À Ra’iātea, le motu Hore’a, petite île librement accessible, est depuis des générations un lieu de vie central pour les habitant·es. Aujourd’hui menacé de privatisation pour un projet hôtelier de luxe, il est devenu le symbole d’un conflit grandissant autour de l’accaparement des terres en Polynésie.

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En 2024, le tavana (maire) de Ra’iātea a signé un bail de location pour une durée de 20 ans sur Hore’a avec le promoteur immobilier Fabrice Convert. Son projet : privatiser l’île pour y construire un hôtel et un restaurant de luxe baptisé Te Rai-Atea. Une véritable aubaine financière pour l’investisseur, Fabrice Convert, puisque la location ne lui coûterait que 15 000 francs polynésiens par mois pour le motu entier, soit l’équivalent d’un loyer d’une petite maison dans cette région.

Copie du « pacte de préférence » figurant dans le bail signé entre l’ancien maire et Fabrice Convert / crédit : Temoana Poole

Et d’après le « pacte de préférence » figurant à la fin du bail, cet avantage pourrait aller encore plus loin. Si au cours du bail, « la Commune de Tumaraa (le bailleur) ou ses ayants droits se décident à vendre ou autrement aliéner, tout ou partie du bien loué, le preneur (Fabrice Convert) ou ses ayants droits auront la faculté d’en devenir acquéreur de préférence à tous autres ».

Un projet qui s’est déroulé dans le silence le plus total. La population n’a jamais été consultée et a découvert le projet tardivement. Sur Google Maps, l’île apparaissait même sous un nouveau nom : « Annie Private Island ». Une appellation depuis supprimée, mais vécue par de nombreux habitant·es comme le symbole brutal d’une dépossession.

Découverte de la privatisation de l’île sur GoogleMaps par les habitant·es / crédit : Temoana Poole

Pour cause, ce motu était très prisé par les locaux. Étant le plus proche de l’île principale de Ra’iātea et aisément accessible, les locaux ont pour habitude d’y passer leur temps libre durant les week-ends, les jours fériés et les vacances. Les familles y emmènent leurs enfants pour profiter de la plage, pêcher des poissons, les cuire au barbecue, chanter, jouer. Mener finalement une vie heureuse à travers un mode de vie typiquement polynésien.

Depuis l’annonce il y a 2 ans, la population s’indigne et milite activement, en organisant des manifestations et en relayant sur les réseaux sociaux le scandale. En mars, la contestation a pris une dimension nouvelle avec l’élection de la mairesse de Naumi Kohere. Soutenue par une large majorité, cette femme engagée mène désormais une bataille administrative acharnée pour tenter de mettre fin à ce projet de privatisation.

Elle partage quotidiennement son combat en ligne pour tenter de porter la voix le plus haut possible et récolter un maximum de soutien, en relayant les documents officiels et dénonçant les pratiques de l’ancien maire. Une prise de position qui déplaît fortement à François Convert, qui l’a menacé de poursuites judiciaires.

mobilisation de la population locale / crédit : Temoana Poole

La privatisation de Hore’a est loin d’être un phénomène isolé en Polynésie. Comme pour d’autres projets immobilier du même genre, elle n’est que la partie émergée de l’iceberg. Depuis le Covid, la région voit de plus en plus d’investisseurs étrangers acheter de larges parcelles de terres pour y construire des infrastructures hôtelières à destination d’une clientèle touristique haut de gamme. Mais ceux-ci ont des conséquences sans précédent à l’échelle locale.

Le développement de ces investissements a tout d’abord un coût économique pour la population. Les loyers et les biens immobiliers deviennent inaccessibles pour les Polynésiens, qui peinent de plus en plus à se loger. Et la vie quotidienne devient chère. Mais au-delà de l’aspect financier, ces projets immobiliers fragilisent en profondeur la culture polynésienne.

« L’histoire, la culture, le mode de vie polynésien s’ancre dans la terre, donc dès qu’on est privatisé, dès qu’on est dépossédé de notre terre, notre culture à la racine se brise. »

Explique Temoana Poole, membre du collectif Keep Moorea Wild. Le changement de la dénomination de l’île en est un bon exemple. Tous les noms de lieux sont rattachés à une histoire et permettent de mieux les comprendre. Retirer le terme local du motu pour y apposer un nom totalement personnel, et qui plus est étranger, tel que « Annie private Island », dépossède la population d’une part de son identité.

De plus, ces projets privent les Polynésiens de leur mode de vie traditionnel. « Ce motu qui est utilisé tous les week-ends par les familles on y emmène nos enfants pour les apprendre juste pour qu’ils vivent aussi la vie d’un Polynésien aller à la mer pêcher son poisson et cuire son poisson chanter jouer. On est un peuple très heureux grâce à ce mode de vie. »

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Les habitant·es exprime une résistance locale à la privatisation de cet espace naturel et culturel. / crédit : Temoana Poole

Une fracture d’autant plus douloureuse que la culture polynésienne est intrinsèquement liée à la nature. Le terme « fenua », couramment traduit par « terre », permet de mieux le comprendre. Il ne désigne pas seulement un lieu physique, mais aussi, et surtout, une entité relationnelle. Le fenua est un lieu d’appartenance ancestral, spirituel et identitaire qui relie les Polynésiens à leurs ancêtres, à la nature et au cosmos. Il exprime une relation vivante et réciproque avec le territoire, très loin de la simple propriété foncière et de la ressource économique auxquelles réduisent les investisseurs.

Et lorsque les promoteurs immobiliers achètent et bétonnent d’immenses parcelles, lesquelles sont très riches en biodiversité, ils détruisent non seulement les écosystèmes qui y perdurent depuis des siècles, mais compromettent également pour les futures générations la manière singulière polynésienne d’habiter le monde.

« Mais aujourd’hui, cette forêt-monde n’existe plus et c’est dû à toutes ces constructions de luxe pour les touristes étrangers qui l’ont rasée. »

Temoana se souvient d’une enfance passée à circuler librement dans la nature : « J’ai grandi en sortant de chez moi et en allant dans la forêt pour manger librement des mangues, des goyaves et quand j’avais soif j’allais dans la cocoteraie chercher des noix cocos. Mais aujourd’hui, cette forêt-monde n’existe plus et c’est dû à toutes ces constructions de luxe pour les touristes étrangers qui l’ont rasée. Comment mes neveux vont-ils grandir s’il y a des murs et des terrains privés partout ? Plus rien ne sera pareil si nous n’avons plus cette transmission de vie. »

Pour faire face à cette menace grandissante, l’association polynésienne Keep Moorea Wild développe depuis plusieurs années des projets de rachat de parcelles promises aux constructions hôtelières de luxe pour les transformer en sanctuaire de biodiversité. Grâce aux adoptions symboliques de donateurs, l’organisation devient propriétaire de ces terres et garantit leur préservation à perpétuité.

D’abord développée à Moorea, l’initiative se propage aujourd’hui aux îles alentours pour venir en aide aux habitant·es de plus en plus confrontés aux investisseurs. « On est un grand et même peuple, alors c’est important d’être un phare dans la nuit pour les autres îles. »

toute la population se mobilise pour faire perdurer ses traditions et respecter sa terre / crédit : Temoana Poole

Ces privatisations de terres dans les régions en pleine expansion touristique sont en pleine évolution à travers le monde. Mais jusqu’où ce phénomène ira-t-il ?

Comme le rappelle Temoana Poole, « il est important aujourd’hui de se poser la question : quel monde souhaitons-nous laisser à nos enfants ? Nous n’avons qu’une planète, une magnifique planète. C’est un grand jardin d’Éden que nous avons assez bétonné. Il est temps de préserver les terres sauvages qui sont encore sauvages et toutes les entités vivantes avec lesquelles on partage cette planète. »

« Quand ils auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson. Alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas. »

Cette citation amérindienne est attribuée à Tȟatȟáŋka Íyotake ou Tatanka Youtonga (aussi surnommé Sitting Bull), chef de tribu et médecin des Lakotas Hunkpapas.

Pour soutenir les habitant·es de Ra’iātea et tenter de sauver le motu, une pétition est en ligne ainsi qu’un moyen d’adopter symboliquement une parcelle de terre via l’association Keep Moorea Wild. Il est possible également de suivre le projet sur la page Instagram de Keep Moorea Wild et sur la page Facebook de Naumi Kohere.

Pauline Lunay, anthropologue et journaliste


Photo de couverture : population mobilisée / Temoana Poole

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