Nous vivons un moment étrange, où refuser le fascisme devient suspect, voire criminel. Dans ce renversement tranquille du réel, il convient de rappeler – encore une fois, et tant qu’il le faudra – que l’antifascisme n’est rien d’autre qu’un retour à l’évidence. C’est ce que l’histoire laisse intact quand on la regarde sans anesthésie. Car si refuser l’inhumain est devenu radical, la normalité serait donc de s’en accommoder ? Drôle d’époque. Édito.

Il circule en ce moment une idée un peu folle, relayée avec un aplomb qui ferait rire si la situation n’était pas si grave : les antifascistes seraient les nouveaux fascistes. Cette inversion est, à elle seule, une représentation parfaite de la confusion dans laquelle on vit aujourd’hui. Alors, reprenons depuis le début.

Le fascisme ne surgit pas d’un coup…

Le fascisme ne débarque pas un matin avec ses camps et ses purges déjà montés. Il s’insinue tel un poison lent, à la faveur des failles. Il commence par pointer des ennemis intérieurs – les migrants, les minorités, les femmes qui refusent leur place assignée, les syndicalistes, les journalistes qui posent les mauvaises questions. Il détourne la colère des crises sociales vers des boucs émissaires soigneusement désignés, pour que personne ne remette en cause ceux qui en sont réellement responsables.

C’est précisément lorsque les puissants se sentent menacés que cette mécanique s’emballe – car le fascisme a toujours été le bras armé du capital en crise, financé par des industriels pour écraser les mouvements d’émancipation.

« détourner le regard des structures qui organisent la misère collective »

Son carburant idéologique, c’est le complotisme. Non pas que les théories conspirationnistes surgissent du néant : elles germent sur des terrains réels, là où la confiance s’est effondrée – dans les institutions, dans les médias, dans les élites politiques. Une défiance légitime dans ses origines, nourrie aussi par des scandales avérés, mais que l’extrême droite capte, déforme et réoriente.

Plutôt que de pointer les responsabilités structurelles et de remettre en cause les rapports de domination, elle sert sur un plateau d’argent une explication simple, un récit binaire. Les Juifs, les francs-maçons, les mondialistes, le « Grand Remplacement », quelques individus malveillants…

Les visages changent mais le schéma reste identique depuis des siècles : désigner un ennemi invisible et tout-puissant pour détourner le regard des structures qui organisent la misère collective et concentrent le pouvoir et les richesses entre quelques mains, protégeant ainsi ceux qui en tirent réellement profit. Plus l’explication est simpliste et déconnectée du réel, plus elle fonctionne. Le complotisme est un outil politique. Le fascisme en est le principal bénéficiaire.

…il arrive par les urnes

Les régimes fascistes reposent sur l’idée écœurante qu’il existerait des humains supérieurs et d’autres inférieurs – selon la couleur de peau, la religion, le genre, le statut social. C’est cette idéologie, commune à tous les mouvements d’extrême droite sans exception, qui mène directement à la violence. Partout où le fascisme a pris racine, il a produit la même chose : la mort, organisée, industrielle, banale.

Le secrétaire général Ban Ki-moon visite le camp de concentration nazi d’Auschwitz-Birkenau en Pologne, où des millions de Juifs et de membres d’autres minorités ont péri pendant la Seconde Guerre mondiale. / Flickr

Et ce qui le rend particulièrement retors, c’est qu’il n’a pas besoin des armes pour s’installer. Hitler a été nommé chancelier dans le respect formel des institutions. Mussolini a été porté au pouvoir dans un cadre légal avant de gouverner en coalition. Trump, Netanyahu et Orbán ont été élus.

Le fascisme sait utiliser les règles démocratiques pour les vider de leur substance, puis les abolir – transformer les bulletins de vote en marche funèbre de la démocratie elle-même. Attendre qu’il « montre son vrai visage » avant de réagir, c’est déjà trop tard.

L’antifascisme est une réponse à une violence déjà à l’œuvre

Aujourd’hui encore, dans les faits, l’immense majorité des violences politiques viennent de l’extrême droite. Depuis 1986 en France, 59 morts sont attribuées à sa frange la plus radicale, contre six à l’ultragauche, selon l’historien et chercheur Nicolas Lebourg.

Si des groupes antifascistes apparaissent, ce n’est pas par goût du conflit. Ils émergent toujours là où l’extrême droite frappe, là où certaines vies sont déjà considérées comme négligeables. À quel moment celles et ceux qui se battent contre ces abominations sont-ils devenus les ennemis du peuple ?

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Ben Heine / Flickr

Il faut sans doute remonter à l’instant où l’on a commencé à banaliser l’inacceptable, l’inhumain. À l’inviter sur les plateaux de télévision et à le traiter comme une opinion parmi d’autres.

Ceux qui ont contribué à cette banalisation porteront leur part de responsabilité si l’extrême droite arrive au pouvoir. Tout comme ceux qui préfèrent rendre hommage à des néonazis plutôt qu’aux victimes de leur idéologie. Et ceux qui décident de criminaliser l’antifascisme, trop lâches pour affronter la raison de son existence, l’immondicité qu’il combat. On sait comment l’histoire traite ceux qui choisissent le confort de la complaisance.

La neutralité n’existe pas face au fascisme

Karl Popper avait formulé avec une clarté redoutable le concept du paradoxe de la tolérance dès 1945 dans La Société ouverte et ses ennemis : une société qui tolère l’intolérance finit par être détruite par elle. Se taire ou feindre l’« équilibre » – donner autant de poids à celui qui déshumanise qu’à celui qui défend la dignité –, c’est déjà prendre parti. C’est ouvrir la porte.

Par Les dessins de Petit Pied

L’histoire de la Guerre d’Espagne, la montée du nazisme, le silence de démocraties européennes dans les années 30 : autant de preuves que l’absence de résistance ne préserve pas la paix. L’indifférence ne fait que donner du temps au pire.

Le fascisme écrase tout ce qui fait tenir les sociétés humaines

Presse muselée, opposants emprisonnés, syndicats détruits, droits des femmes abolis, persécution des minorités. Voilà comment le fascisme s’organise. Être antifasciste, c’est défendre le droit même d’avoir des idées, de parler, de s’organiser, de résister. C’est défendre la liberté fondamentale de disposer de son propre corps, et la dignité de chaque personne, contre un ordre social qui glorifie la domination, l’obéissance et la violence.

« Les sociétés humaines ne tiennent pas par la force, mais par l’entraide »

Et puis, au fond, il y a autre chose. Les sociétés humaines ne tiennent pas par la force – elles tiennent par l’entraide, par le soin que l’on se porte les un·es aux autres. La solidarité, ces gestes invisibles qui empêchent tout de s’effondrer. Le fascisme, lui, ne croit qu’à la compétition, à la discipline imposée, à la hiérarchie gravée dans le marbre. Le refuser, c’est défendre cette chose fragile et essentielle : la capacité des humains à se tourner vers l’autre plutôt qu’à l’écraser.

Nul ne se libère sans les autres

Le fascisme cible toujours les plus vulnérables en premier – les minorités, les personnes précaires, les personnes assignées à la domination – avant de refermer le piège sur tout le monde. On fait croire que le problème, c’est l’autre. Jusqu’à ce que même ceux qui croyaient être protégés réalisent qu’ils n’étaient que des outils. Et que leur tour est venu.

Jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne pour se souvenir de ce que ça faisait, d’être libre.

On ne peut pas être antifasciste et indifférent au racisme. On ne peut pas l’être et mépriser le féminisme. On ne peut pas l’être et ignorer l’exploitation du commun des mortels par une poignée d’individus pour qui la misère des autres est un modèle économique. On ne peut pas s’en revendiquer tout en étant validiste ou homophobe.

On ne peut pas l’être et regarder le vivant s’effondrer sans comprendre que c’est le même système qui broie les humains et détruit la planète, notre seule maison. Le fascisme est l’ennemi de toutes les émancipations à la fois – et c’est précisément pourquoi toutes les luttes convergent contre lui.

Le fascisme sert les intérêts des industriels.
Image : PxHere

À une époque pas si lointaine, les antifascistes s’appelaient les Résistants. On leur élève des statues et on les commémore, on enseigne leur courage aux enfants. Et puis un jour, on accepte d’en faire des ennemis. On rejoint, par lâcheté ou par calcul, le rang de ceux qui considèrent que certaines vies valent moins que d’autres. Ce choix-là, il porte un nom dans notre mémoire collective. Ce choix-là, l’histoire l’a déjà jugé – et le jugera encore.

Être antifasciste, c’est être assez lucide pour tirer les leçons du passé. Reconnaître qu’il existe des lignes qu’on ne laisse pas franchir.

L’antifascisme, c’est la base. Sans lui, on renonce à notre humanité.

Elena Meilune


Photo de couverture : Felipe Tofani sur Flickr

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