Samedi 17 octobre 2026 s’est déroulée une journée de mobilisation massive, marquée par le déploiement d’armes de guerre sur les manifestant·es. Une de nos journalistes était sur place ; elle témoigne de la répression, mais surtout de l’entraide populaire pour y faire face. Un reportage-édito à la première personne, bien éloigné de ceux qui dominent l’espace médiatique.

[Temps de lecture estimé : ~ 12 min]

Samedi 17 octobre 2026, je rejoins la mobilisation « des convergences » à Paris. Elle est un soutien aux revendications lycéennes, mais aussi à celles d’une grande majorité des français·es, de celles que j’ai pu revendiquer quelques années auparavant à travers le slogan « fin du monde, fin du mois, même combat ».

Non sans appréhension, je m’oriente vers la place de la République pour assister au concert de l’Orchestre du Nouveau Monde, avant de rejoindre le cortège qui doit prendre son départ depuis la place.

Quand le chaos du « vieux monde » s’abat sur l’« Orchestre du Nouveau Monde »

Avant même le début des festivités, les camions de CRS et de gendarmes sont déjà nombreux autour de la place.

En nous dirigeant vers le lieu de départ du cortège, nous sommes retenu·es par des cordons de gendarmes. Ces gendarmes cherchent à dialoguer avec nous. L’un d’entre eux nous pose des questions sur nos masques FFP2, pour savoir s’ils sont vraiment efficaces. Du tac-au-tac, on leur demande à notre tour s’ils ont des protections, « pas vraiment ».

Le gendarme nous parle de son stage de formation qui a eu lieu quelques jours avant, en Dordogne, durant lequel lui et son équipe ont été mis à l’épreuve des gaz lacrymogènes. On lui demande ce qu’il pense des potentiels risques pour la santé. Il nous partage son inquiétude vis-à-vis de certains gaz, dont un qui était vert. Il nous explique aussi certaines contraintes du métier et insiste sur le fait que des propos injurieux à l’égard des manifestant·es peuvent leur valoir des sanctions professionnelles irrévocables. Ce gendarme semblait tenir à se distinguer des CRS.

Toujours retenu·es par ce cordon, nous observons la place de loin, en attendant de pouvoir y entrer. Les CRS ont déjà commencé à tirer des grenades lacrymogènes en direction de l’orchestre et de la foule, calme et statique, qui les entoure. Immédiatement, cela provoque un mouvement de foule.

Les gendarmes nous libèrent du cordon et nous conseillent de rejoindre le début du cortège en direction du boulevard Magenta, de l’autre côté de la place. Malgré nos doutes sur le bien-fondé de ces indications, nous les suivons.

Les gens essaient de se faufiler comme iels peuvent. Il est difficile de circuler sans se bousculer. Je suis coincé·e sur la place, entre des grilles de CRS et leurs canons à eau, sans parvenir à rejoindre la tête du cortège.

Les palets de désencerclements lancés par les CRS pleuvent. Et les forces de l’ordre peuvent charger d’un moment à l’autre. La situation devient chaotique.

L’angoisse monte en moi, mais je tente de garder mon calme. J’essaye de crier des indications aux personnes autour de moi pour que nous puissions circuler au mieux. Dans ces conditions, il est difficile de s’organiser et de savoir où aller. Je fini par chercher à m’éloigner de cette zone, malgré la nasse dans laquelle je suis piégée.

Le dit camion « canons à eau », également doté d’une caméra… / © Guillaume S.

Les premier·es blessé·es

À ce moment-là, je croise une personne d’une vingtaine d’années, recroquevillée sur elle-même, qui semble en détresse. Étant concernée par l’autisme, je sais qu’il peut s’agir d’une « crise autistique » générée par la très grande surcharge sensorielle que constituent les tirs de grenades et autres lacrymos.

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Je lui pose tout doucement quelques questions, notamment sur ses besoins. Je tente de la rassurer en lui disant que je suis moi-même autiste, que je comprends ce qui est en train de lui arriver. Je me doute qu’elle ne serait bientôt plus en mesure de me répondre. Il faut agir vite. L’objectif est de l’écarter rapidement du mouvement de foule pour essayer de la protéger. Des street-medics nous rejoignent. Je leur indique ce que j’ai compris de l’état de la personne, des besoins que je perçois.

Autour de nous, la situation est de plus en plus préoccupante. Et je continue de m’improviser secouriste de manif’.  Une autre personne a le bras ensanglanté et brûlé, son tee-shirt est incrusté sur sa peau. Il faut la faire évacuer le plus vite possible par les urgences.

Le gaz commence à se rapprocher de notre emplacement. Avec d’autres street-medics, tentant elles aussi d’évacuer les blessé·es, nous insistons auprès des CRS pour nous laisser sortir de la nasse. Ils finissent par nous laisser passer. Nous avançons au rythme de la personne en crise, et nous rejoignons finalement une pharmacie qui, face à notre détresse, nous laisse entrer.

Un après-midi à attendre les secours

À l’intérieur, plusieurs personnes sont déjà en train d’être prises en charge par les pharmacien·nes qui nous ont accueilli·es.

Nous passons une grande partie de l’après-midi dans cette pharmacie, à observer le chaos et à attendre l’intervention du SAMU. La personne que nous accompagnons ne peut plus se lever. Elle venait de traverser un « shutdown », puis un « meltdown », dans un environnement particulièrement éprouvant.

Pour une personne autiste, une situation de ce type peut être extrêmement difficile à supporter : le bruit, la foule, les mouvements imprévisibles, les gaz et l’impossibilité de s’extraire de la situation peuvent provoquer une surcharge (sensorielle) considérable.

Nous accompagnons la personne, notamment en réalisant des gestes de massage et de compression – avec son consentement – afin de l’aider à retrouver de l’énergie et revenir à elle. En parallèle, le street-medic rassuré de pouvoir compter sur ma présence, contacte les secours pour pouvoir évacuer les blessé·es – parfois graves. Le SAMU doit prioriser les urgences les plus immédiates.

Une civière improvisée en geste de solidarité

Vers 18 heures, les pharmacien·nes, épuisé·es, doivent fermer boutique. La personne que nous accompagnons ne peut toujours pas se déplacer seule. Il faut trouver un moyen de la transporter vers un endroit plus sécurisant, où nous pourrons attendre les secours.

Certaines personnes, toutes de noir vêtues et pouvant être assimilées à des black blocs, viennent nous aider. Un panneau de mélaminé trouvé dans la rue est transformé en civière de fortune. Des soignant·es, venu·es soutenir la mobilisation, nous demandent si nous avons besoin d’aide. Des commerçant·es et des restaurateur·ices nous proposent de nous mettre à l’abri pour attendre le SAMU – surchargé par les interventions – dans de meilleures conditions.

Nous discutons toustes ensemble. Nous nous demandons comment chacun·e va, et nous continuons à chercher des solutions pour aider notre camarade. Cette solidarité très concrète, spontanée, se déroule entre des personnes qui ne se connaissent pas et qui n’ont ni forcément les mêmes parcours, ni les mêmes conditions de vie.

Plus tard, la personne en crise sera prise en charge par le SAMU, et ses parents seront contacté·es, avec son consentement. Ses parents ont pu la récupérer à l’hôpital. Nous avons appris qu’elle avait retrouvé l’usage de ses jambes, retrouvé ses esprits et pu reprendre des forces. Elle était rassuré d’avoir été pris en charge.

C’est aussi et surtout ça le 17 octobre.

Reproduction illustrée de la scène de la civière de fortune et d’une solidarité diversifiée © Marie-Alexandra Perron

Ce que les images de « casse » ne racontent pas

Depuis cette journée, les flash-back s’accumulent : le déchaînement des CRS sur une population parquée, les mouvements de foule, les personnes blessées, les difficultés à circuler, mais aussi et surtout les gestes d’entraide qui se sont multipliés.

Par le passé, j’ai pu condamner toute forme de violence. Parce que je ne comprenais pas. Parce que je ne voyais pas.

« […] Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » Hélder Câmara

Aujourd’hui, je pense qu’il est possible de porter de la compassion et du soutien aux petit·es commerçant·es concernée·es par les dégradations matérielles, mais je ne suis personne pour délégitimer le fait d’en arriver à « casser » et à « voler ». Certain·es parlent même de réquisition et d’auto-réduction. Je pense, au contraire, qu’il est plus que nécessaire que de chercher à comprendre pourquoi certain·es y ont recours, plutôt que de s’arrêter, en surface, à une condamnation morale.

Des jeunes ont témoigné avoir récupéré de la nourriture pour leurs familles, des protections menstruelles, des vêtements ou d’autres produits de première nécessité. D’autres ont distribué des vivres à des personnes sans abri.

Ces récits ne suffisent pas à caractériser l’ensemble des actes commis ce jour-là. Ils rappellent néanmoins que la réappropriation subsiste encore, qu’il existe des réalités sociales derrière les images de pillage, et qu’elles méritent d’être racontées elles aussi.

Quand des jeunes expliquent que leur mère n’a jamais pu goûter à certains produits, quand des personnes récupèrent de quoi manger ou des produits essentiels d’hygiène, il faut pouvoir dénoncer les conditions matérielles dans lesquelles elles vivent.

Cela ne signifie pas que toute appropriation de biens est automatiquement légitime, ni que les conséquences des dégradations doivent être ignorées. Cela signifie qu’on ne peut pas comprendre une mobilisation en réduisant celles et ceux qui y participent à une opposition entre bons et mauvais manifestant·es. Tout comme on ne devrait pas distinguer les « bonnes » et les « mauvaises » victimes.

Pourquoi les images de casse occupent-elles autant de place dans le débat public, tandis que les gestes de solidarité restent souvent invisibles ? Pourquoi parle-t-on si peu des personnes qui portent secours, des street-medics, des commerçant·es qui ouvrent leurs portes, des inconnu·es qui improvisent une civière pour évacuer une personne en détresse ?

La casse est spectaculaire. La solidarité, elle, se construit souvent dans des gestes discrets, sans caméra ni mise-en-scène. Pourtant, ce sont aussi ces gestes qui permettent de tenir, de se protéger et de continuer à avancer collectivement.

Qui sont les vrais « casseurs-pilleurs » ?

Et à qui profite le chaos ?

Les débats sur les « pillages » et les dégradations ne peuvent pas être dissociés des violences économiques et sociales qui traversent notre société.

Pendant que les grandes fortunes continuent d’accumuler des richesses, que des entreprises tirent profit de l’exploitation des ressources et que les populations du Sud global en subissent les conséquences, des personnes peinent à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires.

Qui produit les richesses ? Qui les accumule ? Qui supporte les coûts humains, sociaux et environnementaux de leur production ? Qui nettoie les bureaux et les maisons des grands patrons ? Qui travaille dans les mines pour extraire les matériaux nécessaires à nos technologies ? Qui assume les tâches pénibles et invisibles qui permettent à d’autres de préserver leur confort ?

Il ne s’agit pas de prétendre que toutes les formes de violence sont identiques. Il s’agit de refuser que seules certaines soient immédiatement visibles, condamnées et érigées en problème public. Que faisons-nous de la violence institutionnelle, du mépris de classe, du racisme, de la misogynie, des LGBTphobies ou encore du validisme ? Que faisons-nous des personnes qui subissent plusieurs de ces violences à la fois ?

« Sans les 99 %, les 1 % les plus riches ne survivent pas. »

Les richesses ne sont pas produites par les grands patrons : elles reposent sur le travail de millions de personnes, sur les ressources de nos sous-sols, sur le dépassement des limites humaines et planétaires, et sur des systèmes d’exploitation dont les conséquences sont trop souvent minimisées ou invisibilisées.

Raconter les solidarités

Face au désespoir, à la désinformation, à la panique morale et au désarroi, nous devons continuer à raconter ce que nous vivons, à confronter les discours aux faits et à faire circuler d’autres récits.

Le 17 octobre, j’ai vu des personnes en difficulté, des personnes blessées et une organisation collective mise à mal par une situation chaotique imposée par la police de Nuñez. Mais j’ai aussi vu des inconnu·es s’entraider, des street-medics prendre soin des autres, des commerçant·es ouvrir leurs portes et des personnes de tous horizons se mobiliser pour transporter un camarade qui ne pouvait plus marcher. Je ne veux pas que cette solidarité disparaisse derrière les seules images de casse. Je le dis :

« Se ranger derrière une simple condamnation des destructions, c’est jouer le jeu de la fascisation en cours »

Le danger autoritaire et la banalisation des discours fascistes nous obligent à rester sur nos gardes. Nous ne devons pas laisser la peur et les tentatives de division nous empêcher de voir qui sont les vrais responsables et ce que nous sommes capables de construire ensemble.

Pendant que certain·es sont des milliers à hurler à la « destruction du patrimoine » (alors que j’ai moi-même un certain attachement au bâti ancien), nous sommes des millions à privilégier la vie, à improviser la survie, la solidarité et à ne pas être dupe. Nous nous devons de garder le cap, de faire preuve de patience, de solidarité et d’organisation. Le peuple vaincra. Je nous invite, pour maintenant et pour la suite, à garder en tête, les mots d’Antonio Gramsci :

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

– Marie-Alexandra Perron


Photo de couverture : Place de la République, 17 octobre 2026 / © Guillaume S.

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