La propagation du coronavirus (COVID-19) a des conséquences sanitaires désormais connues dans le monde entier. Mais aussi économiques. La dépendance d’Apple vis-à-vis de la Chine en est un exemple frappant, exposant les failles d’une mondialisation sans complexe. La firme multinationale est annoncée dans tous les médias comme une « victime » du coronavirus : usines chinoises fermées, marché de consommateurs chinois perdu … et par conséquent une inévitable baisse de chiffre d’affaires à venir en 2020. La marque à la pomme se fait prendre au piège du propre système qu’elle a participé à développer, la mondialisation. Apple, une victime, vraiment ?

Alors que les chinois manque cruellement d’aide internationale pour endiguer le coronavirus (COVID-19) et faire face à la censure d’État, les entreprises multinationales semblent plutôt se préoccuper de la baisse future prévue de leur chiffre d’affaires. Ces firmes ont leurs chaînes de production, pour la plupart, en Chine ; mais également un marché de consommateurs deux fois plus grand que celui de l’Europe. Parmi ces firmes, l’une des plus populaires est naturellement Apple. Bien qu’ayant pour symbole une pomme, cette marque n’a pas vraiment de préoccupation environnementale : c’est même une allégorie du capitalisme et de la mondialisation en soi. Or, la mondialisation n’est pas que économique et commerciale, elle est aussi sociale et physique. C’est ce que rappelle l’expansion rapide du COVID-19 à travers le monde mais, surtout, la fermeture des usines productrices pour ces firmes en Chine. Apple a souhaité générer toujours plus de profit via la mondialisation, c’est-à-dire en divisant la chaîne de production de ses produits entre plusieurs pays pour externaliser au maximum les coûts de production. Et notamment en Chine, pour l’étape de l’assemblage, afin d’exploiter une main d’œuvre à bas coût et surtout corvéable à souhait. Mais, aujourd’hui, il semblerait que le serpent se mord la queue…

Des produits « Made in monde »

Apple fait partie des « GAFAM » (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché mondial du numérique. Le plus grand point commun entre celles-ci ? Elles incarnent dans leur structure même la mondialisation et le système capitaliste. Nous nous intéresserons à Apple en particulier.

Une chaîne de production internationale

Bien que l’iPhone soit conçu aux États-Unis, il est assemblé en Chine dans les usines Foxconn. Et, entre ces deux étapes, les produits Apple traversent au moins six paysLa fabrication d’un iPhone résulte de l’assemblage de composants industriels provenant des quatre coins du monde. Ce processus commence aux États-Unis, en Californie où se trouve la maison-mère d’Apple, pour la phase de conception. Il termine en Chine, pour la phase dite d’assemblage, chez la firme taiwanaise Foxconn dans des conditions de travail déplorables. Or, si la Chine est le dernier maillon de la chaîne de production avant l’exportation vers les marchés de consommateurs, l’iPhone devrait techniquement être estampillé « Made in monde » et non « Made in China ».

En réalité, l’assemblage des composants par les ouvriers chinois de la firme Foxconn ne représente que 4 % de la valeur ajoutée de l’Iphone. Les 96 % restants sont captés par les fournisseurs des composants industriels qui sont assemblés en Chine : 22 % pour l’écran tactile produit au Japon et en Corée du Sud ; 17 % pour le système Wi-Fi produit aux États-Unis ; 17 % pour l’électromécanique issue de France, du Japon et d’Italie ; 9 % pour l’appareil photo produit au Japon et aux États-Unis ; 9% pour le processeur issu de Corée du Sud ; et ainsi de suite pour la mémoire Dram (Japon, 5 %), la mémoire Flash (États-Unis, 5 %) ou le système de mise en veille (États-Unis et Allemagne, 4 %). Et sans compter le fait qu’il faudrait ajouter tous les pays fournisseurs des matières premières nécessaires à la fabrication des composants industriels et ceux où Apple a des paradis fiscaux (entre autres, Irlande et Pays-Bas) – pour éviter de devoir rapatrier les profits aux États-Unis, où la firme serait taxée à 35 % – .

En résumé ? Apple a toujours su placer chacune de ses étapes de production dans le monde selon les avantages comparatifs de chaque pays. Cela lui a permis d’obtenir un avantage compétitif non moindre : de faibles coûts de production. Mais une telle internationalisation de sa production est également synonyme de dépendance… comme le montre l’exemple du COVID-19.

L’ensemble de la chaîne de production d’Apple. Crédit photo : Micmag.be

Une approche consumériste

Selon P. Duchemin, sociologue de la consommation :

« La relation entre Mac et ses utilisateurs ne relève pas d’une logique de marque classique. Il s’agit d’une forme de fanatisme qui n’est pas fondéE sur une évaluation rationnelle du produit. »

La marque pousse sans cesse à la consommation : renouvellement régulier de ses produits, applications et options payantes, marketing agressif et diverses formes d’obsolescence. Apple est un véritable « fruit de la passion ». Si elle produit effectivement des produits jugés de qualité, la marque comporte les mêmes caractéristiques qu’une religion : des temples pour les fidèles (Apple Stores), un Dieu (Steve Jobs), un dogme (fonctionnalité et aspect physique) et des prêtres (garçons et les filles en tee-shirt bleu qui font des haies d’honneur aux clients dans les Apple Stores). Un terreau propice au culte de la marchandise. Dans ce contexte, certains fanatiques d’Apple sont prêts à acheter chaque nouvel iPhone dès sa sortie, alors même que l’équivalent technique vaut jusqu’à un tiers de moins ailleurs.

Cependant, si la marque a toujours pu faire d’énormes profits grâce à cette logique consumériste rondement étudiée, il se pourrait qu’elle doive revoir ses ambitions économiques à la baisse pour 2020.

Une baisse de chiffre d’affaires inévitable

Si la phase d’assemblage Chine ne représente que 4% de la valeur ajoutée d’un produit Apple, elle est cependant indispensable. Pourquoi ? La marque est devenue dépendante de la main d’œuvre chinoise en pratiquant le « dumping social ». Cette expression désigne la pratique visant à abaisser les coûts de production en abaissant le coût de la main d’œuvre, via la délocalisation d’une phase de la production dans des pays où elle est peu chère et où la législation du travail est peu stricte. Dès lors, le coronavirus va avoir des conséquences de grande ampleur sur le commerce d’Apple. Et notamment sur la sortie du prochain iPhone, l’iPhone 9.

Plus concrètement, cela s’explique par deux éléments : les restrictions au voyage en Chine depuis l’étranger et la fermeture provisoire des usines chinoises Foxconn. En effet, c’est normalement à cette période que les ingénieurs d’Apple se rendent en Chine pour discuter des derniers points concernant les smartphones destinés à être commercialisés l’année suivante. Concernant Foxconn, les salariés et ingénieurs des usines sont en grande partie confinés, ce qui empêche l’échange efficient d’informations quant au prochain iPhone. Pour rappel, Foxconn a retardé la réouverture des principales usines d’iPhone à Shenzhen et Zhengzhou après les vacances du Nouvel An chinois, mais espérait reprendre la moitié de sa production chinoise d’ici la fin février … ce qui n’est toujours pas le cas.

Plus généralement, c’est le chiffre d’affaires d’Apple qui est revu à la baisse. Non seulement la firme américaine risque de ne pas pouvoir sortir l’iPhone 9 à temps, mais aussi elle perd le marché de consommateurs chinois puisque les Apple Store en Chine sont fermés. Ce marché représente 15% de son chiffre d’affaires.

C’est en ce sens qu’Apple a annoncé la semaine dernière dans un communiqué qu’il était peu probable de la voir atteindre les objectifs de revenus prévus pour son second semestre 2020 et que l’approvisionnement mondial en iPhone serait limité du fait des avancées du coronavirus en Chine et en Asie. De même, la firme japonaise Nintendo a annoncé des retards de livraisons pour sa console Switch. A un tel point qu’elle envisage même de reconcentrer sa production au Vietnam si jamais la situation empirait en Chine (autrement dit, si son chiffre d’affaires diminuait encore plus). Mais est-ce qu’Apple pourrait faire de même ? Cela signifierait pour Apple de renoncer au dumping social établi depuis des années en Chine, et donc accepter de faire moins de profit. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour la firme multinationale ? Il serait, en ce sens, indispensable de ne pas voir Apple comme une victime du coronavirus mais comme un bourreau.

Apple : une victime … ou un bourreau ?

Le jour même du communiqué de presse d’Apple annonçant sa future baisse de chiffre d’affaires, tous les médias se sont empressés de titrer la nouvelle « Apple victime du coronavirus ». Or, il est nécessaire de remettre les choses dans leur contexte. Prenez en compte tout ce que vous avez lu dans les lignes précédentes, puis réfléchissez. Depuis des années, Apple possède des paradis fiscaux et y préserve des quantités astronomiques de liquidités, Apple fait travailler une main d’œuvre à l’autre bout du monde dans des conditions déplorables, Apple a une logique consumériste peu compatible avec l’urgence environnementale actuelle… tout en se permettant de vendre des produits hors de prix. La firme ne brille pas par ses valeurs humaines (respectueuses de la justice sociale et environnementale), mais par sa capacité à jongler avec les règles du capitalisme mondialisé.

Peut-on légitimement assimiler Apple à une victime dans ces conditions ? Une firme multinationale qui bafoue des droits humains depuis des années et fait beaucoup de victimes doit-elle est considérée elle-même comme une victime ? Le fait même d’associer l’idée de victime à un simple recul de profit – loin de pouvoir faire trembler le géant américain – pose question sur notre manière de concevoir l’économie moderne. Tout ce qui n’est pas de la Croissance des productions et profits est perçu de manière hautement péjorative. Les réelles victimes du coronavirus (COVID-19), sont les chinois.

Et ils en sont triplement victimes :

Non, Apple n’est pas victime du coronavirus. Il faudrait reformuler sa future baisse de chiffre d’affaires de la manière suivante : la firme américaine se retrouve piégée par le propre système capitaliste et mondialisé qu’elle a aidé à mettre en place à travers le monde pour faire toujours plus de profits sur le dos des oppressés.

– Camille Bouko-Levy

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