Agata Kawa : à la recherche de notre « humanimalité » oubliée

Agata Kawa est une artiste française à la patte « nature » résolue. Elle s’expose en ce moment au Pôle International de la Préhistoire, en Dordogne. Ses œuvres, véritables invitations au voyage alchimique où l’humain fusionne avec l’animal, questionne notre place dans le monde vivant. Une place qui nous semble parfois si difficile à trouver. Mais la pensée d’Agata Kawa, elle l’exprime également par le verbe. Nous avons eu le plaisir d’échanger quelques mots avec elle. Des mots qui ne manqueront pas d’atteindre le cœur des âmes sensibles à la cause écologiste. Interview.

Mr Mondialisation : Bonjour Agata, nous venons de découvrir vos œuvres sous le nom évocateur « d’Humanimalité ». Un thème qui nous est naturellement cher. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Agata Kawa : Bonjour Mr M. Je suis artiste contemporaine, plasticienne. Au sortir de mes études d’art au début des années 90, j’ai commencé à exposer à Paris comme plasticienne pendant quelques années. Et en 2013, je suis revenue définitivement à cette indispensable vocation première. Mais entre temps, j’ai eu (comme les chats !) quelques autres vies successives bien pleines : Professeur à Paris en dessin/ peinture / sculpture en ateliers d’adultes, graphiste 3D, et directrice artistique (Films en images de synthèse), illustratrice freelance (Haute couture / Édition).

Mr. M. : Vous nous dites que votre travail est engagé sur certains questionnements et prises de conscience. Pouvez-vous nous les préciser ? En quoi sont-ils liés à votre parcours personnel ?

A.K. : Je pense que nous ne pouvons plus désormais nous cacher le fait que notre vision du monde, reposant sur une croissance économique indéfinie et une financiarisation systématique de tous les domaines de la société, nous conduit inéluctablement à notre perte. Notre civilisation actuelle est devenue moribonde, et seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir, peut aujourd’hui nous permettre d’en changer.

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Bien des choses sont à repenser dans la globalité et bien des volontés à re-lier, et je me rattache complètement de ce point de vue-là au concept de l’interconnexion du Tout, celui d’une « Pensée Complexe » du monde, telle que la propose Edgar Morin.

Ma contribution personnelle passe par mon travail artistique, ma « goutte d’eau de colibri » en quelque sorte ! J’y suis dans la remise en question permanente de l’anthropocentrisme qui nous a gagné depuis des siècles en occident, en nous conditionnant pour ne percevoir la réalité qu’à travers la seule perspective humaine. Or pour moi, c’est précisément parce qu’on nous a toujours appris à nous considérer séparés de la nature et différents d’elle, que nous avons fini par prendre le droit de la dominer, de s’en servir comme un propriétaire arrogant, sans rituel et sans besoin de réciprocité, et sans lui prêter nul caractère sacré. Disons qu’une bonne partie de nos maux actuels, provient en partie sans doute de ce premier regard biaisé sur le monde.

Pour ce qui est de mon parcours personnel, ce cheminement-là est mien depuis quelques années déjà, suite à une prise de conscience en 2002, assez directe. Un cheminement pour travailler à m’ouvrir à plus d’intériorité, de présence, de sens, de réflexion, de méditation, de contemplation, de sacré, d’altruisme et de bienveillance…En un mot, de conscience. Le chemin est long ! (…mais que les rencontres sont belles !).

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Mr. M. : En quelque sorte, vous explorez à travers l’art les frontières entre l’homme et la nature, spécifiquement l’animal. Êtes-vous personnellement proche de l’environnement pour concrétiser vos « visions » ?

Oui, les frontières entre humain et animal, mais aussi entre conscience et animalité. Selon la définition de Bataille, l’homme est l’animal qui n’accepte pas son donné naturel et le nie. Ce donné naturel, c’est sa nature elle-même, son animalité : un être vivant au destin fini, participant de la continuité du monde. Ce que nous cherchons précisément la plupart du temps, par peur de la mort, à nier ou à refouler. De ce point de vue, l’art permet d’aller là où la raison n’a plus court. J’interroge dans mes œuvres, cette ambivalence de notre humanité, à la source de ce que j’appelle notre « humanimalité oubliée« , quittée selon moi aux portes de la grotte.

Pour être au plus près du sens de ma démarche, en 2014,  j’ai quitté Paris pour venir m’installer dans le Périgord Noir, sur les bords de la vallée de l’Homme (Grottes de Lascaux, Font de Gaume…). Si j’aborde les notions de chamanisme et d’alchimie dans mon travail, je précise qu’il ne s’agit en rien, pour moi en tout cas, de quête mystique via des pratiques passant par la transe ou les psychotropes, et encore moins d’ésotérisme. Ma connexion, une sorte de lien d’interaction très naturel entre le monde visible et le monde invisible, passe aujourd’hui très simplement par les rêves, qui sont devenus pour moi une matière première comme les autres.

Pour moi il y a une continuité du « monde du rêve » dans le « monde réel » (celui de la nuit et celui du jour). Certaines informations apparaissent dans les rêves, et si elles sont traitées correctement, finissent simplement par avoir leurs véritables existences dans le monde. Vous me parliez de « vision », mais il s’agirait plus en cela de « pré-vision », la continuité dans la vie réelle restant à créer. Mes œuvres sont le résultat de cette continuité.

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Mr. M. : Pour exprimer vos sentiments, vous semblez coupler plusieurs approches artistiques. Pouvez-vous nous expliquer lesquelles ? Pratiquez vous la récupération et le recyclage ?

Oui, en effet, toujours dans l’idée de cette « médiation du vivant », ma démarche artistique commence dans la marche en forêt, cette marche qui d’ailleurs pour moi fait partie intégrante de l’œuvre. La nature y est modèle autant que matière première, puisque j’y glane éléments organiques et végétaux. Ce point de départ va contribuer à tisser dans mes œuvres (dessins comme sculptures) le principe d’une alchimie poétique, qui va croiser celle des matériaux : Alchimie végétale, animale, minérale ; avec les lichens, le pollen, la cire, la laine, le lait, la chlorophylle, l’os, le verre recyclé, le bronze, la terre, l’arbre, etc. Ces bribes ramassées soulignent aussi pour moi à quel point « les lois qui nous régissent sont les mêmes » (Jean-Marie Pelt).

Je chine aussi, pour donner aux objets qui ont déjà vécus, une autre fonction et une autre vie. Une forme de recyclage. Je suis souvent attirée par des objets très modestes, ou bien initialement liés aux animaux ou à une forme de spiritualité, mais que je détourne alors de leur usage, voir de leur sens premier souvent lié à la domestication. Un ancien collier de chien de chasse, à grelots, peut ainsi se retrouver librement « coiffe totémique de sanglier » ! (sourires).

Mr. M. : Nous pouvons observer sur certaines œuvres la présence de crânes animaliers. Sont-ils authentiques ? Que cherchent-ils à exprimer ?

Bien sûr qu’ils sont authentiques ! J’en ai récupéré certains en forêt, auprès de paysans les ayant trouvés sur leur terres; et c’est parfois moi-même qui ai eu à les nettoyer. Pris dans mes dessins comme dans mes sculptures, ces crânes ramènent à un point de métamorphose, à une initiation : le passage d’une forme à une autre, d’un état à un autre. Cette transition se fait dans l’espace (de l’intérieur à l’extérieur et inversement), elle se fait dans le temps (l’instant présent, comme transition du passé au futur), et enfin dans l’être même (du néant à la vie, de la vie à la mort). A une sorte de memento mori aussi, mais toujours accolé à la joie de la vie.

Et bien sûr j’en reviens toujours, face à la révolution éthologique actuelle, au questionnement sur la définition de l’homme, et celle de l’animal. C’est ce que révèlent, tant dans mes œuvres sculptées que dessinées, ces « Doubles Faces » de l’intime, suggérant le dialogue d’une humanité/animalité, mise à la fois dos à dos et fusionnée.

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Pour ce qui est des « Voix lactées » (mes sculptures en crânes et terre crue, et de fait très fragiles) suspendues à un fil, elles symbolisent également un danger prégnant et un risque de chute, mais aussi la possibilité d’un équilibre collectif merveilleux.

Le titre de cette série d’œuvres fait en partie référence au travail de Boris Cyrulnik, qui en affirmant qu’ »il existe une pensée sans langage chez les animaux », remet en cause la définition de l’homme donnée par Aristote (« L’animal doué de langage »). « La conscience de soi, l’outil, la bipédie, la chasse, le tabou de l’inceste, les traditions, le rire, le jeu, la souffrance, la morale, le sens de la famille, toutes ces conquêtes qui jadis ont servi à distinguer l’humain de l’animal ne sont plus désormais le propre de l’homme »

C’est la mise à mal d’une nouvelle certitude philosophique, l’idée qu’une créature ne peut avoir de pensée tant qu’elle n’a pas de langage. Après Copernic, Darwin et Freud, il se pourrait que nous allions vers une nouvelle vexation : une vexation anthropologique… ! « Les travaux scientifiques les plus modernes le prouvent, l’animal est devenu un sujet. […] L’homme est confronté à la plus grande crise d’identité de son histoire. » Dominique Lestel

Et mes « doubles faces » le questionnent : Quel sera donc son nouveau visage ?

Mr. M. : Y-a-t-il une de vos œuvres en particulier qui exprimerait un message que vous voudriez faire passer à nos lecteurs ?

Cette exposition solo réunit trois séries, plus quelques pièces additionnelles en sculptures, et photos d’installation en grotte. Dans chacune d’entre elles, le présent immédiat rencontre ce qui est archaïque.

C’est une très belle opportunité et une grande chance que Gilles Muhlach-Chen, le directeur du PIP m’ait proposé d’exposer l’ensemble, car si chaque série va dans des directions précises, toutes les trois se complètent et forment un tout cohérent (aucune œuvre ne sortant plus du lot qu’une autre), un ensemble qui nous ramène toujours à la question de notre place au sein du Tout. Cet espace de liberté à penser ou à repenser, à créer ou à recréer.

Peut être serait-il temps de ne plus mettre l’humain au centre, comme un soleil autour duquel tout graviterait, pour se rendre enfin compte que nous ne sommes qu’une modeste étoile de la constellation, lancée comme toutes les autres dans le mouvement collectif de l’impermanence des choses. Alors « Qu’allez vous faire de ce qu’on a fait de vous ? » interrogeait Sartre.

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Mr. M. : Une exposition complète, »Humanimalité, Portrait d’une double énigme », se tient actuellement du 5 Mai au 24 Septembre 2016, au Pôle International de la Préhistoire. Que pouvons-nous espérer y voir ?

Cela dépendra de votre regard ! (sourires). Je ne botte pas complètement en touche : une part du visible et de l’invisible évoqués appartient et revient individuellement à chaque regardeur/acteur. La scénographie de ma « grotte » (celle de la salle du bas, avec « La Part du Monstre ») l’annonce même clairement en commençant sur un miroir…

L’écrin proposé par le Pôle International de la Préhistoire était pour moi à lui seul magnifique, et faisait déjà pleinement sens. Alors j’ai humblement essayé de concevoir une scénographie sur une interaction et une « re-liance » des œuvres, avec des lieux déjà fort signifiants ; en proposant une déambulation s’articulant sur 3 séries thématiques (deux séries de dessins : « Le (Re)devenir-animal » &  » La Part du Monstre« , et une série de sculptures : « Portrait d’une double énigme« ).

Je vous parlais tout à l’heure d’Edgar Morin et du concept de l’interconnexion du Tout: la transdisciplinarité me passionne et nourrit aussi infiniment mon travail : je suis très sensible aux croisements de champs d’investigation de différentes disciplines (philosophie, sciences de la nature, éthologie, neurosciences, préhistoire, psychanalyse, anthropologie, et tant d’autres…), toujours dans l’idée de re-lier le réseau complexe de relations – matière et esprit – entre les hommes et le reste du vivant.

Vous verrez ça aussi au Pôle, puisque dans les mois à venir s’y déroulerons rencontres transdisciplinaires / conférences / tables rondes / échanges, au carrefour des sciences actuelles, de la créativité, et de la culture (Avec Boris Cyrulnik, Jean Clottes, Jean François Dortier, Claude Beata, André-Laurent Parodi , Anne-Sophie Rochegude, Jean-Marie Cambier, Gérard Ostermann, etc).

Je joue toujours sur un terrain délicatement étrange et décalé où le conscient et l’inconscient, le logique et le pulsionnel, « ce qui est » et « ce qui est absent », le vide et le plein, le sacré et le terrestre se rencontrent en des formes visibles, pour dire la part la plus secrète de nous-même.

Alors vous y verrez des liens, encore et toujours, et y flairerez (peut être ! ^^) quelque chose de votre, de notre, nature humaine…

« Incarner l’utopie, c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains, rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »  – Pierre Rabhi.

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Sources : cargocollective.com / pole-prehistoire.com / Interview menée par mrmondialisation.org

Toutes photographies : Copyright © Agata Kawa