En octobre 2026, en France, la mobilisation lycéenne ravive une question que d’autres mouvements sociaux ont déjà posée avant elle : jusqu’où un gouvernement est-il prêt à aller pour faire taire la contestation ? Entre répression policière, mutilations, comparutions immédiates, couvre-feux et la colère d’une jeunesse qui refuse de se résigner, les événements actuels font écho à un soulèvement survenu six ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là. En octobre 2019, au Chili, un mouvement lycéen parti des couloirs du métro de Santiago allait rapidement embraser tout le pays. Rétrospective.
[Article publié le 22 octobre 2019 – Mis à jour le 20 octobre 2026. Temps de lecture estimé : ~ 10 min]
Octobre 2019. À Santiago, la capitale chilienne, des lycéens en ont plus qu’assez des augmentations successives du prix des tickets de métro. En entrant massivement dans les stations sans payer, ils ne savent peut être pas encore qu’ils sont sur le point de déclencher une révolte qui dépassera largement la question des transports. Face à la mobilisation, le gouvernement répond par une répression massive. Loin d’étouffer la contestation, cette réponse ne fait qu’attiser la colère. Très vite, c’est tout un pays qui se soulève, révélant au grand jour des décennies d’inégalités, d’abus et d’injustices accumulées.
La répression pour écraser les revendications
« On manifestait pacifiquement lorsqu’ils ont commencé à lancer les bombes lacrymogènes » : Alvaro, étudiant ingénieur et Romina, étudiante en droit, sont encore sous le choc. « Les gens jouaient de la musique, dansaient, il y avait de jeunes enfants et des personnes âgées » continue Romina. « Lorsque les carabiniers ont lancé les bombes lacrymogènes, certaines sont tombées à côté de moi. J’ai essayé d’aider un vieil homme à sortir de là, mais il ne voyait plus rien, ses yeux étaient rouges et il avait du mal à respirer ».
En octobre 2019, cela fait des dizaines d’années que la société chilienne, réprimée et soumise, a dû subir l’ironie de ses ministres, le meurtre des membres de la communauté mapuche, les discours sarcastiques d’une classe dirigeante intouchable par la justice, le négationnisme de la dictature, l’inflation, les violences policières, le détournement de fonds institutionnels, la déforestation et les crises environnementales.
La hausse du prix du ticket de métro a été la petite goutte qui a fait déborder le vase. Les Chiliens et les Chiliennes, et par-dessus tout les étudiants ont commencé à échapper collectivement au paiement des transports souterrains. La première réponse du gouvernement a été la répression policière. Mais cette violence répressive n’a fait qu’enflammer la population. Conséquences : des « invasions » massives du métro, des scènes d’émeutes, la destruction de plus de quarante stations de métro.
En quelques jours, des mouvements de protestation ont éclaté dans diverses villes du pays. C’est la catharsis collective d’un historique d’abus, d’excès et de détournement des droits des classes modestes de la société chilienne qui semble s’exprimer.
Les Chiliens et les Chiliennes sont fatigués et ne manquent pas de le faire savoir : un système de santé publique précaire couplé à un système de santé privé inaccessible, des retraites insuffisantes et indignes, et une éducation qui reproduit les inégalités sociales. En parallèle, le président Piñera s’érige en chef de file dans le domaine de la revendiquée protection de l’environnement… Alors que des zones du pays sont privées d’eau, et que le peu qui reste accessible se retrouve privatisé pour une poignée de privilégiés. Alors que les militants pour l’environnement meurent dans des circonstances suspectes dans toute l’Amérique latine, au Chili y compris.
Le retour de la dictature
Après les premières protestations, la réaction de l’exécutif ne s’est pas faite attendre. Depuis l’aube du samedi 19 octobre 2019, l’état d’urgence qui avait été déclaré s’est transformé en un « état d’exception » voire même un état de guerre selon les mots du président. En pratique, le président a remis la responsabilité de maintenir l’ordre et le contrôle de la population dans les mains des militaires.
Dans le but de regagner le contrôle sur une situation qui échappe au gouvernement, un général de l’armée a été mandaté pour rétablir l’ordre dans la région métropolitaine. À minuit, le jour même, c’était les forces navales qui se voyaient octroyer ce même droit pour deux autres régions. Placer l’armée pratiquement au pouvoir, c’était une décision non seulement radicale, mais aussi hautement symbolique dans un pays où nombre de ses membres ayant pris part à la dictature n’ont jamais vraiment été jugés.

L’objectif était clair : rétablir l’ordre. Selon la perspective de la classe privilégiée, cela signifie de revenir à l’état imposé au cours de deux siècles d’oppression et de contrôle, cristallisé durant la dictature de Pinochet dans la Constitution. Une société obéissante, aliénée, qui accepte la fraude et les crimes de personnalités politiques, de chefs d’entreprises et de personnes de pouvoir en uniforme, devenus intouchables par la justice. Alors que cette même justice écrase dans la violence un dirigeant d’un mouvement social, un vendeur ambulant, ou une personne qui n’a pas payé son ticket de métro. Cette injustice institutionnalisée, les chiliens ne semblent plus en pouvoir.
La riposte vient de la jeune génération
Mais, contrairement à l’effet attendu, en dépit de milliers d’arrestations, la mobilisation populaire s’est intensifiée. La population s’est réunie sur les places centrales des villes de province pour taper sur des casseroles, symbole de la résistance face aux manipulations injustes de l’État. En quelques heures, la présence des militaires dans les rues a décuplé la rage nourrie par ce profond sentiment d’injustice. La mobilisation populaire, qui jusqu’ici était concentrée dans la capitale de Santiago, s’est propagé à travers tout le pays. Les grandes villes comme Valparaiso ou Concepción ont bien sûr réagit, mais plus surprenant encore, même les petites villes rurales comme Talca ou Valdivia se sont réveillées.
La présence militaire n’étant pas suffisante pour calmer les manifestants, la décision du gouvernement fut d’instaurer un couvre-feu : une interdiction de circuler et de se réunir en dehors des heures imposées par les autorités.

Contrairement au temps de la dictature de Pinochet, durant laquelle les agents des services de renseignements capturaient et emprisonnaient des individus arbitrairement, ou torturaient et assassinaient en pleine rue, aujourd’hui, la voix de la population est accompagnée de milliers de photos et de vidéos qui inondent les réseaux sociaux chiliens : passages à tabac, actes de violence injustifiés, policiers infiltrés parmi les manifestants jusqu’aux coups de feu tirés à bout portant.
Romina en témoigne ; une de ses amies a été touchée à la jambe par les tirs à balles réelles des forces armées. Au 20 octobre 2019, 18 morts au moins étaient décomptés à travers le pays et 1 500 arrestations.

Le mouvement s’organise pour durer
Les médias officiels ou à forte couverture médiatique ont mis en avant le discours du chef de l’État sur les ondes : un schéma binaire entre d’un côté, une société civile passive, et de l’autre, les vandales qui cassent (les méchants). Une vision manichéiste systématisée d’un pays à l’autre lors de chaque révolte populaire.
Médias et autorités ont centré la cause du problème sur l’augmentation du prix du ticket de métro, alors que la réaction de la population est la conséquence inévitable de 17 années de dictature suivies de 30 années d’un simulacre de démocratie. Cette dernière a permis l’enrichissement de certaines familles de pouvoir et d’influence au-delà de l’entendement, dont font partie beaucoup de politiciens.
Plus encore, l’histoire de la répression au Chili prend racine dans la domination espagnole et le génocide des Mapuches, revenant sans cesse sous différentes formes : gouvernorat, indépendance, conservateurs, libéraux, guerres, dictatures, démocraties déformées, etc. Rien n’a vraiment changé. Et le peuple chilien l’a bien compris.

Crédit Image : Monica Monsalve-Chamorro
Romina reprend :
« On a aussi vu beaucoup de bienveillance, de solidarité. Des gens distribuaient des citrons et de l’eau mélangée à du bicarbonate (NDLR contre les effets irritants pour les yeux et la gorge du gaz lacrymogène), des infirmiers et des médecins proposaient bénévolement leur aide. Si un manifestant tombait, tout le monde autour s’arrêtait pour le relever ».
Elle l’affirme, ces manifestations lui ont « redonné espoir en un Chili qui se tient ensemble contre les injustices ». Pour Alvaro et Romina, la réponse brutale du gouvernement ne change en rien leur détermination : « il faut qu’on soit présent pour manifester, tous les jours. On attend ça depuis tellement longtemps, et surtout, on n’a rien à perdre. »
– Luis Herrera et C.G.










