De plus en plus de chercheurs mobilisent aujourd’hui le concept de stress minoritaire pour explorer les effets de la stigmatisation, de la discrimination et de l’exclusion sociale sur la santé mentale des personnes autistes. Développé à l’origine pour étudier les conséquences des préjugés subis par d’autres groupes minorisés, ce modèle ouvre de nouvelles pistes pour comprendre certaines formes de souffrance psychique fréquemment observées au sein de cette population.
L’article précédent de ce dossier montrait que les troubles anxieux et dépressifs observés chez les personnes neurodivergentes n’apparaissent pas de manière soudaine, mais se construisent progressivement au fil des expériences de vie. Parmi les différentes hypothèses proposées pour comprendre ce phénomène, le modèle du stress minoritaire occupe aujourd’hui une place croissante dans la littérature scientifique consacrée à l’autisme.
Initialement développé pour étudier les effets de la discrimination sur les minorités sexuelles et de genre, il postule que l’appartenance à un groupe social stigmatisé peut engendrer une forme spécifique de stress chronique susceptible d’altérer la santé mentale.
Le stress chronique : un constat bien établi, des mécanismes incertains
Des niveaux de stress plus élevés chez les personnes autistes
Les personnes autistes rapportent fréquemment davantage de stress que la population générale. Une revue systématique de 31 études publiée en 2022 conclut que les personnes autistes présentent de façon constante des niveaux plus élevés de stress émotionnel – un phénomène cliniquement significatif selon les auteurs. Si ce constat ne fait plus réellement débat, en revanche, les mécanismes à son origine restent beaucoup plus difficiles à identifier.
Des marqueurs biologiques étonnamment incohérents
Lorsqu’on s’intéresse aux marqueurs biologiques du stress, les résultats deviennent beaucoup moins clairs. La même revue a examiné les recherches portant sur le cortisol (la principale hormone du stress). Certaines études observent une réponse accrue au stress, d’autres une réponse atténuée, tandis que plusieurs ne trouvent aucune différence significative avec les groupes témoins.
« Aucun profil biologique unique du stress »
Les rares études disponibles chez les adultes autistes rapportent même souvent des profils de cortisol globalement comparables à ceux de la population générale. Les auteurs concluent ainsi qu’aucun profil biologique unique du stress ne se dégage actuellement de la littérature.
Une forte variabilité entre les individus
Ces constats rejoignent ceux d’une synthèse publiée en 2022 dans Frontiers in Neuroscience, consacrée au fonctionnement du système de stress chez les enfants et adolescents autistes.
Les auteurs y explorent un large éventail de mécanismes biologiques susceptibles d’être impliqués dans le stress : axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, système nerveux autonome, réponses immunitaires, altérations cérébrales observées en neuroimagerie, mécanismes épigénétiques ou encore effets du stress précoce. Pourtant, malgré cette diversité d’approches, aucun consensus ne se dégage quant au fonctionnement du système de stress dans l’autisme.
Certaines études mettent en évidence une hyperactivation du système de stress, d’autres une hypoactivation. Là encore, les résultats sont très hétérogènes. L’un des constats les plus récurrents est l’importante variabilité observée entre les individus autistes, tant dans les niveaux de cortisol que dans les réponses aux différents stresseurs.
Pour expliquer ces divergences, les auteurs soulignent l’hétérogénéité des populations étudiées : âge, stade développemental, sévérité des difficultés, troubles associés, traitements médicamenteux. Ils évoquent également les différences méthodologiques (taille des échantillons, nature des stresseurs utilisés). Si leur cadre théorique demeure principalement biologique, leurs résultats montrent surtout la difficulté à identifier un mécanisme simple et universel.
Les limites des approches biologiques
Les études citées ici s’inscrivent en effet dans un champ de recherche principalement orienté vers l’identification de mécanismes biologiques explicatifs. Or, malgré la diversité des approches mobilisées et l’accumulation des travaux, aucune signature biologique cohérente et généralisable ne permet aujourd’hui d’expliquer à elle seule les niveaux élevés de stress rapportés par les personnes autistes.
Lorsque le stress rapporté est robuste mais que les marqueurs biologiques demeurent contradictoires ou très variables, il devient légitime d’examiner davantage les expériences vécues et les conditions dans lesquelles évoluent les personnes concernées.

Ces résultats sont ainsi compatibles avec le fait que les environnements sociaux jouent un rôle important dans le développement et le maintien du stress chronique. C’est précisément cette question qu’aborde le modèle du stress minoritaire, aujourd’hui largement mobilisé pour comprendre les effets de la stigmatisation, de la discrimination et de l’exclusion sociale sur la santé mentale des groupes minorisés.
Le stress minoritaire : une forme particulière de stress
Un modèle développé pour comprendre les effets de la stigmatisation
Le stress minoritaire désigne le stress chronique que peuvent subir les personnes appartenant à des groupes socialement minorisés en raison des préjugés, de la discrimination, du rejet ou encore de la nécessité de rester vigilantes face à d’éventuelles attitudes hostiles.
Selon ce modèle, ces personnes ne sont pas seulement confrontées aux difficultés ordinaires de la vie quotidienne ; elles doivent également faire face à des facteurs de stress supplémentaires liés à leur statut minoritaire. Initialement développé dans les recherches sur les minorités sexuelles et de genre, ce modèle a reçu un soutien empirique important.
Une revue systématique publiée en 2025, portant sur 59 études, a montré que le stress minoritaire chez les minorités sexuelles et de genre était associé à un large éventail d’indicateurs : santé physique, sommeil, système immunitaire, santé cardiovasculaire, métabolisme, système hormonal, santé cérébrale, charge allostatique (usure biologique cumulée liée au stress chronique sur l’organisme, résultant des efforts d’adaptation répétés à un environnement), régulation épigénétique et transcriptionnelle. Ces résultats suggèrent que les effets du stress minoritaire peuvent dépasser largement le cadre du seul bien-être psychologique.
L’application du modèle à l’autisme
Les travaux sur le stress minoritaire ont progressivement conduit plusieurs chercheurs à appliquer ce cadre théorique à l’autisme. Pendant longtemps, les difficultés psychologiques observées chez les personnes autistes ont principalement été interprétées comme des conséquences directes de l’autisme lui-même. Les facteurs sociaux susceptibles de contribuer à cette souffrance ont été relativement peu étudiés.
Une étude publiée en 2020 dans Society and Mental Health a proposé d’aborder la question sous un angle différent. Les auteurs soulignent que de nombreuses personnes autistes considèrent l’autisme comme une composante importante de leur identité et peuvent, à ce titre, être exposées à des formes de stigmatisation comparables à celles observées dans d’autres groupes minorisés.
Réalisée auprès de 111 adultes autistes, l’étude montre que la discrimination quotidienne, la stigmatisation internalisée et la dissimulation de caractéristiques autistiques (camouflage social) sont associées à une santé mentale plus fragile, même après prise en compte de l’exposition générale au stress. Les auteurs concluent que :
« Le modèle du stress minoritaire constitue une piste pertinente pour comprendre l’augmentation des difficultés psychologiques observées dans cette population. »
Quid des personnes autistes non diagnostiquées ?
Une hypothèse mérite d’être envisagée concernant les personnes autistes non diagnostiquées. Le stress minoritaire ne suppose pas nécessairement que l’individu se reconnaisse lui-même comme membre d’un groupe minorisé.
Une personne peut être perçue comme différente, subir des formes de rejet, d’incompréhension ou de discrimination liées à ses caractéristiques autistiques, sans disposer du moindre cadre pour interpréter ces expériences. Être régulièrement perçu comme étrange, maladroit, inadapté ou incompréhensible sans comprendre l’origine de ces réactions expose à un sentiment chronique de décalage.
L’absence de diagnostic ne protégerait donc pas du stress minoritaire. Elle pourrait au contraire amplifier certains de ses effets en transformant des expériences répétées de rejet ou d’incompréhension en preuves apparentes d’une défaillance personnelle. Dans cette perspective, une partie des troubles anxieux ou dépressifs observés chez certaines personnes autistes pourrait d’autant plus résulter de l’accumulation de ces expériences sociales négatives et de leur intériorisation découlant indirectement de l’errance diagnostique.
Des formes de marginalisation qui peuvent se cumuler
Les recherches récentes soulignent également que la neurodivergence peut aussi s’inscrire dans des trajectoires marquées par d’autres formes de minorisation. Une étude publiée en 2025 dans Autism in Adulthood, menée auprès de plus de 2 000 étudiants canadiens a montré que les personnes neurodivergentes étaient davantage représentées parmi les minorités sexuelles et de genre ainsi que parmi d’autres groupes s’écartant des normes sociales dominantes.
Dans cette cohorte, l’association entre neurodivergence et détresse psychologique variait selon plusieurs caractéristiques sociales, dont le genre, le revenu, l’origine ethnique et l’appartenance à une minorité linguistique. Les étudiants neurodivergents appartenant simultanément à plusieurs groupes minorisés rapportaient notamment davantage d’expériences de discrimination. Différentes formes de marginalisation pourraient ainsi se superposer et contribuer à accroître la vulnérabilité psychologique.
L’intériorisation de la stigmatisation
Une étude publiée en mai 2026 dans Autism, menée auprès de 831 adultes autistes apporte un éclairage supplémentaire sur les mécanismes par lesquels le stress minoritaire peut affecter la santé mentale. Les chercheurs ont observé que la stigmatisation liée à l’autisme, lorsqu’elle est intériorisée, est associée à davantage de solitude émotionnelle et sociale, laquelle est elle-même liée à une augmentation du stress et à une moindre satisfaction de vie.
Les auteurs suggèrent ainsi que les effets de la stigmatisation ne se limitent pas aux discriminations extérieures : ils peuvent progressivement s’intégrer à l’image que les personnes ont d’elles-mêmes et contribuer durablement à leur mal-être psychologique.
Parmi les stratégies développées pour faire face à la stigmatisation figure notamment le camouflage des traits autistiques, déjà abordé dans un précédent article de ce dossier. Une étude publiée en 2024 dans Autism in Adulthood, menée auprès de 412 adultes autistes transgenres et/ou non binaires suggère que le stress lié à l’appartenance à une minorité autiste ou de genre, ainsi que les stratégies de camouflage, sont associés à des niveaux plus élevés de dépression, d’anxiété, de stress et de stress post-traumatique.
Les auteurs observent notamment que les préjugés anti-autistes intériorisés, la discrimination quotidienne et le camouflage demeurent des facteurs significativement associés à plusieurs indicateurs de santé mentale.
Quand le sentiment d’appartenance s’effondre
Un risque suicidaire nettement plus élevé
Plusieurs travaux ont également mis en évidence un risque accru d’automutilation, de tentative de suicide et de décès par suicide chez les personnes autistes.
« Un risque de tentative de suicide plus de trois fois supérieur »
Une vaste étude de cohorte menée au Danemark auprès de plus de 6,5 millions de personnes, publiée en 2021 dans JAMA Network Open, a montré que les personnes autistes présentent un risque de tentative de suicide plus de trois fois supérieur à celui observé dans la population générale. L’étude met en évidence un risque particulièrement élevé chez les femmes autistes, dont le taux de tentative de suicide apparaît plus de quatre fois supérieur à celui des hommes autistes.
Plus de 90 % des personnes autistes ayant tenté de se suicider présentaient au moins un autre trouble psychiatrique associé, en sachant que ces troubles se développent souvent avec le temps, après de longues années d’exclusion et de stigmatisation, comme nous le montrions dans les articles précédents de ce dossier.
Les femmes autistes : une vulnérabilité particulière
Une étude de cohorte réalisée au Canada sur près de 380 000 personnes, publiée en 2023 dans JAMA Network Open apporte des éléments complémentaires. Les auteurs ont observé que les femmes autistes présentaient un risque de comportements d’automutilation supérieur de 83 % à celui des femmes non autistes, tandis que le risque était augmenté de 47 % chez les hommes autistes comparativement aux hommes non autistes.
Les auteurs soulignent l’importance de ne pas considérer les comportements suicidaires comme une conséquence directe ou inévitable de l’autisme. Ici aussi, les troubles psychiatriques associés apparaissent comme des facteurs explicatifs majeurs, invitant à s’intéresser davantage aux conditions susceptibles de favoriser leur développement.
Concernant la vulnérabilité accrue des femmes autistes, il serait également pertinent de s’intéresser au rôle des normes de genre dans une société encore largement structurée par des rapports de domination masculine. Les femmes autistes ne sont pas seulement exposées au stress lié à la neurodivergence, elles évoluent également dans un environnement où les attentes pesant sur les femmes en matière de sociabilité, d’empathie, de disponibilité émotionnelle ou de conformité comportementale demeurent particulièrement fortes. La combinaison de ces contraintes contribue à accroître leur charge psychologique.
Camouflage, exclusion et besoins de soutien non satisfaits
D’autres travaux ont cherché à identifier les facteurs spécifiquement associés au risque suicidaire chez les adultes autistes. Une étude publiée en 2018 dans Molecular Autism a notamment mis en évidence plusieurs facteurs significativement associés au risque suicidaire chez les adultes autistes, parmi lesquels le camouflage des traits autistiques, les besoins de soutien non satisfaits, les antécédents d’automutilation et certaines difficultés psychologiques associées.
Plusieurs de ces facteurs renvoient ainsi directement à l’environnement social dans lequel évoluent les personnes autistes. Le camouflage, par exemple, est une stratégie développée pour éviter le rejet ou la stigmatisation. Les besoins de soutien non satisfaits renvoient quant à eux aux difficultés d’accès aux ressources, aux accompagnements et aux aménagements nécessaires. Si l’on retire le bruit des préjugés, combien de souffrances attribuées à l’autisme relèvent en réalité de la manière dont nos sociétés traitent celles et ceux qui s’écartent des normes ?
– Elena Meilune
Références
• van der Linden, K., Simons, C., van Amelsvoort, T., et al. (2022). Emotional stress, cortisol response, and cortisol rhythm in autism spectrum disorders: A systematic review. Research in Autism Spectrum Disorders, 98, 102039.
• Makris, G., Agorastos, A., Chrousos, G. P., & Pervanidou, P. (2022). Stress System Activation in Children and Adolescents With Autism Spectrum Disorder. Frontiers in Neuroscience, 15, 756628.
• Flentje, A., Sunder, G., & Tebbe, E. (2025). Minority stress in relation to biological outcomes among sexual and gender minority people: A systematic review and update. Journal of Behavioral Medicine, 48(1), 22–42.
• Botha, M., & Frost, D. M. (2020). Extending the Minority Stress Model to Understand Mental Health Problems Experienced by the Autistic Population. Society and Mental Health, 10(1), 20–34.
• Bayeh, R., & Ryder, A. G. (2025). Neurodiversity, Minority Status, and Mental Health: A Quantitative Study on the Experiences of Culturally Diverse University Students in Canada. Autism in Adulthood, 7(4), 447–461.
• van Asselt, A., Roke, Y., & Scheeren A. M. (2026). Extending the Minority Stress Model of Autism: Internalized Stigma and Loneliness as Predictors of Stress and Life Satisfaction. Autism, 30(6).
• White, L. C. J., Vel Ixqe, K., Gillespie-Smith K.. (2024). Minority Stress, Camouflaging, and Mental Health Outcomes in Transgender and/or Non-binary Autistic Adults. Autism in Adulthood, 8(3).
• Kõlves, K., Fitzgerald, C., Nordentoft, M., et al. (2021). Assessment of Suicidal Behaviors Among Individuals With Autism Spectrum Disorder in Denmark. JAMA Network Open, 4(1).
• Lai, M.-C., Saunders, N. R., Huang, A., et al. (2023). Self-Harm Events and Suicide Deaths Among Autistic Individuals in Ontario, Canada. JAMA Network Open, 6(8).
• Cassidy, S., Bradley, L., Robinson, J., & Baron-Cohen, S. (2018). Risk markers for suicidality in autistic adults. Molecular Autism, 9, 42.
- and Education, 16(1), 1–31.
Photo de couverture : Rawpixel















