciliation générationnelle

Le changement générationnel n’est pas sans difficultés, et la question se pose de réconcilier des manières d’agir et de lutter antagonistes. Un point clivant se situe dans le rapport à la consommation de produits animaux, les antispécistes souvent plus jeunes s’opposant aux omnivores souvent plus âgés. Ces derniers vont jusqu’à quitter les espaces de rencontres de chorale, brisant la transmission générationnelle. Le débat reste ouvert sur comment réussir à créer des espaces de lutte accueillant où chacun·e puisse se sentir entendu·e dans ses revendications sans gêner d’autres personnes dans des pratiques incommodantes voire douloureuses.

Un autre point de clivage se situe sur des questions d’appropriation culturelle et d’anticolonialisme. Des considérations plus récentes sur la légitimité de personnes blanches à reprendre des chansons issues de communautés opprimées, ou simplement de chanter légèrement des chansons d’autres cultures sans se questionner sur leur origine et la façon de leur rendre hommage trouvent peu d’échos chez les militant.es de la première heure.

Un exemple emblématique en est l’Hymne des femmes, créé en 1971, dont le refrain entonne « debout femmes esclaves », alors que les femmes blanches occidentales, bien qu’opprimées depuis des siècles, n’ont jamais subi une exploitation similaire à celle des personnes noires esclavagisées, et surtout, elles y ont pour certaines participé, et toutes bénéficié. Dans un article pour La Déferlante, la journaliste Pauline Baron expose que si « certain·es militant·es modifient le texte pour en expurger le racisme, dénoncé par les afroféministes, d’autres préfèrent ne plus le chanter ».

Un article de La Déferlante, écrit par Pauline Baron, dédié à une critique antiraciste de l’Hymne des femmes.

Le soin au cœur des rencontres

Les questions de soin sont de plus en présentes au sein des espaces militants et alternatifs, et les pratiques des rencontres de chorales illustrent cette évolution. Sont pensés conjointement l’accueil et la prise en charge collective des enfants dans une logique de commun pour délester les parent·es de la charge éducative, les questions dévalidistes pour permettre aux personnes handi de chanter, des espaces de détente et d’isolation sensorielle pour permettre aux personnes, à différents degrés de neurodivergence, de trouver des endroits ressources etc.

Malgré ces bonnes volontés, ces pratiques ne sont pas toujours suffisantes, notamment parce qu’elles restent contraintes par les moyens disponibles dans les milieux militants et alternatifs. Les rencontres ont souvent lieu dans des fermes, des squats ou des lieux associatifs disposant de ressources limitées, qui ne permettent pas toujours de garantir des conditions d’accueil pleinement accessibles. Face à cette nécessité d’amélioration, le pôle dévalidiste d’une rencontre de chorales a ainsi décidé de ne plus participer après une décision collective de l’organisation de changer de lieu d’accueil. Le nouvel espace ne permettait plus de garantir des conditions d’accueil dignes et adaptées aux personnes à mobilité réduite.

Par ailleurs, bien que majoritairement queers et féministes, ces espaces ne sont pas exempts de violences validistes, racistes, de genre, de classe… Car les espaces militants et alternatifs ne sont pas imperméables aux mécanismes liés aux oppressions systémiques : on peut y retrouver les mêmes phénomènes de minimisation, de déni, de lenteur, de complaisance ou d’inaction qu’ailleurs. Heureusement, des chorales se forment et se dotent peu à peu de protocoles pour prévenir ces violences et y réagir avec soin et responsabilisation lorsqu’elles surviennent. 

Tiphaine Guillet


Photo de couverture : Le choeur féministe et militant Nos Lèvres Révoltées qui chante pour lutter contre les formes d’oppressions liées au genre et aux sexualités et pour créer l’adelphité, avec un répertoire constitué de chants de luttes passées et actuelles, d’histoire d’oppressions ou d’adelphité © Remy El Sibaïe

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