Sujet omniprésent dans la sphère médiatique depuis quelques semaines, le coronavirus (2019-nCoV) – à l’origine d’une épidémie de pneumonie virale dont l’épicentre se situe à Wuhan – n’en est pas, semble-t-il, à sa dernière une des journaux. L’Organisation mondiale de la santé a récemment déclaré l’urgence de santé publique de portée internationale et les médias des pays occidentaux continuent de s’affoler, laissant peu de place à d’autres sujets pourtant essentiels. Un affolement qui ne fait que nourrir des peurs souvent irraisonnées et donne lieu à d’importantes stigmatisations de la communauté asiatique. Alors que les pays occidentaux sont quasi-épargnés par le virus et ont pu rapatrier un grand nombre de leurs ressortissants sans mal, en Chine, la situation est vraiment critique. Près de 60 millions d’habitants ont été mis en quarantaine sans préavis et les équipements médicaux (masques, lunettes et combinaisons de protection) manquent gravement. Beaucoup dénoncent une gestion inadéquate de la crise par le gouvernement de Xi Jinping qui mise encore une fois sur le bafouement de la liberté d’expression et, plus globalement, des droits de l’homme. Pression internationale, bienveillance et solidarité avec le peuple chinois devraient aujourd’hui être de mise.

Pour rendre compte de la situation, l’OMS publie des rapports quotidiens pouvant être consultés sur cette page. Il est également possible de suivre, presque en temps réel, la propagation du coronavirus grâce à une carte élaborée par des chercheurs et ingénieurs du CSSE (Johns Hopkins Center for Systems Science and Engineering). Au mercredi 5 février 2020, le nombre de cas confirmés s’élève à 24478. Jusqu’ici, l’épidémie a fait 492 morts (probablement plus de 500 au moment où vous lisez ces lignes), essentiellement en Chine. Un seul cas de décès a été signalé en dehors du territoire chinois, aux Philippines. Bonne nouvelle toutefois, moins médiatisée, le nombre de cas de guérison est également en hausse et s’élève aujourd’hui à 727.

Photo d’Andréa C.: Infirmières chinoises épuisées.

En dehors de la Chine, 23 pays sont concernés avec 153 cas confirmés, dont 6 en France (chiffre qui n’a pas augmenté depuis près d’une semaine). Une étude de modélisation publiée le 31 janvier 2020 dans la revue scientifique médicale britannique The Lancet estime que le nombre de personnes infectées dans la ville chinoise de Wuhan, épicentre de l’épidémie, pourrait s’élever à plus de 75 000. Gabriel Leung, doyen de la Faculté de médecine Li Ka Shing de l’Université de Hong Kong, explique ces résultats par le fait que les individus porteurs de virus ne demandent ou ne reçoivent pas tous une attention médicale. Qui plus est, en raison des « demandes urgentes d’une épidémie en expansion rapide d’un virus complètement nouveau, en particulier lorsque la capacité du système est dépassée, certaines des personnes infectées peuvent être sous-comptabilisées dans le registre officiel. » Les auteurs des travaux précisent qu’il reste difficile d’évaluer la propagation réelle du coronavirus ainsi que le potentiel pandémique de celui-ci.

Halte à la panique : ce que l’on sait du coronavirus 2019-nCoV

Ce nouveau coronavirus qui fait la une des journaux depuis quelques semaines mérite-t-il réellement une telle attention ? Cousin du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère : virus à l’origine d’une épidémie en 2003 avec 8 098 personnes contaminées et 774 décès), le coronavirus 2019-nCoV est plus contagieux, mais toutefois bien moins létal. En effet, le taux de mortalité du SRAS a été estimé à 13,2 % chez les moins de 60 ans et à 43,3 % chez les plus de 60 ans. Bien que les chiffres en ce qui concerne le coronavirus de Wuhan demeurent inexacts, le taux de létalité tournerait autour de 2 à 3 %.

Cependant, si les estimations de l’étude scientifique publiée dans The Lancet sont confirmées et que nombre de personnes contaminées dépasse les 75 000, ce taux deviendrait alors inférieur à 0,5 %. Notons qu’en France, la mortalité de la grippe saisonnière est approximativement de cet ordre. Néanmoins, comparer le coronavirus à la grippe n’est pas une bonne idée. Selon des scientifiques de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), de même que le SRAS, le 2019-nCoV touche très peu les enfants de moins de 15 ans. Il est toutefois dangereux pour les personnes âgées, surtout celles souffrant de certaines pathologies (diabète, insuffisance cardiaque ou respiratoire etc.). Dans tous les cas, il faut garder à l’esprit que les données définitives liées au coronavirus ne pourront être connues qu’à la fin de l’épidémie.

Les symptômes du coronavirus 2019-nCoV – à l’origine de cas groupés de pneumonie, signalés le 31 décembre 2019 par la Commission sanitaire de Wuhan – incluent fièvre, toux, difficultés respiratoires et anomalies pulmonaires pouvant être détectées par radiographie. Les premiers cas d’infection par ce virus auparavant inconnu auraient un lien avec le marché d’animaux vivants de la ville. Les coronavirus sont en effet des agents infectieux qui peuvent se transmettre de l’animal à l’humain. Ils ne sont pas très dangereux dans la plupart des cas, sauf dans celui du SRAS et du MERS (coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient). La transmission interhumaine est aujourd’hui confirmée : elle se fait par contact étroit avec une personne contaminée (toux, éternuement à moins d’un mètre d’une personne).

Pour l’instant, aucune contamination via des objets (bagages, colis etc.) n’a été notée. De même que pour la grippe ou pour toute autre pathologie infectieuse, les mesures d’hygiène constituent la meilleure des préventions (se laver les mains au savon ou les désinfecter avec un gel hydro-alcoolique). Le port d’un masque chirurgical ne constitue pas une mesure de protection pour les personnes saines. Son utilisation est destinée aux personnes présentant des symptômes d’infection respiratoire, prévenant celles-ci de diffuser le virus par voie aérienne. Par ailleurs, rappelons qu’aucune donnée scientifique ne justifie l’affolement occidental actuel. Tandis qu’une pénurie de masques de protection (mais aussi de divers matériaux et équipements médicaux) va de soi en Chine et demanderait un soutien international, sur le territoire français, cette rupture de stock symbolise une panique hors de propos.

Mais alors pourquoi l’OMS a-t-elle déclarée l’urgence de santé publique de portée internationale et que cela implique-t-il ? Il serait peut-être sage de porter un regard nuancé à cette déclaration car elle ne signifie pas que le coronavirus 2019-nCoV soit pandémique. La plus grande crainte est qu’il se propage dans des pays au système de santé fragilisé. Ce qui nous enseigne par ailleurs qu’un système de santé de pointe et collectivement organisé est véritablement nécessaire à l’heure de la mondialisation. Cet état d’alerte à l’échelle internationale implique une analyse régulière de la situation et demande aux différents pays de coopérer afin gérer cette crise du mieux possible. De même, il vise à améliorer la collecte d’informations tout en favorisant l’avancement des recherches en cours en vue de traitements ou de vaccins. En ce moment même, plusieurs pistes sont étudiées.

« Je ne suis pas un virus » : de l’isolement à l’exclusion internationale  

Pour faire face à l’ampleur de l’épidémie, les autorités chinoises ont placé au moins 56 millions de personnes en quarantaine, isolant celles-ci dans des villes (notamment celle de Wuhan avec 10 millions d’habitants) où les transports publics sont à l’arrêt. Pour Eric D’Ortenzio, médecin épidémiologiste et chercheur à l’Inserm, ces dispositions d’ampleur jamais vue peuvent avoir « des effets pervers, notamment en raison de ce que cela peut provoquer chez les habitants : stress, mouvements de panique… ». En parallèle, les pays limitrophes de la Chine ferment peu à peu leurs frontières et de plus en plus de compagnies aériennes (Air France, British Airways, American Airlines et bien d’autres encore) décident de suspendre leurs vols depuis et vers la Chine. Pourtant, l’OMS a insisté sur sa non-recommandation d’une quelconque « restriction de voyage ou de commerce sur la base des informations disponibles actuellement. » Selon Jennifer Nuzzo, une épidémiologiste américaine, les restrictions non conformes aux conseils de l’Organisation mondiale de la santé constituent une violation du Règlement sanitaire international. Elle souligne que les interdictions de voyage et de commerce peuvent gravement diminuer la volonté des pays pénalisés à partager des informations essentielles concernant le virus et sa propagation. De même, elles peuvent également « interrompre le flux d’équipements nécessaires pour contenir l’épidémie ». Pourtant l’OMS avait insisté sur le fait que les actions face au coronavirus doivent être guidées par « les faits et non la peur », en sachant que de telles restrictions unilatérales constituent la « recette d’un désastre ».

Dans les pays occidentaux, notamment en France, la peur du coronavirus a donné lieu à de nombreuses stigmatisations à l’encontre de la communauté asiatique. Allant de la simple méfiance au racisme, en passant par des blagues de mauvais goût, les comportements discriminatoires se sont rapidement multipliés. Le journal quotidien régional Courrier Picard est même allé jusqu’à titrer sa une « Alerte jaune » le 26 janvier, avec un éditorial intitulé « Le péril jaune ». Des excuses ont été présentées à la suite de vives réactions sur les réseaux sociaux ce qui n’enlève rien à la malveillance d’un tel exemple de discrimination raciale. Avec le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus, de nombreuses personnes asiatiques dénoncent aujourd’hui l’exclusion et l’humiliation que subit leur communauté par simple crainte d’un virus pourtant sans nationalité.

« Pas de magie, pas de solidarité »

Nous avons discuté de la situation avec Andréa, une ancienne étudiante de l’Université de Wuhan revenue rendre visite à un ami dans ce même établissement pour le Nouvel an chinois. C’est ainsi qu’elle s’est brusquement retrouvée bloquée, tout comme de nombreux étudiants. Pour elle, tout s’est passé très vite, « du jour au lendemain : plus de transports, supermarchés fermés, rues désertes ». Au 27 janvier, l’accès à l’alimentation mais aussi à l’eau pose réellement problème. Elle nous raconte s’être sentie abandonnée, dénonçant l’absence de réponses et de solutions concrètes de la part d’associations de solidarité internationales ou d’autorités françaises qu’elle a tenté de contacter quelques jours auparavant (avant la mise en place d’une cellule de crise par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères). Pas de soutien non plus de la part de fournisseurs de matériel médical français alors que la Chine souffre cruellement d’un manque d’équipements pourtant essentiels pour limiter les ravages de l’épidémie : « Pas de magie, pas de solidarité. Je suis très loin des contes de fées promus par ma société. »

Dessin d’Andréa C., un exutoire pour supporter l’isolement

Andréa s’indigne également de l’emballement médiatique français qui étouffe bien des sujets d’actualité. Elle nous raconte avoir été qualifiée de « lâche » par une journaliste de TF1 pour la simple raison qu’elle ne souhaitait pas lui parler au téléphone. Le 28 janvier, elle reçoit un formulaire de rapatriement à remplir avant 20h le même jour. Selon elle, certaines personnes ne l’ont pas reçu et tout le monde s’affole. Bien que la situation d’isolement soit difficile à supporter mentalement, Andréa hésite à rentrer en France : « je suis partagée entre rentrer retrouver mon pays d’origine qui devient clairement parano ou rester dans un pays fragile mais plein d’humanité durant cette période difficile. » Finalement, elle décide de rester en Chine où la difficulté de la situation a donné naissance à une nouvelle forme de solidarité, un « élan d’humanité » dit-elle. Ce n’est toutefois pas sans sacrifices : « C’est vraiment l’isolement qui pèse, plus que n’importe quelle autre chose. On réalise que l’espèce humaine n’est vraiment pas faite pour rester enfermée. »

 

« Nous aussi nous voulons vivre libres »

Cet isolement décrit par Andréa pèse sur de nombreuses personnes actuellement qui, dans leurs témoignages, mettent en avant une atmosphère guère rassurante sur le territoire chinois. Dans une vidéo publiée le 25 janvier 2020, un jeune citoyen de Wuhan fait état de la situation et fait appel à la solidarité internationale. En raison de restrictions imposées par le gouvernement chinois sur l’utilisation d’Internet, il indique avoir dû se servir d’un VPN qui permet d’isoler les échanges virtuels des réseaux publics. Son but : créer une prise de conscience autour de cette crise sanitaire qui ravage la Chine, plus particulièrement à Wuhan où tous les transports publics sont à l’arrêt. « Que faire si un membre de la famille fait une crise cardiaque et a besoin d’aller à l’hôpital dans l’immédiat ? » s’indigne-t-il, précisant qu’il est impossible depuis plusieurs jours de contacter les urgences car les lignes sont constamment occupées. Le jeune homme parle d’hôpitaux pleins à craquer, de temps d’attente monumentaux et du danger que cela représente pour la population. Il précise également que le 22 janvier – veille de la mise en quarantaine de Wuhan – très peu de personnes portaient des masques de protection et tous vaquaient avec insouciance à leurs occupations, témoignant d’un cruel manque d’information et de sensibilisation de la part des autorités locales. C’est seulement à partir du 23 janvier, lorsque la ville a été coupée du monde, que les habitants ont reçu des flyers, les incitant à porter ces masques. L’auteur de la vidéo dénonce un comportement inadéquat du gouvernement – qui, semble-t-il, n’a pas tiré suffisamment de leçons de l’épidémie du SRAS – face à l’ampleur de la crise.

« Les services médicaux sont complètement paralysés, ou, devrais-je dire, plongés dans le chaos total. » dit-il. « Si vous entrez dans un hôpital, ils vous donneront juste des médicaments anti-inflammatoires […] ou pour le dire franchement, on vous laissera simplement pour mort. » Selon lui, les personnes constituant des cas suspects mais non confirmés sont renvoyées chez elles avec pour consigne de s’y isoler.

L’habitant de Wuhan souligne l’importance de rendre publiques ces informations : « Parfois dans la vie, on doit mentir de manière inévitable dans le but de survivre ou pour une quelconque autre raison, mais dans certains moments spécifiques, comme aujourd’hui, je pense qu’il est nécessaire de dire la vérité avec notre cœur et notre conscience. Wuhan est un enfer à l’heure actuelle. Avant c’était un endroit très civil, un lieu où M. Sun Yat-Sen a entrepris une révolution pour mettre fin à la Chine impériale. A quoi ressemble Wuhan à présent ? Des personnes lambda tombent raides mortes. Et toutes ces tragédies se déroulent au premier jour du Nouvel an lunaire alors que c’est supposé être un jour heureux et festif que nous célébrons tous. »

L’auteur de la vidéo précise également que les chinois ont conscience de la situation de leur pays : « Nous savons tous ce que ce pays est réellement. Nous n’avons simplement pas de moyens, pas de pouvoir. Nos corps sont faits de chair et de sang. Nous ne pouvons rien faire face aux tanks. » Il demande désespérément à ce qu’on partage son histoire tandis qu’il court le risque de se faire arrêter pour avoir partagé ces informations. Son but affiché est de créer une pression internationale afin que « le gouvernement chinois ne puisse plus échapper à ses responsabilités. » Il poursuit son discours : « Nous sommes impuissants mais nous n’avons pas tous subi un lavage de cerveau. Nous aussi nous voulons vivre libres et en démocratie. ». Le jeune homme dénonce un système qui défavorise profondément la majorité de la population qui n’a aucune possibilité ou capacité d’action. « Nous ne sommes pas bêtes, nous n’avons simplement pas de pouvoir. Nous avons besoin d’aide. […]Nous sommes complètement impuissants. » finit-il par conclure.

Actuellement, la Chine semble retenir moins d’informations que durant l’épidémie du SRAS et les séquences du matériel génétique du coronavirus ont été partagées à l’échelle internationale. Cependant nous sommes encore bien loin de la prétendue transparence du gouvernement chinois. Ce dernier est notamment accusé de ne pas avoir réagi suffisamment tôt et d’avoir caché des données essentielles à une gestion adéquate de la crise. Bien que l’OMS salue son « engagement à la transparence », elle omet des éléments factuels colossaux tels que la violation pure et simple des droits de l’homme par le pouvoir chinois. Une vaste censure dès le début de l’épidémie a conduit à une propagation rapide du coronavirus en sachant que pendant plusieurs semaines, les signes apparents de transmission interhumaine du 2019-CoV n’ont pas été rendus publics. Huit médecins ont été arrêtés pour propagation de soi-disant « fausses rumeurs » alors qu’ils tentaient d’alerter public dès les débuts de l’épidémie. Des activistes ont également été menacés de prison en cas de diffusion d’informations sur le coronavirus.

De l’autre côté du globe, alors que le nombre de cas reste négligeable, la sphère médiatique entretient la crainte de la population quant à la dangerosité du coronavirus et son éventuelle propagation à grande échelle – désormais peu probable – dans les pays occidentaux. La peur semble avoir piétiné la solidarité dont les chinois véritablement en souffrance ont pourtant cruellement besoin à l’heure actuelle. Gardons également à l’esprit que de nombreuses crises graves touchent de plein fouet des pays de part et d’autre du monde, faisant parfois bien plus de morts, et méritent aussi toute notre attention.

J.M.

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