Le 9 avril dernier, un accident survenu dans une usine sucrière des Hauts-de-France a provoqué une pollution massive de l’Escaut. Près de 100 000 mètres cubes d’eau de lavage de betteraves ont été déversés dans le fleuve, et s’y décomposent depuis, absorbant tout l’oxygène de l’eau. À mesure que cette substance descend l’Escaut, les poissons meurent par milliers, asphyxiés. Alors que des mobilisations citoyennes tentaient depuis une dizaine d’années de régénérer l’écosystème d’un fleuve très pollué, ces efforts sont aujourd’hui balayés par cette catastrophe industrielle.

Les fleuves d’Europe sont classés parmi les plus pollués du monde. Cette pollution est provoquée par le rejet des eaux domestiques, mais aussi et surtout par les activités industrielles et agricoles de nos régions. Fin 2019, la fondation Tara Océan, après une expédition scientifique de six mois dans les grands fleuves d’Europe, avait mis l’accent sur une autre source majeure de pollution en démontrant l’omniprésence des microplastiques dans les cours d’eau européens. Des substances diverses se retrouvent ainsi dans les fleuves, dégradant la qualité de l’eau et perturbant la vie de la faune et la flore aquatique ainsi que l’équilibre du milieu naturel.

Des décennies d’efforts gâchées

Aujourd’hui, c’est une nouvelle forme de pollution qui a considérablement dégradé l’écosystème de l’Escaut. Ce fleuve, qui traverse la France, la Belgique et les Pays-Bas, était encore un égout à ciel ouvert à la fin du siècle dernier. Mais sous l’impulsion d’actions citoyennes transfrontalières, la situation s’est peu à peu améliorée. Des stations d’épuration de l’eau ont été installées, et les rejets divers ont été limités. Ce travail a porté ses fruits puisque ces derniers mois, l’écosystème s’était régénéré, et les poissons revenaient dans le fleuve en nombre.

« Ce qui s’est passé aujourd’hui détruit tout cela d’un coup », déplore Patrick Meire, biologiste de l’université d’Anvers, dans les colonnes du journal flamand De Standaard. « Nous avons reconstruit très lentement un écosystème pendant des décennies. Nous perdons tout cela en quelques jours. »

Plus de 200 000 tonnes de boue déversées

En effet, un événement inattendu a balayé tous ces efforts. C’est dans la nuit du 9 avril, dans l’usine sucrière Tereos, près de Cambrai dans les Hauts-de-France, que le premier épisode de cette catastrophe écologique s’est déroulé. La digue d’un bassin de décantation de l’usine s’est brisée, déversant quelques 100 000 mètres cubes d’eau de lavage des betteraves sucrières dans l’Escaut. Ces bassins contiennent des pulpes de betteraves en décomposition, mêlée à de l’eau et de la terre, qui forment une boue de décantation. L’incident peut paraître de prime abord sans gravité, les substances accidentellement déversées ne relevant pas d’une pollution chimique, et n’étant donc pas directement nocives.

Tout étant « chimie » dans la nature, ces matières organiques absorbent l’oxygène de l’eau pour alimenter le processus de décomposition. Vu la quantité énorme de pulpes déversées dans le fleuve, l’équivalent de 200 000 tonnes soient près de 15 000 conteneurs, la quantité d’oxygène absorbée perturbe considérablement la composition de l’eau. L’absence de précipitation pendant le mois d’avril a par ailleurs amplifié les dégâts, l’eau du fleuve étant moins renouvelée et le flot de boue progressant plus lentement. Résultat, l’Escaut se trouve aujourd’hui dans une situation d’eutrophie. Des mesures effectuées en certains endroits ont révélé une absence totale d’oxygène, qui empêche la faune et la flore de simplement pouvoir y vivre. La vie aquatique est ainsi tout simplement anéantie sur une large partie du fleuve.

Une gestion chaotique de l’événement

Juste après l’accident, les services de sécurité français interviennent pour réparer la digue, mais ils ne mesurent absolument pas les conséquences du déversement. Pourtant, dès le 15 avril, l’Office français de la Biodiversité publie un premier communiqué alarmant. L’organisme a en effet observé une mortalité anormale de la faune aquatique dans l’Escaut et certains de ces affluents, suite à l’accident survenu dans l’usine Tereos. Le lendemain, la délégation flamande au sein de la Commission Internationale de l’Escaut (qui rassemble les différentes entités étatiques concernées par le passage du fleuve) interroge ses homologues français et wallons sur la situation.

C’est seulement le 20 avril que la préfecture des Hauts de France et la délégation française de la Commission Internationale de l’Escaut prennent connaissance de l’information ! Ils avouent n’avoir pas été informés plus tôt, l’Office français de la biodiversité ne leur ayant pas transmis l’information. C’est donc 11 jours après l’accident que les autorités compétentes découvrent l’ampleur des dégâts et constatent le désastre. La boue de décantation a entre temps poursuivi son chemin jusqu’à atteindre la Flandre, asphyxiant au passage tous les poissons du fleuve.

Des solutions tardives enfin apportées

Les autorités belges s’organisent comme elles peuvent, mais la crise liée à l’apparition du covid-19 complique les choses. En effet, les grues nécessaires au dragage du fleuve ne sont pas mobilisables pour le moment. En attendant, la ville de Gand, au nord du pays, a décidé de fermer ses écluses pour éviter que la masse de boue ne traverse la ville à un endroit où l’Escaut se divise en de multiples canaux. De nombreux bénévoles, aux côtés des agents des services environnementaux belges, tentent également de sauver les rares poissons survivants afin de les transférer vers des eaux plus saines dans les étangs et lacs des environs.

L’Escaut traverse trois pays, et la communication entre les différents organismes s’est révélée chaotique.

Au total, de Cambrai à Kerkhove, en Flandre occidentale, le fleuve est mort sur un tracé de près de 100 kilomètres. Si en France et en Wallonie la situation est catastrophique, Alain Dillen, biologiste à l’Agence Nature et Forêts, fait preuve d’un peu plus d’optimisme pour le parcours flamand du fleuve. « À Kerkhove, nous avons réussi à maintenir des poissons en vie en introduisant de l’oxygène dans l’eau à l’aide de pompes et en diluant la pulpe de betteraves », déclarait-il au Standaard. « En France et en Wallonie, ils auront besoin de 10 à 15 ans pour revenir au niveau initial. J’espère que nous serons à deux ou trois ans. » La pulpe de betteraves, contrairement aux métaux lourds du passé, n’entraînerait heureusement pas de pollution à long terme de l’eau.

Des comptes à rendre

Si l’information était parvenue à temps à chaque service concerné, le désastre aurait pu être amoindri dans la partie francophone du pays aussi. La Région Wallonne a ainsi décidé d’interpeller les autorités françaises, pour comprendre pourquoi, malgré les dispositions de coopération et d’alerte existantes, elle n’a pas été prévenue de cette pollution. Une enquête est en cours pour identifier les responsabilités de chacun des acteurs de cette crise. La ministre wallonne de l’Environnement, Céline Tellier, a déjà déclaré qu’elle entendait poursuivre ceux qui pourront être ciblés comme responsables.

Du côté de Tereos, qui reconnaît ce déversement accidentel, l’entreprise, contactée par un média belge, a déclaré attendre « les résultats de l’enquête et ne dispose pas actuellement des éléments permettant un lien de causalité avéré entre l’incident survenu sur son site et la situation observée en Belgique (…), qui s’avère sensiblement différente de ce qui a été observé côté française ». Tereos affirme toutefois être prête à assumer sa responsabilité dans cette affaire, si celle-ci devait être établie.

Il est ainsi probable qu’elle soit condamnée à rembourser les frais engagés en Belgique depuis quelques jours. Si l’on parle déjà d’une somme pouvant atteindre le million d’euros, le montant réel est en réalité difficilement calculable, sans parler du préjudice considérable à la vie animale et à la biodiversité du fleuve dans son ensemble, impossible à chiffrer. Rappelons en effet que la mortalité est presque totale, même les espèces les plus résistantes ont succombé à la chute brutale d’oxygène dans le fleuve. Au-delà de la question de la responsabilité, il paraît donc également essentiel qu’une enquête scientifique se penche sur les éventuelles autres conséquences de cet accident sur l’environnement, et sur les actions à mettre en place pour éviter des catastrophes similaires à l’avenir.

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